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SUGGESTIONS DONNEES A L’ÉTAT DE VEILLE

Ce phénomène est encore une des particularités les plus intéressantes au point de vue delà psychologie qui nous ait été révélée par les études de l’hypnotisme moderne .

C’est en effet une chose bien curieuse que de voir certains sujets entraînés, il est vrai, pouvoir en pleine vie intellectuelle, en plein état de veille et de conscience, être subitement arrêtés, plongés dans le sommeil hypnotique, soit par une incitation verbale, soit par un geste, etc. ou par la présentation d’un corps brillant.

En voici deux exemples. Je vous présente en ce moment-ci Esther, vous la voyez, elle est vive, alerte et bien éveillée ; eh bien ! vous allez voir quel étrange changement va s’opérer en elle sous l’influence de l’injonction que je vais lui donner. — Je vais lui dire, en causant simplement à mi-voix, pour fixer les idées : « Nous allons compter jusqu’à six, et une fois arrivée à trois tu t’endormiras. » Ceci dit, elle acquiesce, nous comptons ensemble, un, deux, trois : arrivée à ce chiffre, vous le voyez, ses paupières se ferment et la voilà instantanément en léthargie avec hyperexcitabilité neuro-musculaire. — Notez entre parenthèse, Messieurs, que ce phénomène n’est pas propre au sujet ici présent, vous le retrouverez avec ces mêmes caractères chez tous les sujets hypnotisables. Et voyez ce fait étrange qui, au point devue de l’interprétation psychologique, est un des problèmes les plus curieux qu’on puisse se poser: — voici un sujet qui, en pleine liberté apparente de sa vie mentale, se trouve inopinément, au gré d’un individu quelconque, projeté

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dans la vie inconsciente et séparé tout d’un coup du

inonde extérieur avec lequel il était en contact !

Voici un autre exemple de suggestion instantanée à l’état de veille.

Dans ce cas ce n’est pas une suggestion verbale que je donne au sujet, c’est une suggestion silencieuse, si l’on peut dire, amenant pareillement l’état inconscient, subit et impératif, à l’aide d’un mécanisme différent. Ce n’est pas par la voie des incitations auditives que l’arrêt de la vie consciente est produit, mais par la voie des impressions optiques. Voici un sujet qui a fait déjà ici

l’objet de plusieurs communications.

D., comme vous le voyez, est un jeune homme bien portant, qui est en pleine possession de ses facultés. Il exerce paraît-il la profession d avocat, vous 1 a^z peutêtre coudoyé dans la rue tout à 1 heure, vous le îencontrerez peut-être vaquant à ses affaires dans Paiis, et cet homme bien vivant, je peux instantanément, étant à l’état de veille, le faire passer à l’état inconscient, 1 hypnotiser subitement à l’aide de mes deux doigts que je lui

présente devant les yeux, et le supprimer instantanément pendant un temps indéterminé de son contac t avec le milieu ambiant (PI. 1, ffg- 2 ef 3).

Je n’insiste pas sur des exemples semblables, je tenais seulement à vous montrer ce fait excessivement in-

téressant au point de vue delà psychologie sociale qui vous montre un état mental tout spécial, tout nouveau dans ses manifestations, la fascination , en vertu duquel un individu bien portant, en pleine veille, peut subir instantanément l’action d’un de ses semblables, et être placé subrepticement en pleine période d’inconscience et d’irresponsabilité de ses actes.

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Dans le même ordre d’idées, il est curieux de constater combien les suggestions à l’état de veille sont fréquentes chez les aliénés et en particulier chez les paralytiques généraux et les alcooliques.

Chez les paralytiques généraux la crédivité est extrême, leur personnalité désagrégée par suite des perturbations profondes survenues dans la texture intime du cerveau est incapable de discernement et de réflexion; et alors c’est la crédivité qui domine. — Le paralytique croit volontiers tout ce qu’on suggère à son esprit, il accepte les allégations les plus erronées qu’on lui donne ; — si on lui dit qu’il est empereur, prince, président, il ne proteste pas, et dans certains cas prend son rôle au sérieux; bien des fois il se croit le propriétaire de rétablissement dans lequel il est séquestré, il accepte volontiers d’acheter les maisons qu’on lui propose, les objets d’art dont les vendeurs intéressés exaltent les qualités, et volontiers il dépense sa fortune béatement sous les incitations suggestives qui lui sont fournies par son entourage.

On sait pareillement avec quelle facilité les ivrognes sont crédules et de bonne composition ; quand on sait les prendre convenablement, on peut dans certains cas leur faire prendre telle personne pour une autre, les diriger dans une direction différente de celle qu’ils voulaient suivre, leur faire avaler des substances différentes de celles qu’ils croyent prendre. Ils se comportent comme de véritables aliénés ; la crédivité est égale.

Les persécutés, les hallucinés sont pareillement aptes à subir certaines suggestions. — Dans certains cas, on peut même changer le caractère de leur délire et susciter en eux des conceptions délirantes nouvelles, en appelant leur attention sur certains mots fatidiques qui, chez tous

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les esprits prédisposés, ont une influence spéciale pour capter leur attention, tels que la police, la franc-maçonnerie, l’électricité, les Jésuites, etc.

Autosuggestions . — Les sujets hypnotisés, par cela même qu’ils sont sous l’action d’un état mental tout spécial, ou bien même les sujets névropathiques par nature sont aptes à présenter ce phénomène étrange d’engendrer, par une action automatique de leurs cellules cérébrales, de véritables suggestions autogéniques, comme on voit les aliénés engendrer des idées fixes et spontanées. — Tantôt ils vous racontent qu’ils ont fait des rencontres extraordinaires, qu’on leur a fait des propositions étranges, qu’ils connaissent de grands personnages ; ou bien ils accusent telle ou telle personne de leur entourage d’avoir répandu sur leur compte des calomnies, de les avoir volé, d’avoir cherche a les deshonorer. Et tous ces récits sont faits avec un accent de sincérité complété, et si on ne connaissait pas les sujets au point de vue de leur psyc lologie propre, on serait tenté d'ajouter foi à leur récit. — Ce sont ces habitudes d’esprit qui rendent si souvent le commerce des hypnotiques si difficile et insupportable au milieu des salles de malades.

C’est encore là un point de contact de l’hypnotisme et de la folie, puisque la plupart du temps ces cas de suggestions sont engendrées soit par des illusions sensorielles, soit par des hallucinations persistantes, et à ce point de vue-là les sujets hypnotiques représentent tout à fait l’état mental des véritables persécutés.

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Suggestions combinées. — Je vais vous parler sous ce titre de suggestions successives données à un sujet pour apporter plus de force et d’intensité à l’effet suggestif qu’on veut obtenir.

J’avais l’an dernier dans mon service une femme hystéro-épileptique, la nommée Gabrielle, dont je vous ai déjà parlé. Elle était atteinte de paraplégie, et en employant tous les procédés habituels, je n’avais pas pu parvenir à un résultat sérieux. — Un de mes élèves qui s’intéressait vivement à la guérison de cettç malade, M. le DrFoveau, eut l’ingénieuse idée d’ouvrir une voie parallèle, et de faire appel à d’autres régions du cerveau. Il dit à la malade qu’elle n’était plus Gabrielle, qu’elle était Jeanne (une autre malade de la salle), bien valide et en même temps son amie. Cette suggestion, véritable changement de personnalité, s’opéra d’une façon com-

plète. Etant donné son acquiescement, on lui dit que puisqu’elle était Jeanne elle devait marcher, ce fut là la deuxième suggestion. — Eh bien, Messieurs, le résultat pratique fut conforme à l’idée théorique, et cette malade qui, depuis plusieurs mois, était frappée d’une paraplégie avec commencement d’atrophie des masses musculaires, commença à faire quelques pas et peu à peu finit, au bout de huit à dix séances, par marcher d’une façon complète (1).

Il est encore un autre mode de suggestions combinées auquel on peut utilement faire appel pour donner à la suggestion principale une action plus puissante, c’est

(I) Nouveau cas de guérison de paraplégie hystérique par la suggestion hypnotique. Gaz. des Hôp.f mai 1887,

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de préparer celle-ci par une mise en train préalable de l’esprit.

Ainsi, chez un autre sujet, une jeune femme hystéroépileptique atteinte depuis plusieurs mois d’une paraplégie, ne pouvant arriver d’emblée à donner le mouvement à ses membres inférieurs, j’employai le moyen détourné suivant; — au lieu de lui dire, par exemple : « Quand tu seras réveillée, tu vas telever et faire quelques pas, » je lui dis : « Voici ton crochet, tu vas tricoter pendant dix minutes, et au bout de ces dix minutes tu seras assez forte pour marcher.

Cette suggestion à échéance eut son plein effet, et au bout de dix minutes j’eus la satisfaction de voir que la malade, naturellement, sans effort, comme si elle obéissait à une force latente, commença à opérer quelques mouvements dans ses membres inférieurs. Au bout d’environ huit à dix jours de l’emploi des mêmes pratiques la guérison permanente était obtenue et la malade parfaitement guérie pouvait quitter l’hôpital.

DURÉE DES SUGGESTIONS

La durée d’une suggestion donnée à un sujet hypnotisé est encore un point obscur dans l’étude des phénomènes hypnotiques.

Nous voyons dans nos salles des suggestions durer vingt-quatre heures, trente-six heures ; j ai vu meme par une expérience spéciale un sujet conserver une suggestion assez active pendant huit jours pour la mettre à exécution le huitième jour, comme cela avait été convenu. J’ai vu un autre de mes sujets, Théo, garder pendant plus

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d’un mois, sous forme de souvenirs émotifs, la suggestion qu'une personne de mon service, ayant joué un rôle d’assassin fictif dans une scène d’assassinat, était réellement bien un assassin. Etant à l’état de veille, elle conservait cette impression à l’état de suggestion fixe et me disait : Monsieur, comment gardez-vous auprès de vous un assassin ?

Les auteurs citent des cas de suggestions ayant eu une durée très prolongée. Bernheim rapporte le cas d’une suggestion accomplie soixante-trois jours après qu’elle a été donnée ( 1 ) .

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