‹ Leçons cliniques sur les principaux phénomènes de l'hypnotismeChapitre 24 sur 59 · I. — TROUBLES* PSYCHIQUES · texte numérisé non relu

I. — TROUBLES* PSYCHIQUES

Une fois donc en cet état nouveau, le sujet qui renaît réellement h l’activité physiologique éprouve le besoin de dépenser en quelque sorte ses réserves d’activité nerveuse ; — suivant sa nature, il est loquace ou réservé, il parle, il exprime ses sentiments, et pour peu qu’on lui indique une direction, il suit le point de départ donné et modifie ce point de départ suivant d’anciennes habitudes.

Ainsi, chez un même sujet, à ce moment, certaines impressions associées réapparaissent avec une grande intensité; Esther, à laquelle on avait inculqué l’idée, dès le début des hypnotisations, qu’elle était à Longjumeau, à la campagne, dans un grand jardin, etc., au bord d’une rivière, — déroule volontiers ces mêmes impressions associées toutes les fois qu’on la met en somnambulisme ; — elle exulte d’être dans la campagne, elle chante, elle est contente, elle veut cueillir des fleurs qu’elle voit, dont elle respire le parfum, elle voit la même rivière et veut s’y baigner. — C'est un véritable délire avec illusions et hallucinations que l’on peut ainsi susciter artificiellement chez elle.

Crédivité. — Si, au lieu de laisser les impressions anciennes se développer automatiquement, vous intervenez dans la direction à donner à ses pensées, vous allez constater un phénomène des plus remarquables qui appartient en propre à cet état de l’hypnotisme, — c’est la crédulité absolue du sujet en expérience, — c’est sa passivité complète, en vertu de laquelle elle a cessé

DU SOMNAMBULISME de voir, de sentir, déjuger, et accepte sans la moindre réflexion les paroles les plus absurdes qu’on lui suscite (1). On peut provoquer ainsi des scènes étranges, on lui dit par exemple : — tu dois avoir soif, tu dois avoir faim, voici un verre d’eau, prends-le et bois ; — vous lui touchez la main ou même, sans faire aucun signe, le sujet lait le geste de boire un verre d'eau imaginaire ; — vous lui laites encore servir un déjeuner substantiel et fictif, qu’il a commandé, et, avec conviction il apprécie devant vous les saveurs de ce repas imaginaire, etc.

Si vous poursuivez ainsi cette étude, vous allez voir se compliquer encore ces phénomènes si curieux dont je vous parle; — vous allez constater cette extrême complaisance du sujet à croire tout ce que vous lui dites, à accepter toutes les extravagances les plus fortes. Son cerveau a acquis une plasticité telle qu’il les accepte sans réaction, sans étonnement, il s’en imbibe en quelque sorte passivement, et semble avoir ainsi perdu tout sentiment de l’absurde. — Je lui dis, par exemple : regarde-moi, j’ai un nez d’argent ; il me regarde, semble en arrêt, et au bout de quelques secondes, il acquiesce en disant : « Il est très joli et très brillant votre nez. » — Je lui dis encore : regarde ma barbe, elle est bleu de ciel, il hésite encore : « C’est d’un joli effet. » — Je lui dis : il fait bien froid aujourd’hui. — « Oui, ajoute-t-il, j’ai besoin d’avoir mon manteau fourré. » — Immédiatement je change, j’ai bien chaud; on étouffe. — a Oui, ajoutet-il, je vais enlever mes vêtements et me mettre en été. » — Je lui dis : il pleut. — « Oh! répond-il, je suis tout mouillé, donne-moi un parapluie. » — J’ajoute encore :

(1) Cette forme spéciale de crédulité, arrivée à cet étal d’intensité si spécial, a été qualifiée d’une dénomination particulière qui la désigne d’une façon caractéristique.

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il y a là un ruisseau. — « Oh! je dois prendre garde de me mouiller, el il fait le geste d’enjamber un ruisseau imaginaire.

11 y a donc là un acquiescement complet, sincère et profond de la part du sujet somnambulique, qui accepte ainsi les différentes scènes que l’on fait succéder devant lui sans transition, et auxquelles il présente un acquiescement complet et un abandon absolu ; et sa Personnalité reste torpide, étrangère à tout ce qui se passe.

Ce phénomène ne nous montre-t-il pas d’une façon bien précise quel rôle considérable joue dans notre sphère psychique l’action toute puissante de la parole d’autrui? — A l’état normal, comme l’a très bien exposé Bernheim, notre premier mouvement n’est-il pas de croire ce qu’on nous dit? — Qu’un passant s’écrie tout à coup devant vous ; prenez garde, vous avez une guêpe sur le front ! —Vite nous acquiesçons et faisons un geste pour chasser cet ennemi subit; — qu’on nous dise : vous êtes pâle, vous avez mine mauvaise, vous paraissez fatigué, etc., immédiatement, malgré nous, nous acquiesçons; notre crédivité naturelle s’exerce inconsciente, et du premier jet nous sommes dans le même état que le somnambulique. — Ce n’est que successivement que les informations rectificatives arrivent par la voie des sens, que la Personnalité psychique entre en jeu avec ses réserves d’expérience acquise, et que nous arrivons à vérifier le bien ou le mal fondé des paroles qui nous ont été adressées et qui nous ont tout d’abord automatiquement impressionnés.

Maintenant si vous examinez toutes ces séries d’actes si docilement accomplis par le somnambulique, ces

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propositions absurdes acceptées comme réelles et de bon aloi, — ne vous sentez-vous pas naturellement amenés à à comparer cet état si spécial de docilité mentale de la période somnambulique, décrit si justement sous la dénomination de crédivité, à l’équivalent psychologique de cette plasticité spéciale de la fibre musculaire en état cataleptique? — alors que vous voyez les fibres des muscles se grouper doucement, harmonieusement, sans la moindre résistance, dans les attitudes variées qu’on leur donne, elles n’ont plus, elles aussi, la notion des attitudes absurdes et extraphysiologiques qu’on leur inculque, et acceptent aussi, sans la moindre révolte, sans la moindre réaction consciente, les réactions nouvelles qui leur sont communiquées. — Il y a véritablement des constitutions similaires du système nerveux qui se révèlent alors, et qui semblent nous dire que les cellules nerveuses, — soit qu’elles président aux actions motrices, ou aux opérations de l’intelligence, sont pourvues des mêmes aptitudes fondamentales, des mêmes forces plastiques, qui se décèlent de la même façon, une fois qu’elles sont abandonnées à leur vie intrinsèque, à leurs activités automatiques et séparées de la Personnalité consciente qui corrige leur mise en jeu, coordonne leurs opérations à l’aide des souvenirs accumulés, et constitue un véritable appareil régulateur de toutes leurs manifestations dynamiques. — On peut donc dire que cet état si spécial de passivité et de malléabilité de l’esprit, dans l’état somnambulique, est l’équivalence physiologique de l’état similaire de passivité des forces musculaires que nous avons constaté dans l'état cataleptique. Quoique ce soient là des phénomènes du même ordre, ils se passent dans des territoires différents de l’écorce.

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Dissociation des facultés perceptives. — Il serait intéressant maintenant d’essayer de se rendre compte d’une façon meme approximative de l’état psychique du sujet en état somnambulique et d’examiner dans quelles limites ses facultés sont plus ou moins perturbées.

Et d’abord, au point de vue du jeu des appareils sensoriels, comment le somnambulique voit-il? — comment entend-il? — les sens travaillent-ils dans leur état d’activité naturelle suivant des procédés normaux?

Évidemment il n’en est pas ainsi; et, comme vous allez le voir, une perturbation profonde s’est opérée dans leur fonctionnement physiologique.

Prenons le sens delà vision (PL IX, fig. 2 et 4). — Le sujet a bien réellement les yeux ouverts, son attitude, sa conversation, sa physionomie expriment bien l’état d’une personne naturelle, et cependant tout cela n’est qu’apparence, — le sujet a les yeux ouverts, soit, mais c’est l’état cataleptique de la vision qui empiète sur l’état somnambulique, le sujet a les yeux sensibles à la lumière, mais il ne voit pas ; cela peut paraître paradoxal et cependant cela est ainsi. — Car, remarquez qu’il a les yeux ouverts pour la vision des choses physiques : il voit les couleurs, il sent d’une façon spéciale les vibrations lumineuses et réagit en conséquence, mais la vision mentale , cette vision qui associe à un objet présent une série de souvenirs associés, est complètement absente; il ne voit pas le milieu ambiant. — Demandez lui où il est, il est incapable de vous répondre, parce que l’image des objets ambiants ne remonte plus dans les régions de la Personnalité psychique pour éveiller des souvenirs appropriés et développer une réaction affirmative en faveur de telle ou telle direction; — et alors, ne jugeant pas par les

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yeux, il ne sait où il est, il ne sait qui lui parle et il dira qu’il est partout où vous voudrez le placer, dans un salon, dans un jardin par exemple. — Présentez-lui un porte-plume et demandez-lui ce que c/est, il ne le sait pas, — dites-] ui que c’est un sucre d’orge, il le mettra dans sa bouche ; — présentez-lui un miroir, une grosse boule de verre brillante (PL III, fig. 2), vous allez voir ses regards attires par la lumière réfléchie ; — il va s’exclamer devant les images réfléchies par le miroir, et il perd les notions acquises par l’expérience (notions qui sont d’ordre psychique et intellectuel et qui sont du domaine de la Personnalité consciente); son esprit n’est plus éclairé que parla vision physique des objets, et, en présence d’un miroir, il croit qu’il y a une personne cachée derrière ce miroir ; et remarquez ceci en passant, il ne reconnaît plus sa figure, il a perdu la notion de sa propre Personnalité. — Présentez-lui cette grosse boule de verre brillante, il voit les figures ambiantes réfléchies à la surface, il voit sa figure déformée qu’il ne reconnaît pas, et il croit que toutes ces figures sont des personnages enfermés dans la boule, et, par un geste naturel, puéril, analogue à celui d’un jeune enfant dont l’appareil optique n’a encore aucune expérience, vous le voyez frapper sur la boule, demandant qu’on lui ouvre la porte ! — Il n’y a donc d’éveillé chez lui que la faculté de voir les objets physiques; c’est la vision brute qui existe seule, et la vision mentale qui est endormie.

Comme conséquence de ce que je viens de vous dire, veuillez encore noter l’apparition de ces phénomènes imprévus en vertu desquels, dans ces états nouveaux hypnotiques que nous développons artificiellement, vous voyez itérativement des déplacements des forces ner-

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veuses, des compensations inopinées se manifester d’une façon des plus significatives.

Ainsi, tandis que, chez ces sujets hypnotiques, la vision mentale disparaît inopinément, n’est-il pas étrange de voir alors la vision physique arriver à un état d’hyperacuité

dont nous n’avons aucune idée à l’état normal ? — c’est

ainsi que je vais vous faire voir des sujets somnambuliques incapables de voir sciemment les objets ambiants, et présenter une hyperesthésie telle de la faculté visuelle qu’ils peuvent lire, même les yeux fermés et recouverts avec un tampon d’ouate, un alinéa de journal. — Ils peuvent lire même à travers un écran de bois de cinq millimètres d’épaisseur, et présenter ainsi une série de manifestations extra-physiologiques, d’hyperacuité sensorielle qui dépiste tout ce que nous croyons savoir sur les conditions naturelles du fonctionnement des éléments nerveux.

Ainsi je présente à Th. une vingtaine de carrés de papier blanc tous semblables ( en apparence pour nos yeux) les uns aux autres. - - Je note d’un signe un de ces carrés sur le verso , et je dis au sujet en période de somnambulisme : Regarde ce carré de papier, il y a dessus un dessin, c’est le portrait de M. X., fixe bien et dis-moi si tu vois bien ce portrait. — Ceci fait, je mêle les vingt carrés de papier, et je dis au sujet: parmi ces carrésde papiers dis-moi où se trouve le portrait de M. X. Elle les passe successivement en revue, et quand elle arrive à celui que j’ai noté au verso, elle n’hésite pas et l'indique catégoriquement. — Il y a encore là un phénomène d’hyperesthésie de la vision physique : le sujet a vu dans le carré de papier désigné des taches, des rugosités spéciales qui nous échappent; il a vu des diffé-

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rences là ou 11e voyons rien, c’est lui qui est le voyant et nous qui sommes les aveugles, et c’est ainsi par le iait de cette hyperesthésie visuelle qu’il a reconnu le carré de carton.

Si nous passons maintenant au sens de l’audition, nous y retrouvons la meme dissociation des facultés auditives. — Ainsi que je vous l’ai indiqué, le somnambulique lucide entend très nettement tous les sons (lj, même les sons délicats, éloignés, qui viennent frapper son oieille , il répond distinctement aux interrogations mais, comme vous allez le voir, ce n’est encore là que de Y audition physique , l'audition mentale étant complètement éteinte et complètement annihilée. — Il écoute, il accepte tout ce que vous lui dites, sans qu’aucune idée du passé, sans qu’aucune notion du présent vienne se présenter à son esprit. Les sons vocaux seuls pénètrent dans son entendement et par action réflexe se répercutent sous forme de réponses appropriées. — Mais demandezlui une simple réponse qui exige la présence d’une impression ancienne, d’un souvenir précédent, il est incapable de vous la donner. — Demandez-lui s’il connaît la voix qui l’interpelle, il vous dira qu’il reconnaît cette voix, mais en tant que son phonétique, par mémoire inconsciente ; — demandez-lui à qui appartient cette voix, quelle est la personne qui lui parle? ici la réponse est nulle, il est incapable de fournir aucune explication.

(I) Le sujet entend très bien le tic-tac d'une montre à deux mètres de distance et même davantage, et le Dr Brémaud, cité par Rotley, rapporte le cas d’un somnambule qui, se trouvant un soir dans son cabinet et regardant à travers les carreaux de la fenêtre, entendait parfaitement un dialogue qui avait lieu à voix basse, à l’autre bout de la rue, entre une femme et un ouvrier du port.— Bottey.Le maqnètisme animal , p. 52. 1

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— Demandez quel jour il est, quelle heure il est, qui il est, même? il n’en sait absolument rien.

Tous les liens qui existent entre un son phonétique et les souvenirs anciens accumulés clans les régions de la Personnalité consciente sont- ainsi anéantis. — Et cette Personnalité qui est silencieuse et endormie, vous allez voir que le somnambulique qui a perdu toutes ses connexions avec elle, l’oublie à son tour. — Les souvenirs de sa vie antérieure, les impressions les plus anciennes, qui remontent aux premières phases de son enfance, sont subitement effacés. — Ils ont cessé d’exister pour lui et, désormais privé de cet appoint et de toutes ses réserves, il vit flottant comme un navire sans gouvernail au gré des incitations extérieures qui le dirigent ; et suivant qu’une incitation phonétique, soufflant dans une direction ou dans une autre, vient impressionner les régions de son cerveau où s’opère l’audition physique, il va réagir en conséquence, subir passivement toutes les incitations extérieures, accepter les absurdités les plus complètes et aller jusqu’à oublier sa Personnalité, son passé, et revêtir une personnalité d’emprunt que l’expérimentateur lui ordonnera de prendre en lui disant — qu’il n’est plus lui-même, — qu’il a changé de sexe, — qu’il est changé en général, en prêtre, en professeur, et même qu’il est transformé en oiseau, en chat, en lapin, en un animal quelconque!... — Et, chose plus surprenante encore, qui déjoue toutes les idées que nous avons en psychologie, vous verrez le sujet docile acquiescer de bonne grâce à toutes ces injonctions absurdes, s’accommoder à la situation nouvelle qu’on lui impose, et suivant ses aptitudes, son intelligence et son éducation, prendre son rôle au sérieux et l’exprimer par des gestes appropriés.

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Changement delà Personnalité. — L’aptitude à changer de Personnalité est un état psychologique bien étrange à première vue, que les recherches de l’hypnotisme moderne ont soudainement mis à découvert, et qui, comme toutes ces autres manifestations de même ordre, telles que la crédivité — les suggestions — les sollicitations experimentales des émotions, saisit d’étonnement pour peu qu on y réfléchisse et que l’on regarde autour de soi.

En dehors des comédiens de profession qui font tout un art du changement complet de leur Personnalité, et qui sont d’autant plus parfaits qu’ils l’ont mieux dépouillée, ce besoin de changement de Personnalité vous le rencontrez à chaque pas, à chaque instant, dans la vie courante. Qu est-ce, en effet, que cette tendance qui pousse un grand nombre d’individus de toute classe, de tout sexe et de toutes les conditions, à un moment donné de l’année, à s’affubler de costumes nouveaux, à se déguiser, a changer leur Personnalité contre celle d’un autre, à représenter des personnages historiques quelconques, et à se plaire d’autant plus dans leurs nouveaux états, qu ils se sont plus séparés de leur individualité propre, et qu’ils se sont mieux incarnés dans le rôle?

N’y a-t-il pas encore là un phénomène psychologique de même ordre, moins accentué il est vrai, dans ce goût inné en tout homme de revêtir un uniforme qui fasse diversion à son costume habituel, et le mettre ainsi dans un

tout autre ordre de hiérarchie sociale? — L’idée de se voir revetu d un costume officiel, le prestige de l’uniforme, n entre-t-il pas comme un stimulant puissant dans le choix d un grand nombre de carrières officielles? et même, — dans chacune de ces carrières, est-ce que cette transformation de la Personnalité ne se fait pas sentir à tous les

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échelons, de la hiérarchie? — Le capitaine n’est-il pas un autre personnage que le lieutenant; le colonel, le général, avec leurs galons différentiels, ne prennent-ils pas un rôle différent, consacré par la nécessité du service? — et au fur et à mesure qu’ils gravissent les échelons, chacun ne s’adapte-il pas à son nouveau rôle et naturellement, en changeant ainsi sa Personnalité à mesure que son évolution sociale se modifie? — A chaque pas, à chaque moment de la vie, nous rencontrons des développements variés de ce thème unique, le besoin intinctif de tout être humain d’abandonner, de changer sa Personnalité et de passer dans une autre enveloppe que celle où il a vécu. C’est du transformisme, dans le domaine sociologique. — Suivant les individualités, suivant les goûts, les âges et les sexes, ces aptitudes se développent avec plus ou moins de facilité, d’entrain et d'élégance. — Chez les enfants ce besoin est incessant ; dans leurs jeux, ils jouent au soldat, au maître d’école, ils contrefont les animaux; — et, dans une autre série de faits, ne savons-nous pas tous combien certaines femmes bien mieux douées que les hommes qui restent malgré leurs efforts, toujours ce qu’ils ont été, sont aptes à dépouiller leur enveloppe native lorsqu’un coup de fortune vient aies mettre subitement sur un pavoi quelconque, et à s’assimiler les habitudes nouvelles du monde dans lequel elles se trouvent incidemment placées !

Enfin, dans le domaine de la pathologie mentale qui cotoye d’une façon si intime l’ordre d’étude que nous poursuivons en ce moment, que de phénomènes de même ordre on a signalés depuis longtemps? — On les considère bien plus comme des actes d’excentricité et de bizarrerie de caractère que comme des déviations de ce be-

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soin instinctif inhérent à la nature humaine. — Tous les aliénistes ont vu des cas de ce genre: — des individus qui no sont plus eux-memes, qui prétendent représenter des

personnages célèbres morts on vivants, qui se disent empereur, roi, ou suivant les temps, président de la République, ou président du conseil ; — d’autres, à la suite de li o ubles sensitifs spéciaux, se croient transformés en masse de verre, en bloc de graisse, en grain d’orge, etc. etc. (1), manifestations incohérentes au premier chef, désordonnées soit, mais qui ne sont que les expressions ultimes et pathologiques de ces appétitions latentes qui reposent au fond du cœur de tout homme et qui le portent à dépouiller le vieil homme çX à changer sa propre Personnalité.

Exaltation de la mémoire et de l'imagination . — En poursuivant ainsi ces études de psychologie morbide, je vais vous faire assister à une démonstration des plus curieuses de cette déséquilibration survenue dans les phénomènes que nous considérons d’habitude comme faisant partie intégrale du domaine mystérieux des activités psychiques. — Vous allez, dans cet ordre de faits, rencontrer encore les mêmes perturbations psychologiques que je vous ai déjà signalées, — l’inertie, la torpidité de certaines régions sollicitant par une sorte d’action compensatrice la suractivité fonctionnelle d’autres régions, les forces nerveuses masquées dans une région se révêlant ailleurs avec une intensité extra-physiologique.

(1) Voir à ce sujet les très intéressantes recherches de Michéa sur les troubles mentaux consécutifs aux troubles de la sensibilité périphérique. Annales mèdico-psijcho /., 18o6, p. 2 ei suiv.

Un malade disait qu’on avait changé son corps — qu'il était changé en machine — un autre répétait : vous voyez bien que je n’ai plus de corps— je suis mort de la tète aux pieds, etc. etc.

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— Dans le domaine des choses de l'intellect, alors que certaines facultés, celles du jugement, celles de la conscience du milieu ambiant, par exemple, seront tout à fait silencieuses; — vous allez voir, par contre, des aptitudes nouvelles se développer, celles delà mémoire et de l'imagination, et, ces facultés surchauffées s’exerçant à l'insu de l'individu, se manifesteront alors avec une variété d’effet, une richesse d’expression infinie, et un naturel des plus parfaits.

Je vais donc vous présenter un sujet qui va vous donner la confirmation de ce que j’avance — je vais lui donner la suggestion de changer sa Personnalité, de ne plus être lui-même, de se substituer à moi, et de parler devant vous comme s’il était moi-même. — Vous allez le voir répéter une leçon que j’ai faite il y a un an et dont les matériaux, tenus en réserve d’une façon silencieuse dans l’intimité de son cerveau, vont surgir à mon appel et se dérouler devant vous avec une netteté, une précision, avec un accent de vérité et une lueur d’intelligence qui va vous donner une idée nette du degré d’exaltation que peuvent acquérir la mémoire et l’imagination chez certains sujets somnambuliques, alors que d’autres régions du cerveau sont en période d’inhibition fonctionnelle.

Voici, en effet, MlleV..., professeur de langues étrangères, et qui est douée d’une sensibilité exquise pour les phénomènes hypnotiques. — Pour elle, l’hypnotisation est devenue, comme la morphine pour les morphiomanes, un véritable besoin. — Elle s’intéresse à toutes les questions de ce genre et, pendant un certain temps, elle a suivi avec exactitude toutes les leçons que j’ai faites ici, et, comme vous l’allez voir, — lorsque je lui demande

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si cela 1 intéresse, elle me répond qu/elle y vient avec plaisir mais qu’elle n’y comprend rien : c'est trop technique pour qu’elle en retienne quelque chose. — Elle ne vient, dit-elle, que pour assister à la partie expérimentale de mes conférences et, si je l’interroge, elle va vous dire qu elle n’a rien retenu, qu’elle a la mémoire très mauvaise, et qu’elle est incapable d’en rendre le moindre compte. — Voilà ce qu’elle est à l’état normal, à l’état réveillé, et vous pouvez accepter la sincérité de ses paroles.

Maintenant, je vais la mettre en période de somnambulisme et vous allez voir que le tableau va changer du tout au tout. — Je lui dis alors : Vous n’êtes plus Mlle V..., vous êtes M. Luys, vous êtes à la Charité, dans son amphithéâtre, et vous allez faire sa leçon sur les Suggestions à sa place. — Vous voyez, elle accepte docilement mes paroles, elle s’incarne dans mapersonne, elle prend mes habitudes de langage et de geste, et, une fois mise entrain, vous voyez avec quelle facilité, quoique étrangère, elle parle le français, et avec quelle suite dans les idées son exposition s’effectue. — Elle ne se trompe pas, elle trouve le mot technique, elle varie ses intonations, et présente véritablement des qualités innées de professeur. — Bien plus, vous allez voir une scène curieuse. — Je vais faire amener un sujet, le faire asseoir dans ce fauteuil en lui disant : Voici là un sujet hypnotisable que vous allez endormir ; et vous serez surpris de la voir répéter point par point les procédés divers pour produire l’hypnose, — vous exposer pertinemment les caractères symptomatiques de la léthargie, ceux de la catalepsie, du somnambulisme dans lequel elle se trouve actuellement, — les différentes particularités afférentes à ces divers états, —

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des détails cle mœurs propres aux hypnotiques et, si je ne l’interrompais point, elle parlerait ainsi pendant des heures entières, jusqu’à répuisement de ses forces, pour retomber en léthargie.

Maintenant la voilà réveillée; elle a repris sa figure normale, calme et placide, et vous assisterez encore à ce phénomène étrange de l’inconscience absolue dans laquelle elle se trouve de tout ce qu’elle a dit et fait. — Elle ne sait absolument rien de ce qui s’est passé. Sa Personnalité psychique demeurée torpide pendant tout le temps qu’a duré cette petite scène n’a été en rien participante de ce qui s’est fait ; — ce sont des régions indépendantes, limitrophes, si vous le voulez bien, de son cerveau qui seules ont été vivantes et actives et qui, en vertu de cette phase d’éréthisme accidentel qu’elles ont traversée, ont donné naissance à une série de souvenirs accumulés, de réserves, d’impressions anastomosées les unes avec les autres, qui sont ainsi devenues réviviscentes et se sont révélées avec ces caractères d’énergie, de précision et d’enchaînement logique qui vous ont tous impressionnés d’une façon si merveilleuse (1).

(1) Les réactions sur le sensorium des autres sens n’ont pas jusqu’à présent fixé notable lient l’attention des expérimentateurs. — Il est probable que dans cette direction on trouvera encore des choses nouvelles intéressantes. Jusqu’à présent on aconstalé une exaltation très notable des aptitudes à sentir les odeurs chez les hypnotiques. — Ce sens du goût était aussi très exalté. Chez un de mes sujets somnambuliques, avec environ t gramme de cognac que je lui fis avaler, je constatai, à bref délai, un état d’excitalion ébrieuse très intense.

La perception des impressions olfactives peut être portée aussi à un degré d'exaltation extrême : Boltey raconte avoir fait reconnaître à certains sujets des odeurs de plusieurs parfums, en exposant pendant moins d’une seconde une feuille de papier au-dessus d'un flacon; un sujet cité par Taquet avait une hyperexcitabilité olfactive telle qu’il reconnaissait à l’odeur les propriétaires de certains objets qu’on lui donnait à flairer. — Bottey, loco citato, p. 53.

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