MA.GNAN
ses accôs, son hygiène esl mauvaise, car il prend parfois le matin de la soupe au vin, parce que celte nourriture lui est plus facile à préparer. Mais, de temps à autre, une ou deux fois par mois, il se sent plus triste, plus anéanti, plus découragé que de coutume, il perd l'appétit, se plaint de douleur et de constriction h l'estomac ; il lui semble que sa tête va éclater, sa vue se trouble, il voit comme à travers un brouillard, puis, se sentant poussé à boire, il cherche d'abord à résister, lutte quelques heures, mais finit par sortir de l'atelier seul, sous un prétexte quelconque, pour aller chez le marchand prendre un premier verre de vin pur. Il rentre ensuite, se remet à l'ouvrage mais sort encore un instant après et boit un autre verre, puis deux, puis trois, etc., enfin, vers le soir, il achète de l'eau-de-vie qu'il monte dans sa chambre et la place sur sa table de nuit pour l'absorber dans son lit. Voilà bien un véritable accès dipsomaniaque. La nuit qui suit est toujours mauvaise ; le peu de sommeil du malade est troublé par des cauchemars et des hallucinations plus ou moins terrifiantes ; le lendemain, le surlendemain, il reste couché sans boire ni manger. Le troisième jour il se lève, se promène, va déjeuner et reprend son travail et son hygiène ordinaire.
En dehors des efflorescences de délire alcoolique occasicnnées par les excès, Louis a quelques idées de persécution ; il se croit souvent suivi dans les rues par des gens qui le menacent de coups de couteau. Parfois, aussi, il entend par l'oreille gauche des injures, des menaces : « Tu n'es qu'un voleur ; viens donc, cochon, que je te frappe, etc. » Par l'oreille droite, au contraire, il ne lui arrive que des choses agréables; on fait son éloge, on l'encourage ; il entend des paroles affectueuses d'une femme qui l'appelle « mon chéri ». L'oreille gauche est plus fréquemment hallucinée que la droite.
En terminapl, je veux vous signaler un dernier fait très grave qui rend ce malade dangereux pour son entourage. Depuis déjà trois ans, il est obsédé par une voix qui le pousse à frapper quelqu'un. Jl craint tellement de céder à cette impulsion comme il a cédé aux autres, qu'il n'ose plus jamais toucher à aucun couteau, la seule vue de ces objets lui cause même une impression pénible. Les angoisses de ce malheureux sont éloquemment dépeintes dans ces quelques lignes écrites à sa sœur en un style empreint de la plus entière sincérité.
« Ma chère sœur,
« Je suis étonné de voir que tu n'as pas répondu à la lettre dans laquelle je te demandais l'adresse du père. C'est surtout dans l'ennui où je me trouve que j'ai besoin de consolations et tu m'abandonnes aussi. Il faut que j(; t'avoue un secret qui est toute ma maladie et qui m'a entraîné à boire, moi qui aurais pu être très heureux avec l'argent que je gagnais. Mais, hélas ! la destinée ne l'a pas voulu ! Ma chère sœur, ce n'est peut-être pas un secret pour vous tous, mais il y a une vingtaine d'années, un jour, en travaillant, le père me frappa et ce jour, dont je me souviendrai toute ma vie, il me dit qu'il n'était pas mon père. Depuis ce jour, un brouillard a passé devant moi, je ne puis le chasser et c'est ce brouillard qui est venu obscurcir mon existence. Je ne vis plus; je demande chaque jour à l'Etre suprême de changer mon existence ou de me rappeler dans un autre monde meilleur, car je ne puis supporter une pareille vie.
« Mon père ! que je voudrais qu'il ^m'écrive ! car lui seul peut venir m'apporter une consolation. Il pourra peut-être me chasser l'idée qui me poursuit sans cesse et que lui seul a fait naître en moi, car j'ai toujours eu un bon cœur et la mère a toujours dit que c'était moi qui avais le meilleur cœur. Maintenant, mon cœur souffre de plus, c'est ce qui fait que je me suis mis à Ijoire, non pour l'amour de boire, mais pour chasser l'idée qui me poursuit. Par moments, quand je suis plus triste, je bois encore plus fort, mais alors sans pouvoir m'en empêcher. Je ne sais ce qui m'y pousse alors.
« Je te demande bien pardon de l'ennui que je te cause, mais je t'en supplie, pardonne-moi. Je ne puis t'écriresans trembler ; quand
je te dis : ma sœuv, je sens que je t'aime toujours comme un frère. Je voudrais ôtre débarrassé de l'idée qui l'ait tout 'mon mal, Otre auprès devons tous et pleurer à mon aise, car ce qui me l'ait souffrir, c'est de ne pouvoir pas pleurer : mon cœur est trop serré. Je ne veux pas t'ennuyer plus longtemps avec mes peines de cœur ; je souffrirai jusqu'au bout. Si les Prussiens m'avaient au moins dé- Jjarrassé de la vie ! Mais hélas ! ils n'ont pas voulu de moi ! Je vois que je suis né pour souffrir !
« Je te prie de brûler ma lettre aussitôt que tu l'auras lue ; écrismoi souvent et donne-moi l'adresse du père. Tu feras ])ien des compliments à Victor et tu lui diras qu'il me pardonne ; il a bien vu que j'étais dérangé quand il est venu h Paris. Je te prie de lui dire de m'ècrire; cela me fera bien plaisir. J'ai besoin de vous tous pour me sauver, car sans cela je ne suis plus un homme ; je ne suis qu'une plante morte. Embrasse bien mes nièces tous les jours pour moi.
« Je termine en t'embrassant du plus profond de mon cœur, car j'en ai un, je le sens trop ce ])auvre cœur qui ne cesse de souffrir,
« Bien des compliments à B.., mais ne lui dis pas dans (juelle position je me trouve. Bien des compliments à toute la famille de ma part.
« Ton frère qui vous aime tous et que vous délaissez toujours. 11 n'y a que toi qui m'oul)lies le moins. Louis H.
Parmi les nombreuses lenlalives de suicide de cet aliéné^ il en est qui, en dehors de la prédis^Dosition, paraissent avoir été provoquées par le chagrin et le regret d'avoir commis des excès.
11 n'est guère possible de démontrer plus clairement combien le dipsomane s'écarte de l'ivrogne qui, en général, regrette si peu ses abus de boissons.
Si tous les dipsomanes n'attentent pas à leurs jours, tous manifestent d'une façon ou d'une autre combien ils sont honteux de leur passion : Louise B..., que nous avons vue^ se prête dans son repentir à toutes les combinaisons suggérées par sa famille pour seconder ses efforts ; elle se soumet à toute surveillance, entre dans un magasin d'où elle ne bouge pas
dans l'iiUorvalle de ses acc6s, se rend plus lard chez un parent médecin pour y trouver une protection dont elle sent le besoin. Une femme que nous verrons, plus tard, abandonne plusieurs fois, dans la maison où elle servait comme domestique, sa malle contenant tout ce qu'elle possède, plutôt que d'apparaître devant ses maîtres après avoir été surprise en état d'ivresse ; elle affirme même avoir commis des vols pour se faire arrêter et rigoureusement surveiller.
La durée de l'accès est très variable, il peut s'étendre de 2 à lo jours ; les retours ne sont soumis à aucune règle; cependant on peut dire, qu'en général, après avoir commencé par être rares (1 ou 2 par an), ils se rapprochent et finissent par devenir fréquents au point de n'être séparés que par des intervalles de quelques jours. Une malade restait, au début, plusieurs mois sans commettre d'excès, plus tard les rechutes se faisaient sentir tous les 30 ou 40 jours. Il en est de même d'une autre qui, pendant le temps qu'elle passa hors de l'asile» eut des impulsions presque tous les mois. La femme que nous allons interroger, après être restée sobre pendant plus d'un an, en arrive maintenant à boire tous les deux mois; quelques sujets ne retombent que tous les ans.
Dipsomanie et délire alcoolique. — On a beaucoup trop insisté sur une résistance à l'action de l'alcool, propre au dipsomane. Quoi qu'il en soit, tôt ou tard les conséquences des ôxcès alcooliques, quand la dose est suffisante, finissent par déterminer chez eux, comme chez tout autre individu, un délire toxique dont la durée varie. Aucun des malades que nous avons vus ou qui nous restent à voir n'y a échappé, et l'on peut même dire que le délire a été la principale cause de leur entrée à l'asile. L'ivresse, qui, au début, accompagne seule les accès, ne laisse d'abord pas de traces de son passage, mais, plus tard, quand les crises se rapprochent et que l'alcool agit
d'une façon plus continue, les hallucinations, le délire se développent à leur tour, et, comme pour les autres formes mentales, après avoir joué le rôle d'excitant, l'alcool imprime son délire spécial, si bien que ledipsomane se présente à. l'asile avec du délire alcoolique seul ; ce n'est qu'après la disparition des accidents aigus que l'on retrouve le fond maladif principal. Quoiqu'il en soit, ce sont là des exemples delà coexistence chez le même sujet dé deux états dilféreats, dipsoraanie et délire alcoolique, dont l'un est cause de l'autre (1).
L'observation suivante est des plus démonstratives sous ce rapport. « La malade D..., femme V..., 57 ans, chemisière, entre à Sainte-Anne le 10 octobre 1869, accompagnée du certificat médical suivant : Alcoolisme, hallucinations terrifiantes ; angoisses ; insomnie. »
« En arrivant, D. est agitée, parle, crie, a peur ; elle entend des assassins qui veulent la frapper ; elle aperçoit à côté d'elle les têtes des victimes de Pantin ; elle se croit couverte de vermine et secoue ses vêtements ; elle entend la voix de ses parents ; l'on frappe autour d'elle, etc. Les mains sont tremblantes ; la langue blanche et la région épigastrique douloureuse. La nuit se passe sans sommeil, les hallucinations sont incessantes. Au bout de cinq jours, le délire a disparu la malade est triste, abattue, mais elle est tranquille et s'occupe dans la journée ; le soir, le sommeil est encore mauvais et troublé par des cauchemars.
« Voici maintenant ce que disent les renseignements : Depuis une trentaine d'années, à certaines périodes, la femme V... devient triste, ne s'intéresse à rien, se sent faible, incapable de tout travail, dort mal, n'a plus d'appétit, éprouve un
(1) Magnan, — De la coexistence de plusieurs délires de nalwe différente chez le même aliéné. In Archives de Neurologie, 1880, page 57,
malaise à l'estomac qui augmente à la vue des aliments ; elle aune soif ardente et se met à. boire du vin la première journée. Le lendemain, elle prend une bouteille chez elle, la cache en descendant les escaliers, va la remplir chez le marchand de vin, rentre rapidement chez elle et s'enferme ; elle boit jusqu'à ce qu'elle tombe. Dès que l'ivresse commence à passer, elle se hâte de boire, etcela pendant plusieurs jours. Après l'accès, elle se fait des reproches, a horreur d'elle-même et reprend sa vie régubère et ses habitudes de sobriété. Ces accès au début étaient séparés par des intervalles de quinze à dix-huit mois ; ils se sont rapprochés actuelleraent et ne laissent plus entre eux que des espaces de 3 à 4 mois. Il y vingt ans, la femme V... a tenté de se noyer dans le canal Saint- Martin, au début d'un de ces accès de dipsomanie.
Pendant longtemps, à l'époque oîi les accès de dipsomanie étaient séparés par des intervalles de dix-huit mois, l'ivresse seule accompagnait les accès dipsomaniaques ; plus tard, quand ceux-ci se sont rapprochés et que l'alcool a pu agir d'une façon plus continue, les hallucinations et le délire se sont développés à leur tour (1). »
Hortense B..,, que je vous présente, exerce la profession de cordonnière, elle est âgée de 53 ans, son père s'est suicidé en se précipitant dans une mare. Elle prétend être restée jusqu'à 40 ans sans faire d'excès de boissons. Mariée à 20 ans, une première fois, elle est demeurée veuve après huit mois de mariage. De 21 à 27 ans, elle se rappelle avoir souffert d'accès intermittents de gastralgie suivis de vomissements.
A 31 ans, elle s'est remariée ; les affaires marchant mal, elle a fait des pertes d'argent qui l'ont vivement affectée.
En 1869, elle but de temps à autre par occasion, quand on
(1) Magnan. ~ De l'alcoolisme, des diverses formes du délire alcoolique et de leur trailement. Paris, 1874, p. 257.
l'y iiiviLaiL, on allant vendre des chaussures, et se mit ainsi quelquefois en état d'ivresse.
C'est seulement en février 1871, pendant le siège de Paris, qu'apparaissent des troubles assez graves pour avoir fixé son attention. Elle éprouvait alors des maux de tête et des douleurs à l'estomac, elle ressentait une pression sur le dos et à l'épigastre « comme si on y enfonçait le poing ». Les aliments lui répugnaient, son sommeil était agité, etc.. A cet état physique correspondaient au moral, le découragement, l'inquiétude, la tristesse. Elle avait des scrupules bizarres, s'imaginant, par exemple, que son mari, incriminé dans les affaires de la Commune, s'était compromis à cause d'elle. Tout l'ennuyait ; un rien l'exaspérait et l'image de la mort, qu'elle entrevoyait comme une heureuse délivrance, la poursuivait sans cesse.
C'est dans ces conditions qu'elle sentit pour la première fois un besoin irrésistible de boire : elle absorba du vin d'abord, puis de l'eau- de-vie « sans parvénir à se désaltérer ». La conséquence de ses excès ne se fit pas attendre, et, au bout de quelques jours, elle eut un accès de délire alcoolique avec hallucinations de l'ouïe et de la vue ; les scènes les plus terribles de la Commune lui apparaissaient ; elle voyait des morts, des ombres, des figures ; elle entendait le bruit des coups de fusil. Parfois aussi, il lui semblait que, dans la rue, tout le monde la regardait et lui lançait des injures. La vie lui devint insupportable et c'est à la suite d'une tentative de suicide par le charbon qu'elle fut conduite à Saint-Anne le 20 janvier 1872, en plein délire toxique. Envoyée à la Salpêtrière, elle fut mise en liberté après 3 mois de séjour.
Elle reprit son travail et resta sobre pendant quatorze mois environ. Mais bientôt, en juillet, prise d'un accès mélancolique analogue au précédent, elle se remit encore h boire impulsivement plusieurs jours de suite* Renvoyée à Sainte-Anne
pour délire alcoolique, elle ne présentait plus, après quelques semaines de repos, que des idées mélancoliques sans hallucinations, mais elle conservait toutefois une tendance marquée au suicide.
Après une sortie de l'asile, elle eut 8 mois de répit : mais l'arrestation de son mari la plongea dans un profond chagrin ; elle se sentit alors poussée à boire, et, après quelques jours d'excès, elle fut prise de délire alcoolique. Dans ses hallucinations, elle voyait un boucher armé d'un couteau qui voulait la dépecer, elle apercevait des figures grimaçantes, des sergents de ville qui la meLtaient en joue, elle se figurait qu'on l'accusait d'un assassinat. Un soir, elle alla même porter plainte au commissaire de police, lui déclarant que, dans sa maison, on avait tué la fille du concierge. Amenée à Sainte- Anne le 14 août 1874, elle fut transférée à la Salpêtrière oîi elle passa 10 mois. Elle put reprendre plus tard ses occupations, et, dans les quatre années qui suivirent, elle resta pendant des périodes de 6, 8 et 13 mois, sans avoir ni d'accès mélancolique, ni d'impulsions. Quand celles-ci survenaient, à des délais intermittents, elles étaient, comme précédemment, accompagnées du même sentiment d'impuissance et de tristesse. Ces abus de boissons, quoique plus rares, fatiguaient la malade et provoquèrent des vomissements dont elle eut beaucoup de peine à se débarrasser.
Le 14 octobre 1878, Ilortense fut amenée pour la 4° fois à Sainte-Anne, toujours pour un délire alcoolique. Son état s'améliora rapidement, et, au bout de deux mois, elle put être rendue à son mari. On la conduisit à la campagne où elle passa plusieurs semaines tranquille, mais, à son retour, en janvier 1879, elle eut encore une période de tristesse. Elle lutta cette fois pendant plus d'une semaine contre son impulsion, mais finit par céder. Le délire alcoolique qui s'ensuivit eut pour résultat une tentative de suicide. Elle chercha à
s'empoisonner avec du laudanum pour fuir les ennemis qui la menaçaient ; une voix qui l'injuriaiL sans cesse lui disait de se tuer.
Conduite à l'Asile pour la S'' fois, la malade était, à son arrivée, sous le coup d'un délire alcoolique avec hallucinations pénibles. La nuit, elle entendait sa mère, morte depuis longtemps, qui lui reprochait sa conduite et l'appelait. « Viens donc avec moi, tu seras plus heureuse, disait la voix ». A côté de sa mère toute vêtue de noir, elle apercevait un rocher couvert de grenouilles. Après quelquesjours de traitement, son état s'est de nouveau amélioré. Elle a maintenant honte de sa conduite et s'en montre profondément attristée, elle explique très bien ses sensations. Avant d'être poussée à boire, elle passe par une période de lassitude et d'impuissance ; le courage lui manque pour vaquer aux occupations de son ménage ; elle se sent faible et il lui semble qu'en buvant, elle sera mieux. L'eau-devie lui est désagréable et lui « brûle l'estomac », mais elle ne peut s'empêcher d'en boire un premier verre. Après celui-ci, sa volonté est abolie, elle ne peut plus lutter contre ses impulsions et elle boit jusqu'à l'ivresse complète. Malgré une sensible amélioration, son sommeil est parfois troublé par des hallucinations ; elle assiste à des incendies et voit des feux follets autour d'elle. Il est à craindre que de semblables hallucinations ne persistent longtemps encore, comme elles persistent chez les buveurs ordinaires, quand ils n'en sont plus à leurs premières intoxications.
En dehors de leurs périodes impulsives^ les dipsomanes se comportent parfois comme de véritables ivrognes et se soumettent à une mauvaise hygiène. Dans ces cas, les excès répétés peuvent finir par provoquer les symptômes de l'alcoolisme chronique. Mais il est toujours facile de s'assurer si l'aliéné boit par impulsion ou par habitude d'ivrogne ; quand il
boit en désœuvré, par simple disLracLion, il se comporte comme l'ivrogne ordinaire et entraîne les amis à l'occasion ; quand, au contraire, il boit poussé par la maladie, il s'isole de son entourage, se cache, emporle son vin dans sa chambre et en avale coup sur coup plusieurs verres, après avoir pris la précaution de se renfermer. Du reste, l'impulsion à boire est toujours précédée d'une phase dépressive.
La plupart, dans l'intervalle de leurs accès, sont rigoureusement sobres et quelques-uns ne peuvent, comme on l'a vu, sentir l'odeur des boissons alcooUques. Quand la honte'et le repentir ne les poussent pas au suicide, ils font des efforts pour mener une vie régulière et espèrent chaque fois ne plus retomber. Leur conviction est des plus sincères, car il la manifestent de toutes les façons. La dernière malade que nous verrons, écrivait avec son sang la promesse de ne plus boire. Cette autre déplorait son état en des termes trop pleins de repentir et empreints d'une trop grande sincérité pour ne pas être rappelés.
Pauline H..,, domestique, est âgée de 52 ans. Son père avait des habitudes d'ivrognerie. Elle-même a commencé à se livrer à la boisson dès l'âge de 26 ans. Dans les premiers temps, elle ne buvait qu'à de longs intervalles et sous l'influence d'impulsions passagères, puis elle restait des mois entiers sans commettre d'excès ; mais, peu à peu, les accès se rapprochèrent, et, quoiqu'elle comprit très bien les conséquences déplorables dô son intempérance et qu'elle s'en fît des reproches, elle finissait toujours par céder au besoin de boire ; toutefois, honteuse d'être vue, elle achetait en cachette de l'eau-de-vie qu'elle buvait solitairement dans sa chambre. Quand elle était surprise en état d'ivresse, sa confusion était si vive qu'elle quittait la maison oiî elle servait, et souvent môme, n'osant plus se présenter, elle préférait abandonner tout ce qu'elle possédait,
Elle finit par se Lrouvor sans place cL tomba dans la misère. N'ayant pas d'asile, elle prétend avoir volé un panier de fraises aux Halles dans l'intention expresse de se faire arrêter. Pour ce fait, elle subit deux mois de détention à St-Lazare. A sa sortie, se retrouvant dans la même situation et ne sachant que devenir, elle dit avoir volé une paire de souliers h un étalage, également pour se faire arrêter. Elle fut condamnée à un emprisonnement^ de six mois qu'elle passa encore à St-Lazare. Elle affirme que, dans les deux cas, elle a agi de dessein prémédité et qu'elle savait ce qu'elle faisait; néanmoins, il est possible ajorès tout que ces deux actes n'aient été que le résultat d'une impulsion qu'elle n'a pas pu réprimer.
Pauline est entrée à Sainte-Anne pour la première fois en 1873, à l'âge de 43 ans. Elle avait été arrêtée pour coups portés à des gardiens de la paix. Dans un accès de délire alcoolique, elle se figurait que ceux-ci lui faisaient des propositions déslionnêles et la poursuivaient. A son arrivée dans le service^ elle était sous l'empire d'hallucinations terrifiantes. Elle voyait des chats, des tigres, des serpents aux yeux flamboyants qui s'élançaient sur sa poitrine, des hiboux qui ne la quittaient pas du regard; elle entendait aussi des injures: on la traitait de pétroleuse. Elle présentait en outre du tremblement des mains, de la céphalalgie, des crampes dans les membres, et elle était affectée de vomissements pituitaires. Après un séjour prolongé, elle put être rendue à la liberté.
En 1877, elle est conduite pour la seconde fois à Sainte- Anne, dans un accès de délire alcoolique avec hallucinations très pénibles. Elle croit assister à des scènes de vol : elle voit des assassins qui se précipitent sur ses frères, des maisons incendiées remplies de cadavres qui brûlent, des bêtes féro^ ces qui veulent la dévorer. Envoyée h la Salpôtrière, elle y resta neuf mois.
Quinze jours après sa sortie, elle était ramenée k Sainte-
Anne pour la troisième fois. Après huit mois de trailemeilL dans le service, elle sortit au commencement d'octobre 1878.
A peine libre, elle se sent entraînée encore une fois, malgré sa résolution très sincère de ne plus boire d'alcool et les promesses formelles qu'elle m'adressait dans une lettre que je fais passer sous vos yeux.
Dimanche, 21ieui'es.
Monsieur... .Te suis si honteuse cfêtre ici pour un vice aussi honteux et aussi dégradant, que, quand vous me faites appeler, je ne trouve plus un mot à vous dire ; cependant, Monsieur, la bienveillance avec laquelle vous m'avez accueillie me fait un devoir de vous parler avec franchise. Vous m'avez demandé, Monsieur le Docteur, ce que je ferai en sortant de Sainte-Anne ; j'ai bien réfléchi : le monde pour moi maintenant n'a aucun attrait ; ici, tous les jours, je vois un si grand dévouement pour les malades que, moi aussi, je veux m'employer à leur soulagement, quand je devrais voir tons les hospices, n'importe quel emploi ; là, au moins, je serai à l'abri de toute rechute.
Ne croyez pas, Monsieur, que tout bon sentiment soit perdu en moi. Oh non, Monsieur ! je veux me retirer du précipice dans lequel je suis tombée et reprendre la bonne voie en l'ésistant à cette malheureuse passion qui me prend toicl à coup.
.Je vous garderai, en souvenir de vos bons soins, d'abord une reconnaissance sans bornes et vous promets ensuite la fuite de ce vice ignoble et repoussant auquel fe ne puis penser sans rougir, vice qui est cause que ie me suis éloignée de ma famille et de toutes les personnes qui m'entouraient de leur affection et de leur estime. Oui, Monsieur, je veux revenir digne de ma famille et reprendre une vie qne je n'aurais jamais dû quitter. Mais, je vous assure qu'il n'y a pas do ma faute.
L'intérêt que vous portez à vos malades vous fait sans doute vous demander, Monsieur, quelles sont mes ressources ; les sœurs ont été assez bonnes pour m'occuper au repassage depuis quatre moiS) j'aurai donc un petit pécule qui suffira à mes premiers besoins.
Recevez à l'avance, Monsieur le docteur, mes remerciements respectueux et reconnaissants. Pauline H...
Sa sortie fut signée : mais, peu de jours après, elle va chercher de l'eau-de-vie et recommence son empoisonnement.
Parfois, elle a des retours sur elle-môme, elle s'adresse des injures cL cherche de loule sa volonté à s'arracher à cette impulsion néfaste, mais elle résiste vainement. Elle est arrêtée à Notre-Dame-des-Yictoires où elle était entrée, dit-elle, pour prier le ciel de la délivrer de ses funestes habitudes. Mais, depuis quelques jours déjà, elle voyait des animaux, des assassins ; elle entendait la voix du médecin qui lui disait partout : « Pauline, h Sainte-Anne ».
A sa dernière entrée dans le service, elle avait encore un délire alcoolique avec hallucinations. Elle voyait Saint-Joseph malade et courait de tous les côtés pour lui chercher un médecin. Des bêtes noires la terrifiaient (1). Elle apercevait des chiens^ des serpents, des reptiles portant de l'herbe dans la bouche. En même temps, elle entendait des voix menaçantes qui l'injuriaient et lui annonçaient la mort de ses parents. Ses mains étaient agitées d'un tremblement qui, incomplètement disparu, prédomine du côté gauche ; la pituite l'incommode encore chaque matin.
Depuis quelques temps, le sommeil est revenu et la santé générale s'est améliorée. La malade s'occupe d'une façon régulière et pourra plus tard être rendue à la liberté. Elle promet comme toujours, de la façon la plus formelle, d'avoir dorénavant plus de force et de courage pour résister. Mais, sachant que ses impulsions sont indépendantes de sa volonté^ nous ne serons pas surpris de la voir revenir.
(1) Une autre fois déjà, son délire hallucinatoire s'était manifesté sous une forme analogue : Pendant qu'elle vivait au dehors, elle était venue à l'asile pour me supplier de me rendre avec elle près de Saint-Joseph, qu'elle avait aperçu vomissant dans son lit.
QUATRIÈME LEÇON
État mental du dipsomane. — Dégénérescence. — Syndromes épisodiques variés.
Sommaire. — Dég-énérescence intellccluelle ; défaut d'équilibre ; impulsions ; obsessions.
Observ. IX. — Tentative de suicide à neuf et à seize ans ; plus lard, besoin irrésistible de boire de l'éther.
Observ. X. — Délire mystique d'emblée. Onanisme ; impulsions au suicide, plusieurs tentatives ; impulsions à l'homicide ; impulsions à boire ; vains efforts pour ne pas succomber : rhubarbe, pétrole, matières fécales introduites volontairement dans les boissons.
Appétit irrésistible pour d'autres substances que les boissons spiritueuses : éther, chloroforme, opium.
Messieurs,
L'état mental de beaucoup de dipsomanes semble tel, dans l'intervalle des accès, qu'on les croirait à tout jamais guéris si l'on s'en tenait à un examen supeficiel. Leur lucidité conduit volontiers à une appréciation erronée de l'état de leurs facultés. Cette apparence, nous l'avons dit, a pu faire considérer la dipsomanie, par quelques aliénistes des plus éminents, comme une sorte de délire partiel, une véritable monomanie. Mais, si l'on interroge avec soin toute la vie des dipsomanes, on s'aperçoit bientôt qu'il n'est pas nécessaire de créer pour eux une maladie spéciale, dont le caractère principal serait un entraînement irrésistible pour les boissons fermentées.
11 est toujours possible, grâce à l'observation attentive des
faits paLhologiques, grâce à l'étude de leur enchaînement, de leurs dépendances réciproques, de rattacher les tendances dépravées pour les boissons alcooliques à leur véritable cause génératrice. Cette cause n'est autre qu'une prédisposition héréditaire.
Les actes de toute la vie des dipsomanes ne sont-ils pas là pour démontrer que toujours ils se comportent et réagissent comme se comportent les individus mal équilibrés? — Mais ils ne sont aliénés, dira-t-on, que quand leur accès les prend. — Erreur, car les dipsomjjnes présentent une foule d'autres penchants qui en font des êtres instinctifs ayant toutes sortes de mauvaises tendances, dont l'objet varie, suivant l'éducation qu'ils ont reçue, le milieu dans lequel ils vivent et dont la nature essentiellement maladive n'est plus à démontrer. Ce sont des penchants au vol, au suicide, à l'homicide, à l'éi'otisme, etc., qui se produisent successivement ou simultanément chez ces prédisposés ; c'est peut-être le hasard seul qui décidera de la direction que prendra, sous l'influence d'une cause accidentelle, leur disposition maladive, mais aucun n'échappe à la loi commune et tous sont sujets à des impulsions de même nature, quoique de forme différente !
Presque tous, pour ne pas dire tous, comptent des ahénés dans leurs ascendants; beaucoup, dès leur enfance, ont déjà présenté des particularités d'esprit ou de caractère qui les ont fait distinguer des autres enfants du même âge, élevés dans la mêm€ condition sociale! Une buveuse d'éther qui venait à la consultation gratuite racontait, qu'étant en pension, elle avait fait deux tentatives de suicide, la première à 9 ans, parce qu'on l'avait punie injustement (précipitation par la fenêtre d'un premier étage) ; la seconde à 16 ans, parce qu'on l'avait séparée d'une de ses amies (avait bu une macération d'allumettes chimiques). Quand sa famille la contrariait, elle avait pour habitude de se planter des épingles sur le corps pour
tâcher, disait-elle, de faii'e de la peine à ses parents qui craignaient toujours de la voir s'ouvrir les veines.
Le développement physique des dipsomanes présente aussi quelquefois, dans l'enfance, des particularités maladives à signaler: une apparence trop précoce ou au contraire une apparition trop tardive de l'intelligence ; certains phénomènes nerveux, convulsifs, choréiques ou autres, qu'on retrouve dans les observations citées par les différents auteurs.
Il n'est pas rare de constater aussi certaines manifestations hystériques, ce qui s'explique d'autant mieux que la dipsomanie est plus fréquente chez la femme que chez l'homme.
On peut dire des dipsomanes que, s'ils ne délirent pas continuellement, ils tiennent constamment un pied dans le domaine de la folie, et, si la dipsomanie est une affection paroxystique, elle est bien plutôt rémittente que franchement intermittente. Sans doute, le sujet est tout à fait différent de luimême suivant qu'on l'observe dans une période paroxystique ou une période de rémittence ; mais beaucoup, même dans leurs intervalles lucides, se conduisent en véritables aUénés. La plupart sont mal équilibrés, conservent un caractère fantasque, emporté, avec tendance à la tristesse ; ils se montrent exagérés en tout; à peu d'exceptions près, ce sont des fous raisonnants, des héréditaires, des mélancoliques impulsifs Pour s'en convaincre, il suffit de les interroger. La malade qui viendra dans un instant va nous en fournir la preuve; vous verrez qu'il n'est pas possible d'imaginer une existence plus dramatique et plus bouleversée que celle de quelquesuns de ces malheureux,
La malade que je vous présente, Eugénie M..., femmeB,.., est une institutrice âgée de quarante-huit ans ; son père était ivrogne et s'enivrait surtout avec du vin blanc; sa grand'mère maternelle s'est noyée; elle a deux frères en bonne santé. Sa