THÉORIE PHYSIOLOGIQUE DES SUGGESTIONS
Je n’ai pas la prétention, Messieurs, dans ce chapitre, de vous donner une explication physiologique des phénomènes si extraordinaires dont j’ai exposé le tableau devant vous. Ces choses-là sont tellement nouvelles, tellement imprévues, elles reposent sur des données encore si fragiles, que ce n’est qu’avec une certaine réserve que je fais cette tentative d’explication, en me bornant à vous exposer sommairement quelques phénomènes de physiologie cérébrale destinés à jeter un peu de lumière dans ce domaine encore si obscur.
Je vous ai dit déjà comment il fallait comprendre l’état mental de l’individu hypnotisé en période de somnambulisme. — Je vous ai dit que le sujet en question pouvait être comparé à un individu auquel on aurait bandé les yeux et qui se trouverait amené au fond d’une
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cave ; cet individu, dans ce milieu nouveau, n’a aucun moyen de contrôle sur tout ce qui se passe autour de lui; aucune vérification n’est possible de sa part, et alors si une voix quelconque résonnant à ses oreilles vient à l’interpeller, il accepte ce que cette voix lui raconte. 11 est passif, crédule, il se laisse volontiers aller dans telle ou telle direction. Chacun de vous, Messieurs, a joué au Colin-Maillard dans sa vie et se rappelle à quelles situations d’esprit je fais allusion. Quand on est privé de point de contact avec le monde extérieur, quand on est isolé, séquestré, on accepte volontiers les nouvelles du dehors qui vous arrivent ; le vide de l’esprit, l’absence de renseignements précis engendrent une crédivité complète. — Ceux d’entre vous qui ont subi les longues angoisses du siège de Paris, alors que séparée du monde entier la population parisienne, comme les naufragés du radeau de la Méduse , isolée, flottant aux hasards des moindres informations, attendait avec anxiété les rares nouvelles apportées par les pigeons voyageurs ou les rapports de quelques prisonniers allemands, ceux, dis-je, qui ont subi cet état mental obsidional propre aux populations assiégées, savent combien les tendances à la crédivité s’élèvent à un degré de paroxisme extrême. — La badauderie native des Parisiens était arrivée à un état de crédulité des plus incroyables ; on voyait partout des espions, il suffisait qu’un homme dans la rue désignât le premier passant venu à l’attention des autres pour qu’immédiatement cet innocent fût malmené, conspué et conduit au poste (1). On se figurait voir tous les jours à
(1) J'ai va un général du génie, prenant sur son carnet quelques notes sur les remparts pour la rectification de certains postes avancés, être pris par la population ambiante pour un traître communiquant
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l’horizon les têtes des colonnes des armées de secours; — qu’on allait rompre le cercle de fer de l’investissement à l’aide de fameuses sorties torrentielles.
Soit qu’il s’agisse de l’homme considéré comme unité, ou de l’homme considéré en masse, la cessation subite ou progressive du contact ambiant engendre dans l’esprit un état mental sui generis, une crédivité complète et aveugle qui s’exalte d’autant plus que les moyens d’information avec l’extérieur viennent à faire défaut. — Voilà donc un point acquis, la préparation du sujet en période de crédivité, par la suppression plus ou moins rapide des incitations extérieures et des moyens d’information.
Ceci étant admis, comment donc pourrions-nous nous rendre compte de ce fait si étrange en vertu duquel la volonté d’autrui va diriger les actions d’un sujet suggestionné, et susciter en lui une série d’opérations accomplies en dehors de sa volonté consciente?
Pour entreprendre la solution de ce problème il faut d’abord avoir présentes à l’esprit ces deux propositions fondamentales relatives au fonctionnement régulier des activités cérébrales :
1° L’enchaînement automatique engendré par habitude de certaines opérations ;
2° L’habitude qu’ont les centres psycho-moteurs à être actionnés par des incitations parties de différentes régions de l’écorce.
1° A l’état normal, les phénomènes de la vie du cer-
avec l’ennemi et méritant la mort. Le général ne dut sa vie sauve qu’à l’intervention rapide de son escorte.
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veau ne sont que la résultante de l’activité individuelle des différents groupes de cellules corticales qui s’ébranlent, qui sentent, qui réagissent, et sympathisent les unes avec les autres par les milliers de filaments qui les anastomosent et constituent dans leur ensemble un vaste réseau dont tous les éléments sont strictement associés. — Les incitations du dehors venues d’une source sensorielle quelconque, ébranlent certains groupes de cellules appropriées et deviennent ainsi des incitations spécifiques, visuelles, auditives, gustatives, etc.
Ces incitations ne s’éteignent pas sur place, elles sont conservées dans la trame des cellules nerveuses comme les vibrations de la lumière sont emmagasinées dans les molécules de la plaque photographique, comme les radiations posthumes de la phosphorescence dans les corps qui en sont doués — et c’est ainsi que chaque ébranlement sensoriel devient un véritable ébranlement persistant, une réviviscence de l’impression première. — Les souvenirs, les impressions, les émotions contemporaines s’associent donc les unes avec les autres, en raison de la texture même du substratum qui les supporte, et cela s’opère à notre insu, en dehors de notre volonté, et rien que par la mise en oeuvre de ces forces automatiques aveugles qui règlent le jeu de l’activité de notre cerveau.
Il faut donc comprendre mentalement le cerveau comme constitué par l’ensemble de toutes ses cellules corticales en activité, et représentant des myriades d’éléments actifs, communiquant silencieusement les unes avec les autres, animées par les incitations extérieures, et constituant ainsi des milliers d’ouvriers bien dressés, toujours prêts à être mis en action aussitôt qu’un signal leur aura été donné. — Cet état de cérébration inconsciente,
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cette vitalité mystérieuse de toutes les cellules cérébrales constitue donc une véritable préparation préétablie à l’action, un état de mobilisation permanente qui s’accomplit moiu proprio , en raison des énergies latentes qui leur sont propres. — C’est une armée bien disciplinée, bien cohérente dans ses parties, qui n’attend que le signal parti du commandant.
2° Relativement à l’action de la Volonté consciente, dans la plupart des phénomènes de l’activité psychique, si vous cherchez à vous faire une idée, même approximative, de son mode d’action, considérez-la comme étant à l’état physiologique représentée par une force diffuse générale répartie sur l’ensemble des cellules psycho-motrices. Cette force, toujours à l’état de tension, leur communique les stimulations incessantes du rayonnement à travers l’écorce de la Personnalité consciente incessamment en éveil.
Eh bien! cette force vive, cet élément psychique par excellence qui constitue la caractéristique de l’être vivant et conscient, n’est-il pas encore bien étrange de voir que chez l’homme vivant, plongé en état hypnotique, on peut l’annihiler et suspendre momentanément son action ? — Elle rétrocède alors, elle disparaît, ainsi que toutes les connexions conscientes de la Personnalité avec les impressions sensorielles variées, et laisse la place vide aux activités réflexes inconscientes, qui seules se mettent en mouvement. — Le chef supérieur étant mis à l’écart, se sont alors les subordonnés. qui commandent. Et qu’arrive-t-il alors de cette dislocation des rapports hiérarues ?
De même que, dans l’étude des phénomènes léthariques, nous avons vu les réflexes spinaux, sous forme
rr
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d’hyperexcitabilité neuro-musculaire, arriver à un état d'exaltation extrême, par le fait de la rétrocession de l’action cérébrale, de même ici, à propos des actions suggestives, nous retrouvons une reproduction de phénomènes similaires.
En effet, la rétrocession expérimentale des incitations de la Volonté consciente entraîne du même coup une exaltation extrême des régions psycho-motrices de l’écorce. Et celles-ci, comme de simples centres réflexes de la moelle, arrivent à un degré d’hyperexcitabilité extrême et deviennent aptes à être sollicitées par les moindres ébranlements qui leur sont communiqués. — Elles flottent en quelque sorte comme un navire sans gouvernail, à la merci de toutes les incitations qui surviennent, et sont aptes à subir passivement les orientations quelconques qui leur sont communiquées, sans résistance, sans contradiction, comme les fibres musculaires de la période cataleptique qui se laissent pétrir et diriger dans toutes les directions qu’il plaît à l’hypnotiseur de leur faire prendre. L’influence volontaire physiologique a disparu dans le champ où d’habitude elle exerce son action. L’instrument est tout prêt, il est arrivé à un degré d’exquise sensibilité, et devient ainsi le jouet de la première incitation qui passe. Tout est là.
Ainsi, Messieurs, vous voyez donc que les conditions fondamentales et préparatoires qui président à la manifestation des opérations suggestives consistent matériellement dans ces deux éléments :
1° L’état de crédivité du sujet, privé expérimentalement de ses moyens d’informations et de ses points de contact avec le monde extérieur ;
2° La rétrocession de l’influx de la Volonté cons-
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ciente, qui disparaissant avec la Personnalité, annihilée expérimentalement (inhibition), laisse le champ libre aux incitations quelconques qui développent dans les régions préalablement animées par elle , de véritables réflexes, automatiquement exécutés parles forces vives inconscientes du substratum organique. L incitation phono-motrice, émanée de la bouche de 1 hypnotiseur, ne fait donc qu’imprimer le mouvement à un appareil tout monté, tout prêt à agir, et qui est doué d’une sensibilité exquise et dans un véritable état d’hyperexcitabilité, artificiellement engendré.
C’est à mon avis avec ces données qu’il convient d’aborder l’étude du mécanisme physiologique des suggestions.
II. — Le mécanisme psychologique des suggestions à échéance s’appuie sur les mêmes éléments que celui
des suggestions immédiates.
Néanmoins il faut y ajouter un élément nouveau, c est la faculté spéciale qu’ont les sujets suggestionnés d apprécier le temps écoulé. — Cette notion du temps est dans l’espèce humaine plus ou moins développée chez différentes personnes (1).
Cette curieuse aptitude, qui constitue en quelque sorte la base de toutes nos activités mentales, s’exerce non seulement pendant la période de veille avec une continuité complète, mais encore elle se perpétue pendant la période
(i) Vague et indécise dans les premières phases de la vie, elle est à son maximum de développement chez l’adulte et s affaiblit peu a peu avec les progrès de l'âge ^ elle est très souvent altérée chez les aliénés, et dans la paralysie générale, même au début, elle lait complètement défaut. Les paralytiques, alors même qu’ils peuvent encore soutenir une conversation, ne savent très souvent pas le jour où ils se trouvent, ni quelle est l’heure du jour.
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de sommeil; et, comme les activités circulatoires et respiratoires, elle ne s'éteint pas et continue à demeurer en éveil aux dépens de ces régions du système nerveux dont les éléments ne dorment jamais.
Ne savez-vous pas tous, en effet, que quand vous voulez vous réveiller le matin à une heure déterminée, à cinq heures par exemple, vous vous dites en vous endormant la veille : « Je me réveillerai à cinq heures ». Que faites-vous alors : vous vous donnez à vous-même une suggestion et, comme nous l’avons vu déjà, une véritable auto-suggestion.
Que se passe-t-il alors dans votre cerveau ainsi suggestionné?— L’incitation suggestive que vous y avez déposée a été maintenue en éveil avec les cellules cérébrales qui en ont été ébranlées et, au moment voulu, par une appréciation inconsciente du temps écoulé, le réveil s’est produit au bout de plusieurs heures. — Voilà le phénomène de la suggestion à échéance dans son expression la plus simple.
Voici encore un autre exemple d’autres suggestions à l’état de veille. Vous avez un ami Z., auquel vous avez une demande à faire, vous vous dites : « Quand je verrai Z., je lui parlerai de la demande en question. » Vous associez mentalement l’idée de votre ami à celle de la demande à lui adresser. Et, cette association mnémotechnique étant faite, vous en restez là, et vous attendez. Vous portez sans aucun doute en vous une suggestion mentale que vous vous êtes faite vous-même, et lorsque l’ami en question se présente fortuitement, au bout d’un temps souvent très long, le coup part et fatalement vous adressez la demande emmagasinée depuis longtemps dans votre esprit.
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Eli bien ! pour l’évolution des suggestions pathologiques à échéance, ce sont les mêmes phénomènes amplifiés, il est vrai, qui se mettent en action ; — seulement l’échéance, au lieu d’être fixée à quelques heures, peut se prolonger à une époque beaucoup plus éloignée.
Au moment où la suggestion hypnotique a été donnée au sujet, il s’est fait dans certaines régions de son cerveau un ébranlement local, persistant, et dans les cellules qui ont été intéressées, une orientation nouvelle et spéciale qui les a fait sortir de leur position d’équilibre. Elles restent ainsi en cet état nouveau comme cataleptisées jusqu’au moment où un choc spécial viendra les replacer dans leur position première. — Cet état particulier de l’orientation extra-physiologique des cellules cérébrales par une incitation suggestive est tellement réel que nous voyons tous les jours des sujets suggestionnés et qui portent en eux-mêmes une suggestion pénible, trahir par leur tristesse, par leurs soupirs, par leur mauvaise humeur les états d’endolorissement latent dont leur for intérieur est frappé. Ils souffrent et ils ne savent pas pourquoi, — ou bien ils sont gais, ils rient aux éclats si la suggestion leur est agréable et, comme ils disent, — il y a un je ne sais quoi dans leur nature qui les domine et les transforme.
Maintenant il faut faire entrer en ligne de compte cette faculté native d’appréciation du temps qui existe chez nous tous à l’état normal dans des proportions très limitées. Dans les phénomènes de l’hypnose, ne vous ai-je pas
dit que certaines facultés qui ont une portée moyenne chez certains sujets, sont aptes à se développer k un moment donné dans des proportions inconnues avec une véritable hyperexcitabilité vraiment extraordinaire. — Je
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vous ai cité le cas de Mlle V. qui, dans les conditions normales de la vie, est pourvue d’une mémoire très ordinaire, et je vous ai dit que dans l’état de somnambulisme ses facultés de mémoire et d’imagination arrivent à un degré d’exaltation extrême dans lequel elle peut répéter littéralement une des leçons que j’ai faite ici il y a plus de huit mois, et qu’elle débite avec une mimique expressive et une fidélité d’élocution technique des plus surprenantes. — Il n’y a donc rien d’illogique à admettre que la faculté de l’appréciation du temps puisse arriver chez les sujets suggestionnés à un degré d’exaltation considérable et ultraphysiologique. L’état hypnotique crée ainsi des conditions nouvelles de réceptivité, et l’individu hypnotisé ou simplement fasciné, exalté en certains points, devient mieux doué, plus puissant, et peut donner alors naissance à cette curieuse faculté de pouvoir apprécier le temps écoulé avec une fidélité insolite.
Le moment psychologique de la mise à exécution de la suggestion étant donc arrivé dans le cerveau de l’individu hypnotisé, la suggestion s’exécute comme dans le cerveau de l’homme sain, l'effet se produit automatiquement à l’heure fixée. — Ce sont là des phénomènes de même ordre, qui évoluent en vertu des mêmes lois psychologiques, et qui ne diffèrent entre eux que par leur degré d’intensité.
Au moment où la suggestion éclate comme une mine chargée qui a reçu l’étincelle électrique, si vous êtes présent, vous serez à même de constater une série de phénomènes des plus curieux.
Le sujet, au moment où il est travaillé dans ses régions intimes par l’approche de l’heure fatale, commence à être pris de certains troubles physiques qui se manifestent par
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cle l’égarement dans les yeux, une sorte de concentration des traits de la face et une transformation subite ; et au moment où il accomplit la suggestion, il le fait avec violence, précision et brutalité, sans tenir compte des difficultés ambiantes. — Alors si vous l’examinez au point de vue de son état hypnotique, vous reconnaîtrez que, sous le coup de l’émotion qui le domine, il est devenu subitement inconscient, qu’il a cessé de vivre en contact avec le monde extérieur, et qu’il est en pleine période de fascination somnambulique dont on fait le diagnostic immédiat, en constatant l’anesthésie complète des téguments cutanés. Et alors, — si l’incitation suggestive n’a pas ébranlé à fond le sujet, une fois l’action accomplie, il va et vient et reprend connaissance sans avoir la moindre conscience de ce qu’il vient de faire. — Dans d’autres circonstances au contraire, lorsqu’il a été violemment impressionné, une fois l’action accomplie, il tombe comme foudroyé, en période de léthargie. — C’est encore là un caractère diagnostic qui, au point de vue médico-légal, indique qu’on n’a pas eu affaire à une supercherie de la part du sujet.