DEUXIÈME PARTIE
psomanie. — Syndromes épisodiqu chez le dipsomane,
SUR
LA DIPSOMANIE
PREMIÈRE LEÇON
Historique. — Étiologie.
Sommaire. — Hufeland, Salvatori, Bruhl-Cramer, Erdmann, Esquirol font de la dipsomanie une maladie distincte, une monomanie. La seule description de l'accès est insuffisante. Par l'histoire complète du malade, la dipsomanie devient un syndrome épisodiqiie de la folie héréditaire. Les causes, autres que l'hérédité, n'ont qu'une influence secondaire. L'accès de dipsomanie ressemble à l'ébauche d'un accès mélancolique. Observ. I. — Mélancolie. — Accès répétés de dipsomanie ; délire alcoolique. Après l'accès, dégoijt des boissons spiritueuses.
Messieurs,
C'est Hufeland qui, le premier, a employé le mot dipsomanie pour désigner un entraînement irrésistible poussant par intervalles l'homme à boire avec excès des liqueurs enivrantes. M. Foville rappelle cette origine dans son excellent article du Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques. En 1871, Salvatori, médecin italien exerçant à Moscou, donnait la description d'une maladie qu'il désignait sous le nom
d'oinomanie ; deux ans après, un médecin allemand, Bruhl- Cramei', pratiquant aussi en Russie, publiait à Berlin un mémoire ayant pour titre : Ueber die Tnmlisucht (de la manie des boissons fortes) et traitait non pas d'une habitude et d'un vice d'ivrogne ou d'un trouble mental produit par l'abus invétéré des spiritueux, mais d'un penchant à boire, insurmontable et paroxystique. C'est dans la préface de cet ouvrage qu'IIufeland propose d'appeler dipsomanie une affection comparable^ dit-il, à la nymphomanie.
Mais, si nous conservons cette expression, nous verrons bientôt qu6 nous ne pouvons pas lui laisser le sens étendu que lui attribue cet auteur. (Quelques années plus lard en 1823) le D"" Erdmann, se basant sur des observations recueillies encore en Russie^ dépeignait avec beaucoup de vérité l'accès dipsomaniaque ; et Marcé, quienafortbien étudié la phase prodromique, emprunte à ce dernier travail une observation très curieuse d'un ouvrier Russe, ordinairement sobre, qui, après certaines périodes de tristesse, se mettait à boire de l'eau-de-vie pendant plusieurs jours. Garpenter, Esquirol, Magnus-IIus, Forbes-Winslow, Morel, Trélat, Marcé, Griesinger, Foville, Delasiauve et quelques autres encore, ont décrit la maladie à divers point de vue, tout en différant d'opinions sur sa nature nosologique.
Quant à nous, disons-le dès maintenant, nous ne considé rons pas la dipsomanie comme une entité morbide, comme une maladie distincte, mais bien comme un syndrome, très important, du reste, et méritant une étude spéciale.
Ce besoin irrésistible de boire se reproduit à des époques indéterminées, sous forme de paroxysmes, affectant les dehors d'un court accès de mélancolie impulsive. Il en est de cette disposition maladive comme de beaucoup d'autres syndromes tels que les impulsions au vol et à l'incendie, la crainte des poussières, la terreur des épingles ou des débris de verre, la peur des espaces, la recherche angoissante d'un mot, l'inver-
sion du sens génital, elc, qui, dans Fordro psychique, sont des tares dont ki valeur n'est pas moindre que celle des vices do conformation parmi les troubles somatiques. Leur seule présence milite, aux yeux du clinicien, en faveur d'une prédisposition native ; ils forment cortège à la folie héréditaire.
Etiologie. — Ce qui domine dans l'étiologie de la dipsomanie, c'est l'hérédité. Tous les malades que nous aurons à voir étaient, par leurs ascendants, prédisposés à la folie. Cependant, il faut l'avouer, les causes occasionnelles peuvent aussi avoir une certaine action sur l'accès, mais cette influence est secondaire, ne s'adresse qu'à la manifestation elle-même et n'a pas sur le fonds maladif l'importance qu'on est tenté de lui attribuer.
Quelques auteurs, Bruhl-Cramer, Erdmann, Magnus-Hus, au lieu de voir dans l'impulsion à boire un épisode, une phase, une manifestation d'un état général plus profond, pensaient que les impulsions ne se développaient seulement que chez les individus adonnés depuis longtemps aux excès alcooliques ; ce phénomène n'était pour eux qu'une conséquence aggravée de l'ivrognerie.
Cette opinion, de même que celle qui fait de la dipsomanie une maladie distincte, ne résiste pas à une étude complète des faits. Esquirol (1), qui ne voit dans la dipsomanie, maladie distincte, que ce symptôme, le besoin de boire, rapporte sept observations, sans remonter dans aucune d'elles aux antécédentSi II prend les malades au moment où se montre la monomanie de l'ivresse, l'entraînement irrésistible à boire, il décrit l'accès, sans se préoccuper des phénomènes qui l'ont précédé ou de ceux qui le suivent, sans tenir aucun compte des antécédents ; c'est une page détachée de l'histoire patho-
(1) Ti'riild dë.^ maladies mentales, Tomé II, i<v 72;
logique du malade, qu'on est impuissant à bien comprendre si on l'étudié isolément.
Quelle que soit Padmiration qu'inspire ce maître illustre, on ne peut s'empêcher de regretter ces lacunes. Si ses observations peuvent servir à la description du symptôme, elles ne nous apprennent rien au point de vue de la nature et du fonds même de l'état maladif ; il faut donc, de toute nécessité, remonter aux antécédents des malades et l'on s'aperçoit alors, qu'à différentes époques de la vie, ils ont présenté des bizarreries de caractère ou des troubles intellectuels, bien avant d'être poussés à boire. Ces troubles sont l'indice d'un état mental plus profondément atteint qu'on ne pourrait le supposer, si l'on s'en tenait à des symptômes isolés.
En fragmentant l'observation d'un aliéné, quel qu'il soit, il deviendrait facile de trouver chez lui plusieurs monomanies distinctes.
D'autres auteurs ont confondu des symptômes de la dipsomanie avec des causes qui l'auraient déterminée ; les troubles fonctionnels de l'estomac par exemple, tels que la dyspepsie, qu'on a regardée comme cause de l'impulsion à boire, doivent être envisagés tout autrement; ils sont en effet, au contraire, l'une des conséquences de la maladie dont ils finissent par faire, pour ainsi dire, partie constituante. Il en est de même de certains états bizarres, mal définis, auxquels on applique trop volontiers le terme d'états hystériques et qui ne sont en réalité que la manière d'être habituelle des dipsomanes. On peut en dire autant de l'abattement et de la tristesse qui, loin d'être cause de l'accès, n'en sont que la première manifestation.
On a aussi riccordé à la menstruation et à la ménopause une très grande place dans l'étiologie de la dipsomanie. Sans enlever aux règles toute influence sur la maladie qui nous occupe, on doit dire que leur action ne se manifeste guère que sur l'accès, dont elle favorise parfois le retour. Ceci pourrait
d'ailleurs s'expliquer par l'ébranlement que subit la femme pendant la phase cataméniale. Chez une malade que je vais vous présenter, il sera lïicile de voir que, si la menstruation a une certaine action sur la périodicité des accès, il serait exagéré deprétendre qu'elle soit la cause delà maladie elle-même. Nous allons l'interroger dès maintenant, car elle sera pour vous une esquisse sur laquelle vous pourrez suivre les différents phénomènes caractéristiques dont nous avons à nous entretenir.
Marie D..., aujourd'hui âgée de 43 ans, est mélancolique depuis la mort de son mari ; cette mort remonte à 4 ans. Parfois, mais surtout depuis dix-huit mois, elle se sent prise par intervalles, d'un violentbesoin déboire ; une plus grande tristesse, du découragement, un sentiment d'impuissance précèdent alors chacun de ses accès ; elle se plaint d'une constriction à l'estomac etaucou, qui se renouvelle chaque fois que les impulsions vont se manifester. D'abord, elle s'efforce de surmonter ce besoin, elle se fait des reproches, mais, incapable cependant de résister, elle court chez le marchand de vin où elle achète furtivement du vulnéraire qu'elle cache pour le monter dans sa chambre, où elle se renferme pour boire.
Bientôt, la tristesse augmente et les accidents alcooliques apparaissent ; le sommeil se perd, il survient des hallucinations pénibles ; elle voit des figures grimaçantes, des têtes de mort qui remuent les yeux, des flammes, des étincelles ; les objets qui l'entourent prennent des teintes rouges, bleues, vertes, et se mettent à danser ; elle voit des papillons de toute couleur qui voltigent çà et là, elle entend des voix menaçantes et des injures ; enfin, elle sent sur la peau despicotements qu'elle attribue à la vermine.
Tous ces phénomènesassez rapidement atténués disparaissent insensiblement. La malade reste sobre ensuite pendant deux ou trois mois, sans même penser à s'enivrer, et, phénomène très
instruclir, l'odeur da vulnéraire ou de toute autre liqueur l'incommode alors au point de lui donner des nausées. C'est à peine si elle peut boire de l'eau rougie. Quand on fait allusion à •ses excès, elle se défend d'aimer à boire. C'est contre sa volonté -qu'elle se grise : « Ce n'est pas, dit-elle^ une passion^ c'est malgré moi que je bois. »
Au moment des époques, elle devient irritable, impressionnable, elle éprouve des bouffées de chaleur h la tête, et, toutes les fois que le besoin de boire se fait sentir dans ces conditions, l'impulsion est plus pressante et la lutte moins longue. Telle est l'influence des règles sur son état, elle ne se manifeste pas autrement, pas plus chez cette femme que chez les autres malades.
11 n'est pas sans intérêt de remarquer le développement de la dipsomanie sur une malade depuis longtemps portée à la mélancolie ; d'autre part, on voit aussi des accidents alcooliques se produire après des abus répétés de boisson; mais, nous en verrons d'autres exemples.
11 a été impossible d'avoir des renseignements sur les antécédents de cette femme, et pourtant c'est surtout dans les prédispositions héréditaires qu'il faut, d'une façon générale, chercher la cause des impulsions à boire. Nous allons en puiser la preuve dans les faits que nous examinerons ensemble. Sur les huit dipsomanes que je pourrais vous présenter, deux sont entachés d'une-double hérédité convergente, cinq offrent une hérédité simple. Pour le dernier cas, les renseignements sont incomplets.
M. Foville, dans l'article déjà cité, après avoir considéré la dipsomanie comme une forme particulière de délire partiel, se ravise plus loin sur la valeur nosologique de cette disposition maladive et avec raison, selon nous, il n'en fait plus alors une affection à part. Ne dit-il pas en effet : « Aussi, au lieu de la considérer ( la dipsomanie) comme une véritable monomanie
comme l'ont fait Esquirol et Marcé, il nous paraît plus juste de l'envisager, avec plusieurs auteurs modernes, notamment Morel, Griesing-er, Skaë, Forbes-VVinslow, Tfélat, comme un symptôme dépendant d'une affection générale. » Les faits que nous observerons ne vous permettront pas de penser autrement. Du reste, la monomanie en général, introduite dans la science par Esquirol, pour exprimer « une espèce d'aliénation mentale, caractérisée par une lésion partielle de Tintelligence, des affections ou de la volonté » perd de jour en jour ses partisans. Falret père éleva des doutes sur son existence, déclarant que cette doctrine reposait sur des principes philosophiques erronés, sur une observation clinique superficielle et défectueuse et sur une fausse interprétation des phénomènes morbides.
Pour ma part, je repousse absolument d'une façon générale la doctrine des monomanies ; sans nier que l'impulsion ne soit le phénomène le plus saillant dans certaines formes de folie, je ne puis lui attribuer qu'une valeur symptomatologique, secondaire, l'état mental au milieu duquel l'acte impulsif se manifeste devant être seul considéré comme la chose essentielle. Mais, il faut l'avouer, avec les illustres défenseurs des monomanies, l'impulsion devient dans certains cas tellement impérieuse et prédominante, absorbe et subjugue si fortement l'esprit de l'aliéné, qu'elle imprime au délire une physionomie spéciale qui semblerait leur donner raison. Les malades qui font l'objet de notre étude nous démontreront d'une manière évidente que, si le besoin de boire est, chez le dipsomane, l'acte le plus saillant, il ne constitue pas à lui seul la maladie. Il n'est qu'un syndrome épisodique d'un état mental plus profond, que riiéréditô tient sous sa dépendance.
Je vous présenterai plus tard luie femme, dont l'iiistoire est fort intéressante, et qui s'est d'abord montrée à nous
comme une mélancolique suicide , puis, après un accès mystique et un accès de nymphomanie, nous l'avons trouvée dominée par des impulsions dipsomaniaques, auxquelles sont bientôt venues s'ajouter des impulsions homicides. On ne doit voir, là encore, que des manifestations dilférentes d'un même tonds pathologique. Chez cette femme, un accès de dipsomanie s'est produit sous nos yeux pendant l'un de ses passages dans le service. Rien n'y a manqué : tristesse, découragement, sentiment d'iuipuissance, accablement, insomnie^ anorexie, anxiété précordiale^ ardeur à la gorge, enfin besoin impérieux et irrésistible de boire ; mais, heureusement pour la malade, elle était protégée contre son impulsion et dans l'impossibilité de donner à son accès la satisfaction habituelle. Aussi, en l'absence de boissons, l'accès a t-il été plus court, moins pénible, et n'a pas été suivi de cet anéantissement profond qui est la conséquence ordinaire des abus alcooliques. Ce paroxysme sans l'abus de boissons est, on le voit, et peut être considéré comme une ébauche d'un court accès mélancolique .
DEUXIÈME LEÇON
Symptômes
Sommaire. — Dipsomanie ; paroxysmes impulsifs. — Prodromes ; dépression anxiété précordiale ; angoisse ; lullc , appétit irrésistible. — Après l'accès, sobriété ; nulle recherche des boissons.
Obsevv. II. — A 20 ans, mélancolie : à 24 ans, premier accès de dipsosomanic pendant une grossesse : les accès continuent après l'accouchement. Impulsions au suicide.
Obsevv. III. — (M. Trélat). — Prodromes : reproches ; résistance vaine; précautions inutiles ; besoin irrésistible de boire.
Obsevv. IV. — Malaise précurseur de l'accès; résistance inutile ; paroxysmes impulsifs; fureur de boire ; tentatives de suicide ; obsessions.
Les dipsomanes n'ont pas habituellement des liqueurs de prédilection ; toutefois, quelques exceptions : dans ses paroxysmes, M. R. prenait de l'élhor avec du sucre ; sa mère s'administrait de l'éther dans les lavements.
Messieurs.
Le délire alcoolique, qui finit par compliquer l'accès de dipsomanie quand celui- ci dure assez longtemps ou se répète assez fréquemment pour que le patient emmagasine des doses d'alcool suffisantes au développement des manifestations toxiques, ce délire, dis-je, ne doit pas être confondu avec la dipsomanie, car il en est une complication et non pas un symtôme.
Trélat (1), dans son livre sur la folie lucide, a insisté sur la différence qni sépare les deux états : « Les ivrognes, dit-
(1) Trélat. - Folie lucide, Paris. 1861, p. 151. Magnan
il, sont des gens qui s'enivrent quand ils en trouvent l'occasion ; les dipsomanes sont des malades qui s'enivrent toutes les fois que leur accès les prend. » En d'autres termes, tout le monde peut devenir alcoolique, mais n'est pas dipsomane qui veut.
La dipsomanie, avons-nous dit, a pour caractère principal de se traduire par des accès essentiellement intermittents et paroxystiques, ils laissent, après leur disparition, un malaise cérébrale qui s'atténue peu à peu, et les malades, reprenant leurs habitudes de sobriété, regrettent les abus auxquels ils se sont momentanément livrés.
L'accès est précédé de prodromes toujours k peu près les mômes : d'abord un sentiment va^ue de tristesse que les occupations ou les distractions sont incapables de surmonter ; les malades, déprimés et découragés, renoncent bientôt au travail auquel il leur est désormais impossible de penser ; des idées noires les obsèdent, tout semble changer autour d'eux, ils se sentent comme menacés d'un prochain malheur, leur caractère s'aigrit; leurs sentiments affectifs sont altérés, les êtres les plus chers leur deviennent indifférents. A ces symptômes d'ordre intellectuel et moral s'ajoutent plus tard d'autres symptômes physiques. D'abord de l'anorexie avec anxiété précordiale, un serrement de l'épigastre et parfois de la gorge, puis du dégoût pour les abments solides. Enfin, des troubles de la sensibilité générale surviennent ; ces malades se plaignent d'une brûlure à l'estomac, d'ardeur au gosier, ont une soif intense, non pas une soif qu'une boisson quelconque pourrait calmer, mais une soif particulière avec désir, tendance irrésistible à boire quelque chose d'excitant.
Désormais, rien ne les arrête, il leur faut à tout prix une liqueur alcoolique ; quand l'argent leur manque pour l'acheter, ils ne reculent devant aucun expédient ; les plus honteux ne les arrêtent pas ; le vol, la prostituLion,le crime môme, tous
les moyens leur sont bons pour se 'procurer une boisson excilanle. C'est alors qu'on voit le père de famille, portant au cabaret les dernières ressources du ménage, rester sourd aux supplications de la mère qui lui montre les enfants sans pain; qu'on voit la mère, oublieuse de ses devoirs et perdant toute pudeur, se prostituer pour quelques verres d'eau-de-vie ou vendre sa fille, comme les journaux en ont rapporté un récent exemple en Angleterre.
Voici, du reste une malade qui nous racontera comment les choses se passent :
Louise B. . . , âgée de 33 ans, est une aliénée héréditaire ; c'est la fille d'un alcoolique dont le père s'est suicidé. Sa mère paraît avoir été assez intelligente, mais un frère delà malade est mort hydrocéphale, à l'âge de Sans; enfin, un cousin est aliéné.
A 8 ans, Louise eût une fièvre typhoïde qui laissa des traces persistantes d'obtusion de l'intelligence avee diminution telle de la mémoire, qu'ayant oublié tout ce qu'elle savait auparavant, elle dut recommencer à apprendre à Hre et à écrire ; elle y parvint du reste assez facilement.
Vers Tâge de vingt ans, elle eut des périodes de tristesse et de découragement. Elle sentait des douleurs vagues, des tiraillements à l'estomac et se plaignait de pesanteur dans l'hypogastre ; ces phénomènes s'exagéraient à l'époque des règles, sans se traduire par aucune manifestation ; elle avait cependant déjà remarqué qu'un peu de vin sucré faisait disparaître le malaise de l'estomac.
Louise se maria en 1873, à 24 ans. Son mari, qui la connaissait depuis plusieurs années, l'aimait beaucoup ; elle, de son côté, avait également une grande affection pour lui. Les premiers signes d'une grossesse qui apparurent an bout de quelque temps vinrent encore resserrer leur union; rien ne
semblait donc devoir troubler la tranquillité du ménage, lorsque, vers le troisième mois de la grossesse, Louise devint progressivement triste sans motif; toute société, toute distraction l'obsédait ; les moindres obligations de la vie lui étaient à charge; elle recherchait la solitude,etpartoutlemôme sentiment d'ennui et de lassitude la poursuivait. Elle éprouvait, en même temps, du dégoût pour les aliments solides et commençait à ressentir, au contraire, une soif incessante que rien ne pouvait éteindre, une sécheresse dans le gosier. Elle employa d'abord pour se désaltérer des infusions de menthe, puis du vin, mais son désir de boire était inassouvi, elle se décida bientôt à prendre un peu d'eau-de-vie. Le soulagement qu'elle éprouva tout d'abord la poussa à boire davantage ; la première excitation de l'ivresse dissipa son malaise ; elle but encore et absorba en peu de temps uue demi-bouteille d'alcool et s'enivra complètement.
Après quinze jours d'une vieréguHère, elle se sent redevenir triste et s'abandonne avec excès à son penchant, qui est suivi des mêmes conséquences. Son mari, sa famille attribuent cette envie à la grossesse et emploient tous les moyens, reproches, conseils, surveillance, pour faire renoncer Louise à son goût dépravé ; elle promet et tient parole pendant un mois, mais la tristesse et le besoin déboire de l'eau-dc-vie l'envahissent de nouveau ; c'estuneidéefixequil'obsède, lapoursuit sans qu'elle ait la force de l'écarter. Après une courte lutte, se voyant sur le point de succomber et pour se soustraire aux reproches qu'elle prévoit, elle disparaîtde chez elle, emportant des bardes qu'elle vend à qui les veut, pour des prix infimes. Puis elle achète de l'eau-de-vie, et, seule dans une chambre d'hôtel, elle boitjusqu'à ce qu'elle roule àterre, privée de sentiment. Le lendemain son mari, qui l'a cherchée toute la nuit, la retrouve hébétée et les vêtements souillés. 11 la ramène à la maison oû l'on redouble de vigilance, mais sans meilleurs résultats ; de nouvelles
rechutes se produisent jusqu't\ l'époque de l'accouchement sur venu du reste à terme et sans accidents.
A peine relevée découches, Louise ressent de nouveaux symplômesde tristesse etde découragement, toujours accompagnés de malaise avec constriction à l'épigastre et sécheresse de la gorge, et suivis du désir impérieux de boire. Elle résiste d'abord, car elle a conscience qu'une fois sur la pente elle sera éntraînée jusqu'au degré de l'abjection. Les avertissements ne lui manquent pas ; on fait bonne garde autour d'elle et cependant elle succombe à la lutte, tous ses efforts concourent à la satisfaction des besoins irrésistibles. Dès lors, les accès se multiplient, ils arrivent à périodes irrégulières, mais peut-être plus particulièrementversl'époque des règles. Aux excès d'eaude-vie se joint l'abus de l'absinthe, dont l'effet ne tarde pas à seproduire sous forme de secousses musculaires etde vertiges. La famille désolée ne peut s'expliquer l'étatde la malade. Cette femme, chaste et réservée dans ses intervalles de sobriété, n'a pas plus tôt commencé à boire qu'elle perd toute pudeur ; pour un verre d'alcool, elle se donne au premier venu. Les cabarets de premier ordre lui servent de refuge, et, c'est au milieu de la population dégradée qu'elle fréquente, qu'elle s'abandonne, avec les prostituées du lieu, aux débauches les plus honteuses. Parfois, elle est obligée de laisser jusqu'à ses vêtements pour solder la dépense qu'elle nepeut payer en argent, et les agents de police doivent la ramasser au milieu de la chaussée gisant à terre dans un état de nudité presque complet.
La crise passée, elle rentre en possession d'elle-même, honteuse et désolée de ce qu'elle a fait, elle promet de ne plus se laisser entraîner. Les résolutions sont sincères et elle se prête docilement à tous les essais qui ont pour but de la détourner de son penchant. On la place dans une maison de commerce, espérant qu'entourée toute la journée d'une affectueuse surveillance, elle n'aura pas la facilité de boire et
rentrera chaque soir tranquillement chez elle oiî l'attendent son mari et son enfant. Mais, toutes ces précautions sont vaines ; quand l'impulsion se fait sentir, elle invente mille moyens pour boire et recommence à s'enivrer. Après le premier verre, ses plus belles résolutions disparaissent pour faire place à l'assouvissement brutal de ses appétits.
Plus tard, on décide de la conduire chez un oncle, médecin à la campagne. Elle accepte volontiers, comptant trouver une protection plus efficace. Là, en effet, tout est mis en œuvre pour la mettre à l'abri de nouvelles rechutes ; on emploie la persuasion, l'intimidation, la contrainte même, mais sans aucun résultat ; dès que l'accès la prend, elle trompe toute surveillance et recommence à s'enivrer. A une certaine époque, cependant, elle paraît s'amender et l'on obtient un répit de trois mois. Son mari, la croyant guérie, la ramène h Paris où tout le monde la félicite. Mais, dès le premier jour, elle se sent triste et sans entrain^ s'occupe sans goût de son ménage et passe une nuit sans sommeil ; le lendemain soir, son mari, revenant de ses occupations, la trouve étendue à terre, souillée par ses déjections et dans l'ivresse la plus profonde. On la replace encore quelque temps chez son oncle, mais sans obtenir d'amélioration appréciable. Revenue à Paris, elle reprend son existence, pour ainsi dire à double face^ se conduisant tantôt comme une épouse digne d'estime, soignant avec affection son mari et son enfant, tantôt retournant fatalement aux orgies les plus abjectes.
En janvier 1877, elle part un matin, sans manifester aucun désir que celui de travailler, elle se rend à sa maison de commerce ; prise en route du désir de boire et n'ayant pas d'argent, elle entre au Mont-de-Piété, engage une bague et ne quitte pas les cabarets de deux jours. Ramassée deux fois par la police, elle couche au poste, oii son mari la retrouve la seconde nuit, îi moitié nue. Tous ses bijoux et la plupart de
ses vêtements étaient encore restés en gage pour solder sa dépense.
Au mois de mai suivant, le même fait se renouvelle. Cette fois, elle reste hors de son domicile quatre jours, pendant lesquels elle s'enivre d'absinthe, sans prendre de nourriture, se rendant furtivement chez les marchands de vin, pour y demeurer jusqu'à l'heure où les boutiques se ferment; poussée à la porte la dernière, elle erre toute la nuit dans les rues, épiant l'ouverture du premier cabaret, afin de demander à sa boisson favorite un peu d'apaisement pour la soif ardente qui la dévore. Le scandale qui se produit autour d'elle amène son arrestation. Quand son mari la retrouve à la Préfecture de pohce, elle est de nouveau presque nue. Son corset même a disparu, laissé, elle ne sait où, en nantissement de quelques consommations. Son manteau était également resté engagé pour deux verres d'absinthe pris à cinq heures du matin sur la place St-Sulpice. Une autre fois, vers la fin de juillet, se sentant triste, elle sort, avec l'intention de se distraire un peu, en se promenant au square des Batignolles, et prend soin de se faire accompagner par son petit garçon, afin d'avoir plus de fermeté pour résister à ces impulsions ; malgré ses précautions, elle boit chemin faisant quelques verres de vin, et, arrivée au jardin déjà troublée, elle confie son enfant à un ivrogne qu'elle a rencontré. Son mari, ne la trouvant pas à la maison, part inutilement à sa recherche, et, vers onze heures du soir, il la voit revenir, accompagnée par un ouvrier complètement ivre comme elle, et qui la ramène de forcé. Elle craignait en rentrant à son domicile d'être mal reçue et avait arrêté l'ouvrier pour qu'il l'emmenât chez lui. Le lendemain, on la plaçait chez des amis qui pensaient pouvoir la surveiller, mais, l'accès venu, elle s'échappa pour aller boire dans un quartier éloigné où on l'arrêta deux fois en deux jours.
Aujourd'hui^ les excès laissent des traces plus profondes et
plus durables. Louise boit jusqu'à ce qu'elle tombe sans connaissance et sans mouvement, elle reste ensuite plusieurs heures dans la prostration et conserve pendant 5 ou 6 jours une hébétude qui la rend incapable de tout travail.
C'est dans ces conditions qu'on l'a conduite à Ste-Anne, où, une semaine après son arrivée, elle était calme, raisonnable et donnait sur son état des renseignements très précis.
Vous la voyez déplorer sa funeste tendance à boire. Elle sait qu'elle aurait pu être heureuse dans son ménage et qu'au contraire ses dérèglements y ont fait entrer la désolation et la misère, son mari ne pouvant suffire seul aux besoins de la maison et aux dépenses exagérées que nécessitent ses excès. Elle indique avec assez de netteté les prodromes qui précèdent les impulsions et l'inutilité de ses efforts pour y résister. Plusieurs fois, se sentant déjà sous l'influence de l'accès, elle est sortie avec son fils, espérant^ dit-elle, trouver dans sa présence une garantie contre les tentations, mais c'était en vain ; elle ne pouvait s'empêcher d'entrer, son enfant à la main, dans les débits de vins.
A diverses reprises, elle a eu l'idée de se suicider, de se précipiter dans la Seine ; elle buvait même pour se donner du courage^ mais l'eau-de-vie avait pour effet de lui enlever toute énergie. Au lieu de s'en tenir à la faible quantité nécessaire pour produire un peu d'excitation, elle en buvait jusqu'à l'ivresse et l'abrutissement.
Chez tous les dipsomanes, l'impulsion est précédée des mêmes prodromes et se traduit de la même façon, avec cette seule différence que, suivant l'éducation ou l'intelligence du sujet, l'entourage s'aperçoit plus ou moins vite de la maladie. D'ailleurs, quelques-uns d'entre eux déploient beaucoup d'habileté pour cacher cet état aux yeux de tous.
La lutte que livrent plusieurs de ces malheureux, avant de
(•céder à leur funeste penchant indique, d'une manière très mette, combien ils diffèrent des ivrognes ordinaires. Ceux-ci rreclierchent les occasions de boire ; le dipsomane, au contraire, (•commence par les fuir ; il se fait des reproches ; il se fait à tnaute voix l'énuraération des tourments divers qui l'attendent; ill cherche à se dégoûter par raille moyens, il souille même [parfois sa boisson dans l'espoir de ne pas céder à la tentation; j^amais le buveur ordinaire n'agit de la sorte. Trélat a rapporté uine observation très intéressante sous ce rapport :
« Madame N,.. était une personne d'un caractère sérieux. ïElle avait eu dans sa vie plusieurs établissements qui ont ttoujours échoué par la même cause: habituellement régulière cet économe, elle était prise de temps en temps d'accès irrésistlibles de monomanie ébrieuse qui lui faisaient tout oublier, iintérêts, devoirs, famille, et ont fini par la précipiter d'une grande aisance dans une ruine complète.
« On ne pouvait, sans être pris d'une vive compassion, enttendre le récit des efforts qu'elle a faits pour se guérir d'un [penchant qui lui a toujours été si funeste. Quand elle sentait wenir son accès, elle mettait dans le vin qu'elle buvait les ssubstances les plus propres à lui en inspirer le dégoût. C'était peu vain. Elle y a mêlé jusqu'à des excréments. En même Itemps, elle se disait des injures: « Bois donc, misérable, bois cdonc, ivrogne, bois vilaine femme qui oublies tes premiers cdevoirs et qui déshonores ta famille ! » La passion, la maladie éétait toujours plus forte que les reproches qu'elle se faisait et qquele dégoût qu'elle cherchait à inspirer (1). »
Quand il finit par succomber, le dispomane se comporte eencore autrement que l'ivrogne ; il se cache, s'isole après
Iêêtre entré furtivement chez le marchand de vins, d'où il s'écchappe ensuite tout honteux. Le buveur de profession, au
(1) Trélat. lac. oit,, p. 160.
contraire, est bruyant, tapageur, cherche des amis pour aller au cabaret, fait étalage des bouteilles qu'il a vidées et met une certaine gloriole à raconter ses^exploits. L'un est aliéné avant de boire,Tautrene devient^aliéné que parce qu'il a bu.
Le récit fait par les dispomanes eux-mêmes de leurs efforts pour résister aux impulsions est des plus instructifs : c'est d'abord pour se remonter et s'aider à supporter la lutte qu'ils boivent le premier verre, en se promettant de s'en tenir là ; ou bien encore pour diminuer le sentiment de chaleur qu'ils éprouvent à la gorge ; mais, dès ce moment, la résistance intérieure est épuisée ; ils ressentent une légère excitation, un sentiment de bien-ôtre passager, de plénitude, une sorte de soulagement à leur état ; rien alors ne peut les arrêter et les voilà maintenant entraînés h précipiter leurs Hbations, A tout prix, il leur faut leur boisson favorite et rien, sauf la séquestration, ne saurait les retenir.
Nous avons dans le service une malade dont l'examen fera mieux ressortir que toute description l'état moral habituel des dipsomanes, la période de tristesse qui précède chacun de leurs accès, leur lutte avant de succomber, les moyens qu'ils emploient pour satisfaire leur passion, enfin et surtout le remords qui les tourmente après chaque chute nouvelle.
Marie T... femme F..., couturière, âgée de SI ans, est entrée plusieurs fois à Sainte-Anne; son grand-père maternel s'est suicidé, sa mère, à 40 ans, a été prise de délire mélancolique. La malade, dans un régiment où elle était cantinière, a contracté quelques habitudes alcooliques et buvait un peu d'eau-devie par occasions : « le métier le voulait ainsi ». Mais alors elle buvait sans impulsion, uniquement pour ne pas refuser ce qu'on lui offrait ; ce point est important à faire ressortir. A 34 ans, elle se plaignait de crampes dans l'indicateur et le pouce de la main droite et s'apercevait que la sensibilité s'émoussait
dans les mômes doigts ; il lui fallut apprendre h coudre de l'autre main. On lui appliqua sans résultat des courants induits Deux ans après, elle eut, sans aucun motif, un premier accès de tristesse; elle crut pouvoir le dissiper en prenant de l'eaude-viedemarc et ne réussit qu'à perdre le sommeil. Ce n'était pas encore à proprement parler an accès dipsomaniaque.bien caractérisé, mais, un peu plus tard, cette femme tomba de nouveau dans la tristesse. Elle se sentait anéantie, pleura et se lamenta pendant deux jours comme à l'approche d'un malheur; un gonflement de l'estomac lui occasionnait des spasmes, et, pour la première fois, elle ressentit un besoin de boire qui, n'étant pas de suite satisfait, devint irrésistible ; elle s'enfuit de la maison pour ne pas se montrer en état d'ivresse à son entourage et courut les cabarets. Prise de honte à la suite de cette fugue, elle se reprocha son inconduite et jura de ne plus recommencer. A partir de ce jour, elle devint relativement sobre par habitude, mais, depuis, elle a par intervalles irréguUers des périodes de mélancolie se manifestant surtout par un sentiment d'impuissance « qui lui coupe bras et jambes » et l'empêche de se livrer à aucun travail ; son estomac lui semble brûlant ; elle a sur la poitrine comme la sensation d'une barre qui l'étouffé. Ces phénomènes sont immédiatement suivis d'un besoin de boire.
L'impulsion la conduit rapidement à des excès dont elle se désole ensuite de bonne foi, mais sans pouvoir résister quand un nouvel accès la prend. Des accidents alcooliques la conduisirent un jour à la Pitié, où la poursuivirent des idées de suicide ; là, elle a tenté à plusieurs reprises de s'échapper de son lit pour aUer se rejeter, disait-elle, dans la fosse aux ours du Jardin-des-Plantes ; et, trompant une fois la surveillance dont elle était l'objet ; elle réussit à s'enfuir, enjamba la rampe de l'escalier et se précipita d'un deuxième étage.
Gomme elle ne s'était fait presque aucun mal et qu'une voix lui ci'iait de recommencer de plus haut, elle remonta au troisième étage et se préparait encore h se jeter en bas, lorsqu'on intervint. La nuit suivante, elle tentait de s'étrangler avec ses draps ; le lendemain, on la conduisait, pour la première l'ois, à Sainte-Anne. Elle avait des hallucinations terrifiantes, voyait des serpents, des oiseaux, des chats blancs qui venaient la dévorer, des gens armés qui voulaient la tuer ; on l'injuriait, tout le monde se liguait contre elle.
Depuis 17 mois qu'elle est à Ste-Anne, ce fond mélancolique ne s'est pas modifié. Elle n'a cependant commis aucun excès, bien qu'elle fût chargée de surveiller au moment des repas le vin distribué sur les tables. Plusieurs fois, cependant, elle s'est sentie pousser à vider les verres qu'elle avait sous les yeux, mais, grâce à la surveillance, elle n'a pu boire; d'ailleurs, elleauraifeu trop honte, dit-elle, de succomber, une voix intérieure lui recommandant la résistance : « On te chassera, lui disait-on, si tu bois. » Nous savons ce que vaut pareille affirmation. 11 se produisit, malgré la sobriété de la malade, un phénomène sur lequel nous aurons l'occasion de revenir ; l'équilibre physiologique se trouvant rompu pendant cette période préparatoire de l'accès dipsomaniaque, Marie fut prise au milieu de la nuit d'un accès de déhre alcoolique ; elle vit des figures grimaçantes, des ombres chinoises qui gesticulaient sur le mur, des flammes, des étincelles, et elle sentit des mauvaises odeurs. Vous la voyez aujourd'hui dans son état habituel ; elle entend ime voix intérieure « qui ne résonne pas à son oreille », mais qui lui dit mentalement : « Tu as beau faire, tu finiras par te tuer, tu es une misérable ; celle qui a commencé à faire le mal finit par se faire du mal. » Enfin, cette femme ofl're une dernière particularité bien singulière, Quand elle mar-
che avec une autre malade, elle a toujours soin de lu placer à droite, car il lui est impossible de sentir quelqu'un à sa gauche. Si elle fixe une lumière de l'œil gauche, la lumière va tomber sur sa tête, tous les objets qu'elle regarde de cet œil se mettent à osciller. Ses artères sont athéromateuses, tous les modes de la sensibilité sont affaiblis à gauche.
Quelles liqueurs choisissent de préférence les dipsomanes ?
Toutes les boissons alcooliques leur sont bonnes, une malade buvait de l'eau de Cologne, la première femme que je vous ai présentée prenait du vulnéraire ; vous vous rappelez cette autre qui absorbait, dans ses premiers accès, delà teinture de menthe, et plus tard de l'absinthe ; nous en verrons encore une qui préférait le vin. Un aliéné bien connu du monde médical, le comte de R..., a recours à l'éther qu'il avale sur du sucre; et, sa mère, qui semble aussi avoir été dipsomane, en respirait par habitude et allait parfois jusqu'à en mettre dans des lavements. Toutefois, beaucoup de dipsomanes ne choisissent pas et s'emparent de toute boisson qui leur tombe sous la main.
Ce n'est pas seulement pendant leurs phases impulsives que les dipsomanes diffèrent des ivrognes; ils s'en écartent encore un peu dans le délire toxique dont leurs excès alcooliques sont suivis. Tandis que l'ivrogae, qui demande sans cesse du vin, de l'eau-de-vie, du Champagne... etc., prend les médicaments qu'on lui présente si on a soin de les lui offrir en les désignant du nom de la boisson qu'il réclame, le dipsomane, au contraire, quand l'impulsion est satisfaite, fuit dès qu'on lui parle d'alcool ou de toute autre liqueur qui lui produit une répugnance insurmontable. Notre première malade ne pouvait, entre ses accès, supporter l'odeur du vulnéraire qu'elle buvait à plein verre en d'autres moments ; des deux
autres dipsomanes actuellemenL dans le service, Tune ne prend par habitude que de l'eau, du lait, du bouillon et fort peu de vin; l'autre reste, après chaque accès, pendant quelques jours sans vouloir môme prendre aucun liquide.
TROISIÈME LEÇON
Impulsions multiples chez le dipsomane .
Sommaire. — Chez le dipsomane avec la fureur de boire, se montrent d'autres impulsions et des obsessions.
Obsevv. V. — Impulsion au suicide, précédant l'impulsion à boire. Idées de persécution ; idées ambitieuses ; hallucinations bilatérales de caractère différent suivant le côté.
Durée de l'accès de dipsomanic de deux à quinze jours ; durée de Tintermittcncc de quelques jours à plusieurs mois, parfois môme des années. Les accès rapprochés de dipsomanie amènent le délire alcoolique.
Observ. VI. — Les impulsions au suicide précédant les impulsions à boire.
Observ. VU. — Intermittences de huit et quinze mois entre les paroxysmes. Tentative de suicide.
Observ. VIII. — Honte et regrets après l'accès. — P... vole pour se faire arrêter et ne pas boire.
Messieurs,
L'état d'anéantissement et d'épuisement dans lequel se trouvent lés dipsomanes après la disparition des accidents alcooliques ne doit pas être confondu avec la phase mélancolique préparatoire de l'accès ; la prostration dans laquelle ils sont plongés est un peu la conséquence de la fatigue intellectuelle et physique qui s'est emparée d'eux, mais elle tient surtout au désespoir qu'ils éprouvent d'être retombés dans les excès dont ils rougissent. Le repentir les pousse alors à des actes de désespoir dontles suites finissent souvent par devenir funestes. Honteux de leur conduite et des soucis qu'ils causent à leur famille, découragés par une lutte perpétuelle d'oii ils sortent
toujours vaincus et plus avilis, ils sontpoussés à se donner la mort et expliquent par leurs remords les impulsions au suicide qui vieunent s'ajouter à l'impulsion à boire. Certains mettent une telle persistance de volonté dans leurs projets qu'on est sûr qu'ils finiront tôt ou tard par aboutir. Parfois même l'état se complique d'impulsions homicides, qui rendent ces aliénés très souvent dangereux.
Pour bien nous pénétrer de cette idée que le dipsomane peut présenter toutes sortes d'impulsions, nous allons examiner un homme poursuivi par des idées de suicide d'une rare persistance.
Louis H..., sculpteur, âgé de 35 ans, est né d'un père ivrogne qui voulait se suicider et d'une mère hystérique qui, à la suite d'une contrariété, eut, un jour, sous les yeux du malade, une attaque convulsive, suivie de délire avec paroles extravagantes et grossières. 11 a toujours eu une tendance à la tristesse, et son chagrin estaugmenté par la crainte d'être un enfant naturel; il ne sait comment cela finira, car son esprit est, depuis plusieurs années, hanté par des idées de suicide.
Ha commencé de bonne heure à abuser des boissons spiritueuses; mais il a remarqué qu'il faisait surtout des excès quand ses idées mélancoliques augmentaient. C'est ainsi qu'il explique, par les conditions maladives dans lesquelles il se trouvait par périodes, les tentatives de suicide qu'il a faites et dont voici les principales :
En 1869, étant en garnison à Lyon, fatigué de la vie militaire et ne pouvant se débarrasser d'un insurmontable ennui, Louis se sent poussé à boire et fait pendant deux jours de nombreuses libations d'absinthe à la suite desquelles, n'osant rentrer à la caserne, il se jette dans la Saône. Il en est retiré par deux camdrades qui l'avaient suivi sur le bord de l'eau.
En 1871, après la rupture d'un rnariagc projeté depuis longtemps, il est pris d'un nouvel accès de tristesse qui l'entraîne malgré lui à prendre du bitter, dont il boit une assez grande quantité pendant trois ou quatre jours; peu après, désespéré il se pend au-dessus de la porte de la jeune fille avec laquelle il était fiancé. Quelqu'un arrive assez tôt pour couper la corde.
Quatre ans plus tard, pour un motif dont il ne se souvient même plus, après s'être de nouveau mis impulsivement à boire pendant trois jours, il ferme lierméliquement sa chambre à coucher, allume un réchaud de charbon et tente de s'asphyxier. Un mouvement qu'il fit sur son lit l'entraîna sur le parquet. Le bruit de sa chute attira les voisins qui enfoncèrent la porte et purent le ranimer.
En 1876, il est arrêté par des passants au moment oîi il enjambait le parapet du pont d'Austerlitz. L'année suivante, poursuivi par les mêmes idées de suicide, il boit cette fois sans y être poussé, mais pour se donner du courage, il se rend dans un établissement de bains avec l'intention bien arrêtée de s'ouvrir les veines dans la baignoire. Le garçon, frappé par son aspect égaré, surprit son dessein et parvint à réconduire.
Dans une autre circonstance, il tentait de s'empoisonner avec un mélange d'alcool camphré, de sulfate de zinc, de sel de cuisine et d'eau de goudron, mais l'estomac rejeta presque aussitôt ce breuvage, et le lendemain, son accès dipsomaniaqiie' le prenant, il s'enivrait pendant six jours et faisait ensuite une nouvelle tentative en avalant de l'ammoniaque. Il en fut quitte à assez bon compte, la solution dont il s'était servi étant peu concentrée et sa mauvaise odeur l'ayant empêché d'en prendre une grande quantité.
Ces faits sont suffisants pour établir les dispositions mélancoliques de H... Depuis quelques années, en dehors de