I. — Des états hypnotiques au point de vue médico
légal.
Léthargie . — Catalepsie . — Vous avez vu que dans la période léthargique le sujet est dans un état de profond sommeil, il est exclusivement passil, il a perdu toute conscience du monde extérieur et se trouve par conséquent livré sans défense, comme une chose inerte, à toutes les tentatives et à tous les outrages.
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On pourrait dans ces cas lui faire avaler des substances toxiques, ainsi que je vous l’ai montré; — on pourrait préparer autour de lui une atmosphère de gaz délétères et arriver ainsi à une intoxication complète. — C’est encore dans ces périodes que peuvent être accomplis des viols, des attentats à la pudeur, et certaines grossesses dont l’origine n’a laissé aucun souvenir (1). Ainsi, je vous ai présenté Gabrielle qui est actuellement dans mon service ; eh bien ! — cette malheureuse tille est enceinte de six mois et elle 11e sait absolument pas, prétend-elle, quel est l’auteur de cette grossesse. Je l’ai mainte et mainte fois interrogée soit à l’état de veille, soit à l’état de somnambulisme, et je n’ai jamais pu obtenir le moindre éclaircissement sur ce qui s’était passé à ce sujet. Elle m’a toujours fait la narration suivante, dans les mêmes termes : — elle eut un jour la permission de sortir de l’hôpital où elle était en traitement, et s’était rendue chez une de ses amies qui avait l’habitude de l’endormir et possédait une grande influence sur elle ; — un homme inconnu d’elle se trouvait chez cette amie, que s’est-il passé alors ? Elle n’en sait absolument rien, et malgré tous ses efforts elle n’en a conservé aucun souvenir. Cet homme évidemment a abusé d’elle. Toujours est-il qu’011 l’a préalablement endormie, si bien que grande fut sa surprise de se réveiller et de reprendre connaissance à dix heures du soir dans un fossé des fortifications. Quelques semaines plus tard elle constatait par l’arrêt de ses règles qu’elle était enceinte.
Les cas de ce genre, Messieurs, ne sont pas très rares, et à mesure que les connaissances en hypnotisme se gé-
(1) Ladamc — La névrose hypnotique devant la médecine légale. — Du viol pendant le sommeil hypnotique. — Rapport médico-légal. Ann. d'hygiène publique , il0 G, p. 518, 1882.
MÉDECINE LEGALE néraliseront parmi les médecins, vous verrez que le nombre des femmes qui sont devenues mères inconsciemment dans une période d’obnubilation mentale sera beaucoup plus grand qu’on ne le pense généralement ; — on n’accepte qu’avec un grand scepticisme, en effet, la déposition d’une malheureuse femme qui se dit grosse des œuvres d’un inconnu, parce que la plupart du temps les médecins ignorent ce que sont les états de léthargie et de somnambulisme spontané, et c’est encore là l’ignorance officielle qui condamne l’inconscient irresponsable!
J’ai eu l’an dernier dans mon service une jeune femme qui était aussi devenue grosse des œuvres d’un inconnu et qui, jusqu’au dernier jour, jusqu’à la dernière heure, avec cette souplesse, cette élasticité des tissus propres aux sujets névropathiques, a pu cacher sa grossesse à tout son entourage. Le soir même de son accouchement elle allait au théâtre. Prise de douleurs subites elle fut conduite à la Charité et- accoucha dans la soirée. Etonné des circonstances de cette parturition insolite, je lui demandai des explications, et elle me répéta toujours identiquement les mêmes phrases : — Elle était sujette à des attaques de somnambulisme spontané. Dans le pensionnat où elle avait été élevée, à cause de cela on n’avait pas pu la conserver. Vers l’âge de 14 à 15 ans elle était rentrée chez ses parents, habitant à Paris. Elle exerçait avec sa mère la profession de lingère. Un jour, dit-elle, en rassemblant ses souvenirs, il y a environ neuf mois, je rencontrai dans une rue de Paris un homme qui me connaissait probablement mais que je ne connaissais pas. Il me dit de venir le trouver le lendemain à deux heures pour me donner de l’ouvrage, il m’indiqua son nom et
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son adresse (1). Je me présentai à l’heure indiquée et à partir de ce moment je ne sais plus ce qui s’est passé, j’ai perdu tout souvenir. — M’a-t-il endormie? — Je ne le sais; lorsque fai repris connaissance fêlais dans la rue, je regagnai mon domicile, et je ne me souviens que d’une chose, c’est du violent mal de tête dont j’étais atteinte. — Vous pensez bien, Monsieur, ajoute-t-elle, que je n’ai rien à dissimuler maintenant et que j’avais tout intérêt à rechercher le nom et l’adresse de l’homme qui avait ainsi abusé de moi à mon insu. — Eh bien ! malgré tous mes efforts, malgré toute ma bonne volonté, je n’ai jamais pu retrouver ni son nom, ni celui de la rue où il demeurait.
Je vous citerai encore, dans le même ordre de faits, l’histoire de ce mendiant du nom de Gastellan et qui est rapportée par Prosper Despine.
Infirme, repoussant, simulant la surdi-mutité, il impressionna vivement la jeune Joséphine H. dont le père lui donnait l’hospitalité. Dans un moment où il la trouva seule, il parvint à excercer sur elle une telle fascination qu’elle tomba en léthargie et qu’il en profita pour lui faire subir les derniers outrages. Revenue à elle, elle continua à être sous l’empire de la volonté de Gastellan qui l’entraîna avec lui et pendant plusieurs jours abusa de son pouvoir d’hypnotisation pour renouveler ses attentats. Elle le suivait dans la campagne les yeux hagards (état cataleptique, — prise du regard), excitant par son air égaré la pitié des paysans. — Dans le procès qui s’en suivit, la jeune fille fit cette déposition devant la Cour : « Il
(1) Cet inconnu très vraisemblablement l’avait fascinée au moment où il l'avait rencontrée, ou bien à ce moment était-elle en période de somnambulisme lucide?
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exerçait sur moi une telle puissance à l’aide de ses gestes et de ses passes que je suis tombée comme morte. Il a pu alors faire de moi ce qu’il a voulu. Je comprenais ce dont j’étais victime, mais je ne pouvais ni parler ni agir et j’endurais le plus cruel des supplices. » Le misérable fut condamné aux travaux forcés par la Cour d’assises duVar(l).
C’est encore dans ces états de léthargie profonde que des tubes contenant une certaine quantité de substance active peuvent déterminer des perturbations très intenses chez les sujets hypnotisables, et provoquer des réactions qui, dirigées par des mains criminelles, pourraient déterminer des accidents mortels par action dynamique, sans trace apparente de poison (2).
L’état cataleptique ne présentant rien de particulièrement intéressant au point de vue de ce qui nous occupe en ce moment, je passe tout de suite au somnambulisme.
Je vous ai exposé avec détails l’aspect extérieur et la physionomie du sujet en état de somnambulisme lucide. — Le somnambulique, comme je vous l’ai dit, a les yeux ouverts, il parle, il cause, il a toutes les apparences d'un individu normal; et vous savez qu’il existe des vides considérables dans son esprit; il ignore qui lui parle, il
(1) Prosper Despine —-Études scientifiques sur le somnambulisme,
(2) Voiràce sujet les comptes rendus des procès verbaux de la Commission Académique de l’hypnotisme. Bulletin de l’Acad., mars 1888. — On verra que, dans ma réponse, comme confirmation de l’action à distance des tubes médicamenteux, j'ai pu obtenir avec des tubes disposés par la Commission même, des troubles profonds de la respiration, — de la dyspnée allant jusqu’à l’apnée — des troubles cardiaques, avec bouffissure de la face, — du gonflement du corps thyroïde dont la turgescence s’élève de 31 à 35 centimètres de pourtour. (Séance du 7 août 1888.)
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lie sait où il est ; — c’est une matière malléable et flexible que l’on peut diriger à volonté sur tel ou tel point et qui obéit d’une façon complètement passive. Il est donc suggestif au plus haut degré.
Get être sans défense, sans résistance aucune, vous pouvez non seulement l'obliger à vous faire un don manuel, mais encore à signer une promesse, une lettre de change, un engagement quelconque. — Vous pouvez lui faire écrire un testament olographe parfaitement valable, qu’il va vous remettre et dont il ne saura jamais C existence.— Les formalités légales les plus minutieuses il est prêt d’ailleurs à les accomplir avec un calme, une sérénité, un naturel qui tromperaient le plus exercé des officiers ministériels. — Gomment voulez-vous que témoins et notaires voient quelque chose dans cet état nouveau, alors que le médecin lui-même a besoin souvent de toute son expérience, de toute sa compétence spéciale pour s’y reconnaître (1 ) ?
Ges somnambules ne reculeront pas davantage, soyez en sûrs, devant une dénonciation, un faux témoignage, et ils sont, comme je vous l’ai dit, les instruments passifs de toutes vos volontés. — Ainsi, voici Esther, elle va écrire et signer devant vous une donation en ma faveur : Bon pour mille francs. — Son écriture est la même qu’à l’état de veille ; peut-être est elle un peu plus ferme et moins hésitante que si je la faisais écrire devant vous étant éveillée.
Au point de vue criminel, le sujet suggestionné dans une direction pourra faire des dénonciations menson-
(1) Liégeois, De la suggestion hypnotique dans ses rapports aeec le droit civil et le droit criminel. Paris, 1884. — Cullerre, Magnétisme et hypnotisme , p. 3o0.
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gères, accuser telle ou telle personne et soutenir avec assurance avoir assisté à un crime imaginaire. Je vous rappelle ces scènes d’assassinat fie til dont je vous ai donné la représentation. J ai eu soin de mettre entre les mains du sujet un morceau de papier en guise de poignard ou de revolver ; mais il est évident que s’il se fût agi de véritables instruments de meurtre, cette scène aurait pu prendre un caractère tragique. — L’imagination des romanciers s’est déjà emparée de toute cette possibilité criminelle, et a suscité dans le public certaines émotions, prématurées je pense, au sujet d éventualités d’incidents semblables.
Les suggestions véritablement homicides ne paraissent pas jusqu’ici avoir occupé la sagacité des médecins légistes, — - et les hypnotiques à proprement parler criminels ne se sont pas encore révélé d’une façon patente. Mais comme en ces sortes de choses on ne peut jamais mesurer d’une façon précise là ou finit le possible, il est bon d’avoir l’esprit tourné dans cette direction et de se pénétrer de ceci, à savoir que la pratique de 1 hypnotisme crée dans certains esprits un état mental extiaphysiologique et une sorte de folie transitoire qui, comme la folie vulgaire, peut aussi les rendre dangereux pour
eux-mêmes et pour autrui.
Je vous ai dit que dans l’état léthargique on pouvait faire avaler à un sujet des substances toxiques sans qu il en eût la moindre conscience; eh bien! — dans l’état som-
nambulique, le même phénomène peut aussi se produire. — Voici par exemple Esther en période de somnambulisme, je vais répéter devant vous l’expérience que j’ai déjà faite ; je lui donne, par exemple, une petite boulette de mie de pain, en lui disant : — Mange ceci, c est une pastille de menthe; — sa crédivité est tellement grande
MÉDECINE LÉGALE qu’elle avale incontinent sa pilule en disant : oh! comme elle est forte. — G’est ainsi qu’elle a subi dernièrement une tentative d’empoisonnement, quand on lui a fait prendre un gramme de chlorhydrate de morphine. — Supposez maintenant qu’au lieu d’une boulette de pain, j'aie mis une boulette contenant une substance toxique, celle-ci étant avalée, le sujet, au réveil, aurait eu les accidents d’une intoxication dont il ignorerait l’origine.
Bien plus, dans cet ordre d’idées, la crédivité, la passivité des sujets hypnotisés sont telles qu’on peut leur suggérer des idées de suicide, avec commencement d’exécution. — Ainsi, je vais dire à Marie, en ayant bien soin de mettre quelqu’un devant la fenêtre : Dans une minute tu vas aller te jeter par la fenêtre. — Vous la voyez assise tranquillement, légèrement préoccupée, et, la minute écoulée, vous la voyez partir comme une flèche, s’élancer vers la fenêtre, écartant violemment les personnes qui lui font obstacle. — Vous constatez ainsi qu’elle exécute à fond l’acte de suicide suggéré.
Le sujet étant trouvé mort dans la rué, qui pourrait dire s’il y a eu suicide ou homicide ?
Dans le même ordre d’idées on peut faire accomplir à des sujets, soit séance tenante, soit à échéance, des vols aux étalages des grands magasins.
J’ai vu déjà un certain nombre de cas de ce genre et j’ai constaté que les délinquants étaient inconscients de leur action au moment où ils l’ont accomplie. Ils étaient vraisemblablement ou bien suggestionnés ou bien en période somnambulique spontanée; car les objets dérobés étaient de peu de valeur et, d’autre part, ils n’avaient fait aucun effort pour se soustraire aux regards des surveillants des établissements où ils avaient opéré.
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Voici encore une particularité de l’état hypnotique qui mérite, au point de vue médico-légal, d’être prise en considération d’une façon très sérieuse, c’est l’aptitude toute spéciale qui se développe chez les hypnotisés à être mis temporairement en état de somnambulisme lucide (et par conséquent à recevoir des suggestions), sous l’influence d’un regard rapide ou des doigts présentés inopinément dans leur champ visuel.
Cette catégorie de sujets qu’on connaît peu, qui vivent delà vie commune, que vous rencontrez autour de vous, sans connaître leurs aptitudes secrètes, — vous pouvez donc à un moment donné les arrêter en pleine rue, suspendre le cours de leur vie intellectuelle, leur donner des idées qu’ils n’avaient pas, changer du tout au tout leurs dispositions mentales et les laisser retourner à leurs affaires avec des suggestions nouvelles. — Qu’un hypnotiseur par exemple rencontre au tribunal un sujet de cette espèce venant déposer en faveur de telle ou telle personne. Connaissant sapuissance fascinatrice, il le regarde fixement, le met en somnambulisme et le suggestionne de faire une déposition contraire à celle qu’il voulait faire: — le sujet acceptera et agira dans le sens de la suggestion.
Ce sont là, Messieurs, des choses véritablement extraordinaires et vous pourriez aisément m’accuser d’improviser devant vous une scène de roman.- - Je vais faire tout à l’heure passer devant vous le sujet auquel je viens de faire allusion, et vous allez voir avec quelle facilité cet homme, qui est intelligent et actif, va instantanément, passer de l’état de veille à l’état de somnambulisme, devenir inconscient, se laisser charger d’une suggestion et la mettre à exécution sans savoir pourquoi il agit.
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