RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS
PRÉFACE
Dans les recherches nouvelles que je publie actuellement et qui sont le résumé des conférences cliniques que j’ai exposées dans ces derniers temps à l’hôpital de la Charité, je me suis proposé deux points principaux comme objectifs.
1° Synthétiser les principaux phénomènes de l’hypnotisme en leur donnant une forme nosologique plus précise, en les étudiant suivant les procédés habituellement employés dans la pathologie courante, de façon à assurer leur classification légitime dans les cadres de la Neurologie.
2° Montrer les rapports intimes qui relient ces mêmes phénomènes de l’hypnotisme à ceux de la pathologie mentale proprement dite, en faisant voir que chez les hypnotisés on pouvait développer expérimentalement les principaux éléments morbides des psychoses, et créer à volonté chez eux des illusions, des hallucinations sensorielles et viscérales, des conceptions délirantes, et même des impulsions expérimentales irrésistibles sous forme de suggestions. — Ce sont là des faits nouveaux dont je ne fais qu’indiquer ici l’existence et que je me propose de développer ultérieurement avec les détails
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qu’ils méritent; je me contente de prendre date dès maintenant.
1° Dans le premier ordre de faits, j’ai confirmé la plupart des phénomènes soit d’ordre somatique, soit d’ordre psychique enregistrés déjà parles différents auteurs qui se sont occupés de l’hypnotisme, et j’ai montré ainsi qu’il existait actuellement dans la science un certain nombre de vérités acquises qui pouvaient être justement considérées comme les hases sérieuses de l’hypnotisme moderne.
A ces recherches déjà consacrées, j’ai ajouté de nombreuses expériences personnelles qui m’ont permis d’éclairer d’un jour tout nouveau certains points obscurs de la physiologie des centres nerveux.
Je me suis surtout évertué à démontrer que ces phénomènes de l’hypnotisme si suspects, si surprenants qu’ils apparaissent aux personnes qui les envisagent pour la première fois, étaient réductibles pour la plupart à des lois simples, dérivées des principes de la physiologie normale, et qu’en particulier ils n’étaient, pour la plupart, que l’expression généralisée et amplifiée de ces phénomènes d’inhibition et de dynamogénie dont les travaux de Brown-Séquard ont enrichi la science contemporaine.
C’est ainsi que, dans l’ordre des phénomènes purement physiologiques, j’ai démontré la sériation des différents états hypnotiques comme n’étant que les phases successives d’un seul processus en évolution ; — quel état
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hypnotique était essentiellement caractérisé par l’obnubilation de certaines facultés, et l’exaltation compensatrice d’autres facultés, et qu’ainsi — par exemple, l’abolition de la sensibilité cutanée amenait l’hyperesthésie de la sensibilité musculaire et de la sensibilité optique, — que l’abolition de l’état de conscience du monde extérieur suscitait l’exaltation extra-physiologique des facultés de la mémoire et de l’imagination, etc. etc.
Dans le domaine des choses de l’activité psychique, j’ai pu ainsi mettre en évidence une série de phénomènes nouveaux sur lesquels les expérimentateurs n’avaient pas encore jusqu’ici porté leurs investigations. — J’ai pu démontrer ainsi : — que les régions émotives du cerveau pouvaient, au gré de l’hypnotiseur, et à l’aide de certains procédés techniques, être isolément mises en éveil avec leurs modalités les plus variées, — que l’unité psychologique de l’individu vivant pouvait être scindée en deux, — qu’on pouvait opérer ainsi un véritable dédoublement des sensations et des opérations psychiques de façon à constituer à droite et à gauche des émotions antagonistes. Le côté droit de l’individu par exemple acquiesçant à une émotion gaie et le côté gauche réagissant d’une façon opposée (1).
J’ai pu ainsi mettre en évidence ce fait qu’il y a toute une série de phénomènes qu’on attribue ordinairement à
(1) Voir mes Recherchas sur le dédoublement des opérations Cérébrales , communiquées à l’Académie de Médecine, 1879,
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l’activité psychique et qui ne sont en réalité que des opérations automatiques et inconscientes ; — et, dans l’ordre des choses qui touchent aux actes intimes de la volonté, j’ai fait voir, à propos de la théorie des suggestions, combien la part de l’activité consciente est minime, et combien inversement la part des activités automatiques est grande.
Ce sont là des phénomènes précis indiscutables, aussi sérieusement établis que tous les faits enregistrés par la physiologie contemporaine, soit dans l’étude du système circulatoire, ou du système digestif et locomoteur. Et ce n’est pas sans surprise que nous voyons la génération actuelle des physiologistes, attardée dans une série de questions de technique et d’appareils, rester inerte et immobile sur le seuil de ce domaine nouveau qu’elle considère avec une mystérieuse défiance et dont elle ne cherche meme pas encore à franchir les premières frontières.
2° Dans le deuxième ordre de faits relatifs aux rapports des états hypnotiques avec ceux de la pathologie mentale, je me suis évertué, chaque fois que l’occasion s’en présentait, de montrer les connexions caractéristiques qui les rattachaient les uns avec les autres.
C’est principalement dans l’état somnambulique que les points de contact sont les plus expressifs et les plus multipliés. — de ne trouve en effet rien qui ressemble plus à un paralytique général tranquille qu’un sujet hyp-
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notique en période de somnambulisme lucide. — C’est la même inconscience delà situation et du milieu ambiant, c’est la même crédivité. — Le somnambulique, pas plus que le paralytique ne sait où il se trouve ; demandez-leur le jour, l’heure de la journée, ils ne s’en doutent ni l’un ni l’autre. — Le paralytique croit volontiers tout ce qu’on lui raconte. Dans l’asile où il est amené et où il est séquestré, on peut impunément lui dire qu’il est chez lui et qu’il a acheté la propriété. Il acquiesce , et quelques heures après, il expliquera les embellissements qu’il veut y faire. — Qu’on lui dise qu’il est général, président du conseil, ministre, il acceptera passivement toutes ces qualités nouvelles, et bien plus, cette faculté de changer sa personnalité que l’on développe si aisément chez les hypnotisés, on pourra la développer aussi chez lui avec une facilité extrême. — On pourra ainsi déposer dans son esprit des suggestions de toute sorte; quelqu’absurdes qu’elles soient, elles y germeront, parce que la conscience est absente, obscurcie et disloquée par le fait de relfondrement du substratum organique qui la supporte. — Le paralytique tranquille, le somnambulique lucide, alors qu’ils parlent et répondent aux interrogations qu’on leur pose, ne sont que de véritables trompe-l’œil de ce qu’ils sont en réalité au point de vue psychique. — Ils ont perdu tous les deux leur spontanéité, la notion des choses ambiantes, ils sont tous deux inconscients de ce qui se passe, crédules et amnésiques, et vivent à la merci des activités automatiques de leur cerveau qui
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les entraînent dans les décisions les plus imprévues : sans la moindre participation consciente de leur Personnalité psychique qui a disparu.
Dans certaines formes dépressives de la paralysie générale, chez des sujets atones, lents à se mouvoir, on observe encore un état spécial de la fibre musculaire qui représente, dans une certaine limite, l’ébauche de certains phénomènes de l’état cataleptique. — Si on prend leurs membres et qu’on les soulève, on constate qu’ils gardent les attitudes comme de véritables cataleptiques, qu’ils sont malléables, et qu’ils restent un temps plus ou moins long dans la situation où on les place.
En dehors de ces états psychiques si curieux et qui forment un terrain commun sur lequel le paralytique tranquille et le somnambulique lucide se rencontrent, il est encore toute une série de manifestations psychopathiques
que l’on peut chez tous les sujets hypnotiques solliciter à
volonté. — C’est ainsi qu’on verra que les illusions, les hallucinations sensorielles et viscérales qui constituent les éléments essentiels de la folie, peuvent être provoquées à la volonté de l’expérimentateur chez tous les hypnotiques. On peut chez eux engendrer des idées fixes, des conceptions délirantes que l’on peut faire persister même au réveil, et avec lesquelles ils peuvent vivre sous forme de suggestions greffées dans leur for intérieur, sans savoir d’où elles viennent.
Sans énumérer plus longtemps tous les éléments variés
d’une aliénation factice et passagère que l’on peut faire éclore chez les hypnotisés, nous rappellerons encore que toute la série des actes impulsifs que l’on rencontre chez les hallucinés peut être reproduite artificiellement chez eux avec ces caractères typiques de violence dans les mouvements, et de soudanéité dans l’exécution qui sont les signes caractéristiques de tous les actes accomplis par les aliénés.
Ce sont là des faits inédits, des rapprochements inattendus qui, malgré les mouvements de scepticisme qu’ils vont susciter dans le milieu contemporain, n’en sont pas moins destinés à jeter un jour nouveau sur certaines questions encore si obscures de la pathologie mentale. — Il est naturel de penser en effet, qu’en donnant à ces études qui reposent actuellement sur des données si instables et si conventionnelles, une base réelle plus large et mieux assurée ; en les rattachant par des liens plus étroits à la vie du substratum organique qui les supporte, on les reliera plus strictement aux opérations normales de la vie du cerveau. On arrivera à combler ainsi cette immense lacune qui sépare les symptômes psychopathiques des appareils cérébraux qui leur servent de supports.
L’avenir de la pathologie mentale est dans cette direction logique, et je ne saurais trop le répéter aux jeunes générations d’aliénistes qui s’élèvent : — en dehors de ces
voies naturelles et réellement physiologiques, tout n’est et ne sera que confusion et discussions vaincs (1).
(1) Je citerai à l’appui de mon dire la stérilité des longues discussions
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Dans un chapitre isolé consacré à la médecine légale j’ai signalé les problèmes nouveaux sur lesquels les magistrats et les médecins experts allaient avoir à se prononcer. — J’ai signalé les principaux points relatifs à la responsabilité consciente des individus hypnotisés, et montre la part médico-légale qu’il fallait faire à certaines suggestions à échéance.
Dans un autre chapitre réservé à la thérapeutique, j ai fait voir le parti qu’on pouvait tirer, au point de vue de
la curation de certains états chroniques du système ner-
veux, soit de la fascination mécanique telle que je l’ai formulée, soit des suggestions. — Je me suis attaché à montrer que l’on rencontrait dans les actions hypnotiques, des agents nouveaux d’une thérapeutique active, étendant leur action non seulement dans le domaine des phénomènes purement dynamiques comme l’hystérie, mais encore dans celui des maladies chroniques du système nerveux à lésions fixes, qui peuvent ainsi grâce à elles se trouver notablement améliorées.
On se trouve donc amené à dire que l’hypnotisme moderne, tel que l’ont créé les travaux de Braid et de nos contemporains, tant en France qu’à l’étranger, représente actuellement une série de recherches douées de caractères scientifiques suffisamment certains pour
qui ont eu lieu à la Société médico-psychologique de Paris, sur la classification des maladies mentales et qui n’ont pu aboutir faute d’un point d’appui suffisamment solide pour servir de base à l’édifice.