‹ Leçons cliniques sur les principaux phénomènes de l'hypnotismeChapitre 36 sur 59 · EXPÉRIENCES · texte numérisé non relu

EXPÉRIENCES

Je vais présenter devant vous plusieurs sujets qui vont vous offrir différents types de suggestions.

Voici d’abord Jeanne. —C’est une jeune fille hystéroépileptique actuellement en traitement dans mon service ; ses attaques sont très notablement améliorées. Il est maintenant dix heures et demie, — Je l’endors ; une lois

en somnambulisme , je lui donne une suggestion à échéance, je lui dis ceci : « Tu vas aller t’asseoir dans ce coin, tu vas faire du crochet et à onze heures quarante tu entendras des cloches et tu te réveilleras ». — Vous voyez avec quelle docilité elle accepte la suggestion donnée, et avec quel calme elle commence à prendre son crochet et à travailler silencieusement.

Voici maintenant Théo ; — c’est un sujet essentiellement suggestif qui accepte toutes les incitations, et auquel on peut quotidiennement inculquer des suggestions criminelles qu’elle accepte sans la moindre hésitation, qu’elle met à exécution avec brutalité et qu’elle accomplit d’une façon complète.

Après l’avoir mise, comme vous venez de le voir, en période somnambulique, je lui dis de primesaut : « Tu as un crime à venger , » et en lui désignant un des assistants, M. I). « voici le coupable, tu vas lui donner un coup de couteau dans le dos. » Elle se récuse tout d’abord et hésite. Je lui dis : « Tu n’as rien à craindre de la justice, je me charge de te disculper. » Elle tourne alors ses yeux du coté du prétendu assassin, sa résolution est prise et elle se met en mesure de passer à l’exécution, «Je vais lui causer, dit-elle. » Effectivement elle se rapproche de lui et, pour l’attirer, elle lui dit : « Je tiens à causer avec vous. » Et, voyez la préméditation qui se révèle. « Regardez donc à terre, dit-elle, il y a mon épingle qui vient de tomber, voulez-vous avoir l’obligeance de la ramasser, s’il vous plaît. » Pendant le temps queM. D. se baisse en se trouvant ainsi sans défense, elle le frappe violemment dans le dos du poignard imaginaire qu’elle tenait caché dans un pli de sa jupe et qui n’était autre qu’un journal enroulé, Sous l’iniiuence de ce qui vient

I)E£ SUGGESTIONS

de s’opérer, elle éprouve le choc en retour et tombe en léthargie. Je la réveille bientôt : » Qu’as-tu fait, lui dis-je? — Mais rien dit-elle, j’arrive et je n’ai rien fait. »

Vous voyez, Messieurs, que c’est au réveil toujours la même inconscience des actes accomplis que l’on constate, et il est bon que vous sachiez, pour votre gouverne, que c’est précisément cette inconscience, cet oubli de tous les actes patents accomplis par les hystériques, qui les fait si injustement traiter de menteuses et d’impudemtes par des personnes qui ne sont pas au courant de ces phénomènes. — Le public ignorant a bien vite fait de les accuser d’imposture, alors qu’en réalité elles sont la plupart du temps innocentes de tous les méfaits dont on les charge si facilement.

Je vais vous présenter maintenant Mlle V., dont l’organisation plus délicate, la culture d’esprit plus parfaite, va donner à une scène d’assassinat provoqué une allure tout à fait dissemblable de celle à laquelle vous venez d’assister précédemment. — Vous allez voir la suggestion avorter au moment décisif par suite d’une timidité naturelle de son caractère. Après l’avoir endormie par les procédés usuels et mise, comme vous le voyez, en somnambulisme, je lui dis : « Il y a un monsieur ici qui vous a offensée et dont il faut vous venger. — J’aime mieux me cacher, dit-elle. — Moi, je veux que vous agissiez et que vous vous vengiez. — Je préfère me cacher. — Vous allez prendre ce poignard (c’est un journal roulé) et vous frapperez ce Monsieur. — Je veux me cacher car cela tachera ma robe. — Non, car il n’y aura pas de sang. — Si cela ne tache pas, je veux bien ; d’ailleurs, ajoute-t-elle, cela sera un assassinat productif, il a de l’argent. J’achèterai une robe blanche et j’agirai, mais

DES SUGGESTIONS

s’il crie je me sauverai. » J’ajoute : « Puis-je compter sur vous? — Oui, s'il n’y a pas de tache. — Allez maintenant. — Je vais causer, dit-elle, à ce Monsieur. » Elle s’approche de M. I). « Bonjour, Monsieur, il fait chaud aujourd’hui. — Oui. — Allez-vous aux courses? Et tournant autour de lui : Votre paletot présente une tache blanche; est-ce que vous êtes allé dans une maison en construction ? Tournez vous donc un peu. » A ce moment, comme vousle voyez, l’incitation suggestive éclate, les yeux du sujet s’ouvrent démesurément. Elle devient silencieuse, lèvela main et immédiatement tombe comme foudroyée en pleine léthargie, par un mouvement d’hésitation instinctive qui l’a empêchée d’aller jusqu’au bout (1).

Je la réveille ensuite par les procédés habituels, et une fois réveillée, vous pouvez voir avec quelle sincérité elle répond aux questions que je lui adresse et combien elle est inconsciente de tout ce qu’elle a dit et fait.

Je vais encore vous présenter Esther qui va nous faire le récit de la scène d’empoisonnement dont elle a été l’objet et à la suite de laquelle elle est arrivée dans mon service dans un profond état d’abattement.

Ap rès l’avoir mise en état de somnambulisme. « On dit que tu as été empoisonnée, lui dis-je. Raconte-moi ce qui s’est passé. — Je suis allée, dit-elle, chez une dame, c’était, dit-elle, rue Dauphine. Elle m’a endormie et m’a dit : Tu veux te déshabituer de la morphine, mais

(1) On peut dire que le processus volontaire ne s'extériorise pas. Il reste comme avorté dans les régions de l’écorce, sans suivre son évolution naturelle. — C’est la confirmalion des idées que j’ai précédemment émises, à propos de l’enchaînement des actions motrices volontaires. — Luys, Le cerveau et ses fonctions, p. 25G.

DES SUGGESTIONS

tu ne sais pas t’y prendre ; il faut en absorber un gramme à la fois. Je me suis bientôt trouvée boulevard Saint- Michel avec un gramme de morphine à la main, sans savoir comment. Je suis entrée dans un café et j’ai pris ce gramme de morphine dans une tasse de lait, malgré moi ». Vous voyez la confirmation des faits que je vous ai cités précédemment. « Et cette dame qui t’a endormie, sais-tu qui c’est? — Oh! non, dit-elle, elle m’a défendu de la reconnaître, si par hasard elle était présente devant moi. »

Je réveille Estlier et elle répète identiquement les faits que je vous ai signalés et dont elle se souvient à l’état de veille : — l’absorption d’un gramme de morphine et les vomissements consécutifs dont elle a été fortement ébranlée.

Enfin, Messieurs, pour terminer cette étude qui a trait à la suggestion à distance, voyez maintenant quelle heure il est. — Jeanne travaille toujours, elle fait son crochet comme une véritable machine à tricoter. Voilà l’heure fatidique qui est arrivée, vous voyez qu’à ce moment sa figure devient plus animée ; elle cesse peu à peu son travail automatique, se frotte les yeux et se réveille toute étonnée de la tâche qu’elle a accomplie pendant son sommeil.

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