‹ Leçons cliniques sur les principaux phénomènes de l'hypnotismeChapitre 50 sur 59 · ÉTAT D’HYPNOTISME · texte numérisé non relu

ÉTAT D’HYPNOTISME

A propos des applications des actions hypnotiques à la thérapeutique du système nerveux, je crois devoir vous dire quelques mots sur une nouvelle méthode de traitement, dérivée des précédentes recherches et qui, sans aucun doute, à mesure qu’elle sera mieux connue, mieux envisagée par ses côtés scientifiques, est destinée à avoir des conséquences thérapeutiques d’une notable importance.

Je veux parler de celte action si spéciale qu exercent les corps tenus soit à distance, soit en contact avec la peau des sujets hypnotisés, et des manifestations étranges que ces agents produisent, aussi bien dans le domaine des choses physiques de l’organisme que dans le domaine des choses purement psychiques. — Vous avez déjà vu des expériences de cette nature dans le cours de ces

conférences.

Ces curieuses expériences ont été dans ces derniers temps communiquées au monde médical et, il faut le dire, — faute d’une expérience suffisante et d’une com-

pétence spéciale de la part des personnes chargées de les contrôler, elles ont été mal acceptées, et taxées assez légèrement de fantaisies et de caprices . — Mais vous le saurez, Messieurs, peut-être vous aussi à vos dépens*, et l’histoire de la science est là pour vous le prouver, les verdicts des Académies n’ont pas la propriété d’étouffer ce qui a en soi de la vie. — Et je n’hésite pas à vous le dire, tous les esprits réfléchis et indépendants qui voudront bien sans parti pris se donner la peine d’étudier les questions que j’ai posées, et surtout ceux qui voudront bien se donner la peine d’expérimenter par eux-mêmes comme je l’ai fait depuis plusieurs années, sur des sujets d’àge et de sexe différents, reconnaîtront qu’il y a quelque chose de

réel et de vrai dans tout ce que j’ai dit à ce sujet, et que — si ces données nouvelles des actions des corps à dis-

tance bouleversent en apparence tout ce que nous croyons savoir en physique, c’est que notre physique, en lbN>, oscille dans un cadre trop restreint ; — c est qu elle n a pas encore englobé dans son domaine tous les phénomènes cosmiques qui se passent incessamment autour de nous, ainsi que toutes ces actions infinitésimales de

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l’électricité, de la lumière et du magnétisme, phénomènes invisibles, dont la plupart échappent à l’action de nos sens imparfaits.

Pour arriver , en effet, non pas à comprendre le mécanisme intime, mais à considérer avec moins d’étonnement tous ces phénomènes si curieux de l’action des corps ambiants sur les sujets en état hypnotique, il est bon d’appuyer nos moyens d’instruction sur des données préalables qui vont nous servir de point de départ.

1° Il faut d’abord être convaincu de ce fait capital, qui est la première des conditions de ces phénomènes, — c’est, que l’individu en état hypnotique est une individualité à part, extra- physiologique. — C’est un être déséquilibré au point de vue de ses actions nerveuses, et chez lequel, alors que certains territoires de son système nerveux sont en période d’inhibition, d’autres sont portés à un état d’exaltation extrême; cet état de déséquilibration des forces nerveuses place le sujet, ipso facto , hors de la portée commune, en donnant à certains plexus sensoriels, à certaines régions émotives une finesse et une intensité insolites, si bien qu’ils sont, par rapport à nous, comparables à certains appareils galvanométriques pourvus de plusieurs centaines de tours de fils, alors que nous, nous en sommes réduits à sentir le monde extérieur avec les grossiers appareils sensitifs qui nous servent tous les jours. — Il 11e faut donc pas juger les hypnotisés à la mesure commune, ni comparer leurs aptitudes de réceptivité aux nôtres. — Leurs rapports avec le milieu ambiant ont complètement changé; leurs plexus nerveux en état d’éréthisme extra-physiologique deviennent, je vous le répète, comme des appareils multiplicateurs qui révèlent les vibrations infinitésimales

irradiées des corps ambiants, avec une exquise sensibilité, alors que nous, réduits à nos seules ressources, nous n’avons aucune notion des ébranlements qui les suscitent. — N’avez-vous pas vu des sujets sentir la couleur d’une boule colorée à travers 1 épaisseur d un écran de bois? Dans la figure 4 de la Planche III, Esther a pris cette physionomie si étrangement saisissante en présence de l’irradiation lumineuse d’un bouchon de carafe à travers un écran de bois de deux centimètres d’épaisseur?

Voilà déjà un point capital établi et qui nous indique avec quelles idées il faut aborder l’étude des phénomènes dont nous parlons, en ayant bien présent à l’esprit que le sujet hypnotisé est dans des conditions spéciales de réceptivité et à l’état de réactif ultra-sensible, ultraaffiné, pour subir les influences extérieures.

2° D’une autre part, il faut encore avoir présentes à l’esprit ces données courantes de la physique générale qui , quoique reconnues par tous les physiciens , ne sont pas cependant couramment acceptées dans l’interprétation des phénomènes journaliers. — Les personnes qui nous ont le plus critiqué m’ont toujours paru ignorer les lois générales de la constitution de la matière. — Ne sait-on pas, en effet, qu’il n’y a pas de repos dans la nature, que ce que nous prenons pour 1 immobilité du repos d’un corps n’est autre chose que 1 équilibre de forces opposées, que tous les corps grands et petits sont dans un perpétuel état de mouvement moléculaire et que leurs molécules et leurs atomes, entraînés dans un incessant mouvement gyratoire, n’ont du repos que les apparences. — Si bien que là où nous voyons et où nous croyons voir un corps inerte, sans mouvement et sans

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vie, là où nos sens grossiers ne sentent rien, ne voient rien, des sens plus affinés, des réactifs vivants plus parfaits deviennent aptes artificiellement à sentir les ébranlements de ces mille actions vibratoires et à révéler, en se mettant à l'unisson, les traces infinitésimales de leur passage. C’est l’histoire du courant magnétique qui aimante à distance un objet, de l’électricité d’induction qui à distance vient modifier l’état électrique d’un barreau aimanté, etc. ; c’est l’histoire d’un instrument à cordes dont la corde ébranlée va à distance mettre en vibration la corde homonyme d’un autre instrument, etc... (1).

(1) « Absolument parlant, le solide 11’existe pas. Prenons entre nos « mains un lourd boulet de fer; ce boulet est composé de molécules « invisibles qui ne se touchent pas, lesquelles sont composées « d’atomes qui ne se touchent pas davantage. La continuité que parait « avoir la surface de ce boulet et sa solidité apparente sont donc de « pures illusions. Pour l’esprit qui analyserait sa structure intime, « c’est un tourbillon de moucherons rappelant ceux qui tournoient « dans l’atmosphère des jours d’été

« Toutes ces molécules, tous ces atomes sont en mouvement perpé- « tuel, comme les mondes dans l’espace, et la structure des corps est « organisée par la force invisible. Dans l’hydrogène, à la température « et à la pression ordinaires, chaque molécule est animée d’une « vitesse de translation, de vibration, de circulation, de 2 kilomètres « par seconde.

« Tout corps organique ou inorganique, air, eau, plante, animal, « homme, est ainsi formé de molécules en mouvement.

« Notre propre corps n’est pas plus solide que le reste ; chaque « globule de notre sang est un monde (et nous en avons cinq mil- « lions par millimètre cube); successivement, sans arrêt ni trêve, « dans nos artères, dans nos veines, dans notre chair, dans notre « cerveau, tout circule, tout marche, tout se précipite dans un lour- « billon vital aussi rapide que celui des corps célestes. Molécule par « molécule, notre cerveau, notre crâne, nos yeux, nos nerfs, notre « chair tout entière se renouvellent, sans arrêt, et si rapidement, « qu’en quelques mois notre corps est entièrement changé. .

« Avez-vous jamais approché un morceau de fer d’une aiguille « aimantée, librement suspendue? Quel merveilleux spectacle que « cette mobilité, ces palpitations, ces précipitations, cet affolement de « l’aiguille sous l’intluence d’un objet, en apparence inerte, et qui agit

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Tous ces phénomènes clu monde physique que je ne fais que rappeler succintement ne sont donc que de véritables prolégomènes qui vont nous permettre d’aborder avec moins d’étonnement l’explication du curieux phénomène dont je vous entretiens. — Vous verrez ainsi qu’ils ne sont pas isolés, sans point d’appui avec les choses du milieu ambiant; mais bien au contraire, qu’ils se rattachent à l’aide de liens multiples aux phénomènes de la physique générale contemporaine dont ils ne sont que des corollaires inattendus et un des chapitres encore inexplorés.

Ceci dit, faisons encore un pas de plus, et pour aller avec transition, commençons par un phénomène simple

et d’ordre purement physique.

Je prends un sujet à l’état de veille, puis je saisis un petit barreau d’aimant, de quatre a cinq centimètres de long, et apte à soutenir un poids de trois grammes. — Pour procéder dans les mêmes conditions que celles auxquelles nous allons tout à l’heure avoir recours, je place ce petit barreau d’aimant dans un tube de verre, et pour éviter la réflexion des rayons lumineux sur la peau du sujet, ce tube de verre est entouré de papier noirci : j applique

ce tube ainsi préparé sur la peau de 1 avant-bras du sujet éveillé pendant trois ou quatre minutes ; — aucune réaction ne se produit. Voici un premier point établi.

« sur elle à distance! Nous observons une boussole au fond d’une « cave hermétiquement fermée : un régiment passe sur une route « voisine et la boussole s agite, influencée à distance pai les baion- « nettes d’acier. Une aurore boréale s’allume-t-elle en Suède? la « boussole la ressent à Paris. Que dis-je? Les fluctuations de l’aiguille « aimantée sont en relation avec les taches et les éruptions solaires. « La physique nouvelle est la proclamation de 1 Univers illisible. »

(Camille Flammarion, Étoiles et Atomes. — Supplément du Figaro , 25 septembre 1886.)

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Je mets maintenant le sujet en état léthargique, les choses vont prendre alors une toute autre allure. — Je place un écran noir devant ses yeux pour qu’il ne voie pas ce qui va se passer, puis, à une distance de cinq à six centimètres, au devant de la peau de l’avant-bras, je présente l’extrémité du tube de verre chargé de l’aimant, et au bout de trois ou quatre secondes on voit apparaître des contractures ; le sujet est donc devenu sensible à l’action du fluide aimanté sur la peau de ses avant-bras, sur la peau de la face, et lorsque le tube est présenté çà et là, les muscles sous-jacents se contractent. — Chez certains sujets, ainsi que vous pouvez le voir sur la figure 3, Planché V, l’action à distance du petit barreau aimanté détermine une contracture violente de tout un côté de la face. — Maintenant, si j’éloigne le barreau aimanté du sujet dont les yeux sont toujours cachés par l’écran, je constate encore combien cette sensibilité devient exquise, puisqu’en éloignant insensiblement de lui ce barreau aimanté jusqu’à la limite de neuf mètres, il est encore sensible aux rayonnements infinitésimaux de l’aimant, et en lui présentant cet aimant devant la peau des avantbras, on voit les muscles se contracter incontinent. — Il y a donc là un état tout spécial d’hyperesthésie qui s’est développé chez le sujet hypnotisé et qui le rend apte comme un galvanomètre à sentir des vibrations magnétiques insensibles pour nous tous ; — et vous avez vu au début que celles-ci étaient inaperçues pareillement pour sa peau, il y a quelques minutes, alors qu'il était encore à l’état de veille.

Maintenant ces curieuses réactions de contractions musculaires sous l’influence d’un barreau aimanté ne

sont pas propres au fer seul, en tant que métal aimantable ; on peut les déterminer chez le même sujet ou chez des sujets différents à l’aide d’une autre gamme de

métaux; — c’est ainsi que j’ai successivement employé des disques de cuivre, de laiton, de zinc, de plomb, de nickel, d’antimoine, d’argent, d’or, etc., et j’ai reconnu que chacun de ces métaux semblait avoir un magnétisme propre pour tel ou tel groupe de muscles, les uns agissant plus particulièrement sur les muscles moteurs soit

du pouce, soit de l’index, de l’annulaire, du petit doigt, d’autres sur les lombricaux, etc. — L’expression de la main est variable suivant les radiations irradiées de

métaux différents.

Le sujet, comme un véritable réactif automatique, répercute les incitations spécifiques qui lui sont transmises et, par une sorte d’aimantation appropriée à chacun d’eux, il fait à chaque métal des réponses dissemblables.

Ce sont là des phénomènes simples, faciles à constater et qui ne présentent pas d’embarras ni matière à discussion.

Nous arrivons donc à formuler ces déductions purement physiques, que nous allons voir s’amplifier successivement.

Chez un sujet en état hypnotique on peut, à l'aide d’un barreau de fer aimanté, agir à distance et déterminer des contractions musculaires.

On peut, à l’aide d’autres métaux tenus à distance , déterminer pareillement des contractures, chaque métal paraissant avoir une action élective sur differents groupes

de muscles.

Ces données étant admises,

faisons encore un pas de

Si à la place du barreau aimanté qui, placé à une certaine distance du sujet hypnotisé, a sollicité des réactions variables de scs libres musculaires, si, dis-je, nous plaçons dons ce tube un corps solide, liquide ou gazeux, que va-t-il se passer?

En vertu de cette réceptivité exquise du sujet hypnotisé, en vertu de ces vibrations incessantes des molécules de la matière en mouvement, chaque groupe de ces molécules va produire, par un mécanisme analogue à celui des vibrations magnétiques, des réactions similaires. Et c’est ainsi que si vous présentez devant ce réactif de chair vivante, devant ces plexus sensitifs du sujet hypnotisé en état d’hyperesthésie extrême, des molécules douées de mouvements vibratoires incessants et pourvues d énergies spécifiques propres , vous impressionnerez d’une action spécifique propre pareillement ces mêmes plexus ; — et suivant les territoires nerveux devant lesquels elles auront été présentées, suivant les zones sensitives intéressées, vous obtiendrez des réactions différentes. — Placez par exemple un tube de verre contenant une substance active en solution (Spartéine, Strychine) au niveau de la région du cou, véritable carrefour où il y a tant de plexus de la sensibilité générale et de la vie végétative qui passent et s’entrecroisent en tous sens , vous aurez des réactions excessivement variées : — les unes impressionneront les nerfs laryngés et détermineront le spasme de la glotte; — d’autres les nerfs du corps thyroïde et détermineront son gonflement avec exorbitisme ; — d’autres, par l’intermédiaire du pneumo-gastrique et du sympathique, iront troubler l’innervation du cœur et celle des mouvements respiratoires, etc. — Il est d’autres substances qui, douées d’une énergie spécifique différente,

d’un rayonnement plus intensif, iront jusque vers les viscères abdominaux, déterminer des efforts de vomissèment et des effets purgatifs.

Il y a donc là, dans cet ordre de phénomènes, toute une série de choses étranges, inattendues, qui dépistent tout ce que nous croyons savoir en physique physiologique, mais qui en définitive sont des faits patents, réels, vérifiés par un grand nombre d’observateurs déjà, et qui à bref délai sont destinés à devenir des vérités consacrées. — Seulement il faut vouloir prendre la peine de les observer, de les répéter et de procéder avec calme et lenteur, car elles sont d’une délicatesse extrême, et il faut avoir la clef de leur mise en évolution.

Mais, à côté de ces spectacles inattendus dont je ne fais actuellement que vous tracer un tableau raccourci, il y a toute une autre série de phénomènes non moins intéressants et qui sont destinés à avoir une importance capitale dans le domaine de la psychologie expérimentale, que je tiens encore à vous signaler et à vous faire voir dans leurs phases caractéristiques. — C’est ce chapitre des émotions insolites, c’est cette mise en activité des actions psychiques qui peuvent être ainsi sollicitées expérimentalement, et surgir au gré de l’expérimentateur, que je tiens à vous faire connaître, et cela à l'aide de certaines substances appliquées en certains plexus périphériques qui sont en rapport avec elles et leur servent en quelque sorte de porte d’entrée. On peut voir (pl. X) différents spécimens d’émotions variées, provoquées chez le même sujet par différentes substances — et ces émotions, prises sur le vif, ont varié du tout au tout, suivant que le tube incitateur était présenté aux plexus nerveux du côté droit ou du côté gauche. — Dans

la figure 1 de la planche X, c’est l’exposition de l’effroi le plus caractéristique qui est déterminé par un tube contenant de l’essence de thym. Dans la figure 2, c’est une solution de chlorhydrate de morphine, qui, placée devant l’œil gauche, détermine cette expansion de béatitude si caractéristique. — Dans la figure 3, c’est la même solution qui est enjeu, seulement elle est placée devant l’œil droit. — De là des manifestations inverses, la physionomie exprime un sentiment de violente colère, le bras gauche est contracturé. — Dans la figure 4, le sujet est sous l’action du sulfate de strychnine. Le tube est présenté du côté droit du sujet, qui semble écouter agréablement quelque chose qui le fait rire, etc. (1).

Sans vouloir, Messieurs, nous laisser aller à des illusions décevantes , je ne fais que poser cette question aux thérapeutistes de l’avenir : si nous tenons en quelque sorte en main des moyens d’action pour agir sur telle ou telle note de l’émotivité humaine, peut-être serait-il possible un jour de trouver des agents appropriés pour rétablir l’équilibre troublé dans les régions émotives, solliciter celles qui sont torpides et calmer celles qui sont en état d’éréthisme incoercible. — La thérapeutique s’adressant directement à l’élément psychique de notre être, le traitement moral des vesanies sera-t-il un jour une réalité?

En résumé, Messieurs, après cette petite excursion dans le domaine des explications théoriques de ces nouveaux phénomènes, j’ai tenu à vous montrer que toutes ces études nouvelles si critiquées, si mal connues, de l’action des substances à distance, ne sont pas en définitive

(i) Voir, pour plus de détails, mon travail Sur les Émotions chez les Hypnotiques. Paris, 1889, Lefrançois, éditeur.

aussi insolites, aussi étranges qu’au premier abord elles le paraissent. — Vous avez vu qu’elles s’enchaînent les unes les autres, depuis les réactions les plus simples, celles du barreau aimanté qui fait contracter les membres du sujet hypnotisé, jusqu’aux réactions les plus complexes qui mettent en émoi les différentes cordes de l'émotivité humaine. Tout se tient en ce domaine comme les anneaux d’une chaîne continue, et en vous montrant ces modalités nouvelles de l’organisme elles vous font voir les applications plus larges et plus étendues de la physique générale.

Technique thérapeutique

L’action thérapeutique des substances médicamenteuses employées chez les sujets hypnotiques n’a pas encore été appliquée d’une façon suffisamment suivie pour donner lieu à des résultats précis; — la question des doses est encore complètement à créer, et sur ce point il est important d’agir avec une certaine précaution, attendu que chez certains sujets on peut déterminer sans le savoir encore des perturbations des mouvements respiratoires et circulatoires qui peuvent ne pas être sans danger. Les doses que j’emploie d’habitude sont une solution au dixième de la substance active dans de l’eau distillée.

Les effets dynamiques de l’action des substances varient suivant la nature de chacune d’elles ; néanmoins il ne faut pas s’étonner si dans certaines circonstances on obtient des réactions à peu près similaires. — Il faut défalquer des réactions obtenues celles produites par la réflexion des rayons lumineux du tube de verre agissant sur

le sujet, et celles du 1 i(£ii ide tenant en suspension la substance active. — Il ne faut pas trop se presser d’enlever le tube dans ces conditions, ce n’est quelquefois qu’au bout de huit à dix minutes et même de plusieurs heures que l’action isolée de la substance active seule se dégage ; ainsi j’ai vu un sujet qui, ayant été en contact avec un tube contenant du cognac, pendant près de trois quarts d’heure après l’ablation de ce tube, n’en n’avait ressenti aucun effet apparent; ce n’est qu’au bout de ce temps qu’il fut pris de catalepsie, d’excitation ébrieuse et de titubation. — Chez un autre sujet hystérique qui avait été mis en contact avec un tube contenant un centigramme de pilocarpine, la réaction sudoralene s’est manifestée que six heures après l’ablation du tube.

Lorsque la dose de substance active a été heureusement proportionnée à l’état de réceptivité du sujet, la réaction se fait d’une façon assez rapide au bout d’une minute ou deux; et alors cette réaction porte, soit sur le domaine des phénomènes physiques (action sur le cœur, sur le poumon, congestion de la face, sudation, contractures, etc.), soit sur les manifestations de l’activité psychique (effroi, terreur, satisfaction, joie, etc.). — Tous ces phénomènes se développent d’une façon automatique, et, lorsque le tube est maintenu d’une façon prolongée, ils affectent une allure intensive. — Il suffit d’enlever le tube et de le tenir éloigné pour voir toutes les manifestations précédentes s’éteindre insensiblement et être remplacées par un état de calme. — Néanmoins il est incontestable que les sujets dont le système nerveux a été ainsi traversé par desbouleversements plus ou moins prolongés est modifié d’une façon spéciale. Il est incontestable qu’un grand nombre de substances spécifiques peuvent laisser une empreinte pareillement spécifique dans l’organisme et qu’il

APPLICATIONS THERAPEUTIQUES

peut en résulter au point de vue thérapeutique des modifications d’un heureux effet dont l’art de guérir pourra vraisemblablement mettre à profit dans l’avenir les res-

sources jusqu’ici inconnues.

Je vous répète, en terminant, cette recommandation expresse, qui est la condition fondamentale de la réussite des expériences de ce genre , lorsque vous avez soumis un sujet à l’action d’un tube chargé : laissez tranquillement le sujet expurger l’action spécifique de la substance qui l’a traversé; ne commencez pas à essayer l’action d’un autre tube, sans que l’action précédente soit épuisée, sans cela vous ne ferez qu’erreurs et confusion.

Le critérium du retour à l’état de viduité est l’apparition de la contractilité neuro-musculaire aux avantbras. — Lorsqu’elle est bien franchement reparue, vous pouvez commencer une nouvelle expérience. Vous êtes certains alors qu’il n’y aura pas mélange d’actions dynamiques de différents corps. Il faut toujours partir de l’état léthargique pour commencer toute expérimentation.

DE LA TRANSMISSION A DISTANCE DES ÉMOTIONS d’uN SUJET HYNOPTISE A UN AUTRE (l)

Un des points les plus curieux que l’étude de l’hypnotisme m’a révélés dans ces derniers temps, c’est la possibilité de faire le transfert d’un sujet hypnotisé à un autre, non seulement des états hypnotiques variés qu’il traverse, mais encore des émotions expérimentales qui lui sont communiquées. — Et, c’est là encore un fait de psychologie bien curieux, puisqu’il nous permet d’agir ainsi à distance sur les régions émotives d’un sujet hypnotisé, et de modifier, à l’aide d’un lien sympathique artificiellement créé, les états divers de son émotivité (2).

Ainsi, je prends un sujet féminin A, je le mets en léthargie. — Je prends un autre sujet B, et le mets pareillement en léthargie. Je les rapproche et j’établis le contact en plaçant une main de l’une sur le poignet de l’autre; puis je fais passer A en catalepsie : immédiatement B passe en catalepsie et ouvre les yeux.

C’est alors qu’on voit se passer un phénomène étrange.

(1) Bulletins de la Société de Biologie, 29 juin 1888.

(2) Ces phénomènes, si extraordinaires qu’ils paraissent chez des sujets hypnotisés, ne sont en définitive que la répétition de phénomènes similaires que l’on retrouve à chaque pas dans le domaine de la neurologie. — Tous les médecins d’asile savent que dans les quartiers d’aliénés lorsqu’un sujet commence à s’exciter, une série de sujets sont pris successivement d’excitation concomittanle.— Que dans les salles où il y a plusieurs hystériques, lorsque l’une d’elles est en attaque, ses compagnes sont plus ou moins impressionnées et prises d’attaques semblables. — 11 y a aussi dans ce domaine une véritable contagion d’émotions morbides.

TRANSMISSION DES ÉMOTIONS — Le sujet B, qui est beaucoup plus entraîné, recherche la prise du regard de son partenaire ; nous le voyons la rechercher par des mouvements intentionnels de la tête, rester fixé en arrêt sur les yeux de son partenaire ; — et il est curieux de voir qu’au bout de quelques minutes ces deux sujets, fascinés par leur regard réciproque, retombent de part et d’autre en léthargie.

Je recommence l’expérience, et le sujet A ayant été rapidement amené à l’état somnambulique, le sujet B arrive, motu proprio dans le même état, et commence avec son partenaire une conversation, l’interrogeant sur sa situation sociale, son nom, ses occupations.

Dans ces conditions les deux sujets étaient encore rapprochés, et on pouvait croire qu’ils pouvaient se guider par la vue dans la succession des diverses phases de l’hypnotisme qu’il avaient suivies parallèlement.

Je les isolai alors et les mis chacun dos à dos, à six mètres de distance, et alors je procédai delà même façon. Les deux sujets étant placés d’abord en léthargie bien constatée de part et d’autre, je mis tout d’abord B en catalepsie ; A immédiatement passa en catalepsie. — Je fis passer ensuite B en somnambulisme, et A suivit aussitôt. Les réactions du second sujet furent toujours presque instantanées. — La présence d’un écran de carton d'un centimètre d’épaisseur apporta un léger ralentissement dans l’apparition des phénomènes.

Bien plus, en poursuivant la série des mêmes phénomènes, je fis le réveil de B en lui soufflant sur les yeux, et A, placé, comme je l’ai dit, à 6 mètres de son partenaire, se réveilla instantanément, témoignant tout son étonnement de se trouver réveillée spontanément, sans que personne fut devant elle cà lui souffler sur les yeux.

Ces phénomènes ayant été enregistrés avec soin, je passai à une série d’expériences suivantes, dont la netteté a été aussi manifestement démontrée.

Sachant, par des expériences préalables, que les sujets A et B avaient l’un et l’autre les mêmes antipathies pour les boules de verre colorées en bleu, et les mêmes attractions pour les boules de verre jaunes, je les mis comme précédemment en léthargie, le dos tourné, à six mètres de distance. — Je présentai inopinément à A une boule bleue : vive répulsion soudaine ; à l’instant même, le même état émotif se transmit à distance sur B, qui atteste par son regard irrité, ses gestes répulsifs, sa ligure contractée, l’émotion profonde qui la traverse en ce moment.

Ceci étant bien constaté, je changeai la boule bleue et je présentai à A la boule jaune. — Changement immédiat dans la physionomie et les attitudes ; elle se précipite silencieusement sur la boule, s’en empare avec joie, et du même coup B, placée à 6 mètres, et, comme je l’ai dit, le dos tourné, se met à l’unisson ; son regard, sa physionomie, ses attitudes changent du tout au tout; elle devient gaie, souriante, sans alléguer aucun motif.

Je fais passer ensuite l’une en somnambulisme, l’autre suit, et alors elles vont à l’encontre l’une de l’autre et entament une conversation au sujet des choses ravissantes que la boule jaune fait scintiller à leurs yeux et des images ambiantes qu’elles voient s’y réfléchir.

Le réveil de l’une détermine pareillement le réveil de l’autre. — On assiste encore avec surprise à ce phénomène étrange en vertu duquel ces deux sujets féminins qui, au début de l’expérience, s’étaient dévisagées avec une expression de méfiance et d’antipathie réciproques, se sont séparées, après l’expérience, en plein accord et

reliées par clés sentiments très sympathiques manifestés

de part et d’autre.

La transmission sympathique des états émotifs d’un sujet à un autre étant constatée, il y avait à se demander comme conséquence naturelle, si les états spéciaux provoqués chez un sujet par l’action du cognac, de l’eau, de la valériane, etc..., n’étaient pas aptes aussi à se répercuter d’un sujet à un autre et à déterminer sympathiquement à distance des actions similaires.

J’ai donc institué des expériences dans cette direction, et je suis à même de dire que mes suppositions ont été pleinement confirmées. J’ai pu, par exemple, déterminer chez un sujet J les symptômes somatiques de l’ivresse, avec titubation, tremblement de la parole, hébétude mentale et impossibilité de la station, et voir chez le sujet T, placé le dos tourné, les mêmes manifestations se produire. Les réactions si caractéristiques de la valériane ont été, de part et d’autre, répétées d’une façon identique.

Ces expériences délicates, que j’ai répétées à plusieurs reprises, en présence des personnes qui suivent les travaux de mon laboratoire, sur des sujets différents, ne me laissent aucun doute sur leur réalité. — Elles mettent une fois de plus en évidence ce phénomène capital : l’hyperexcitabilité des régions émotives chez les hypnotisés, et leurs aptitudes à être sollicités par des incitations infinitésimales qui échappent à nos sens.

En présence de ces phénomènes si étranges, on se demande avec étonnement comment ces états psychiques que l’on développe expérimentalement sur un sujet donné peuvent se transmettre à distance à un autre sujet con-

j ugué qui ne voit pas ce qui se passe et subit, sans s’en douter, les sympathiques incitations qui lui sont silencieusement transmises par son partenaire ! — Il y a encore là un nouveau champ d’études à parcourir, et qui est vraisemblablement destiné à être fécond en surprises. Jusqu’à quelles distances, en effet, ces actions sympathiques sont -elles susceptibles de se diffuser? Nous n’avons encore aucune donnée bien précise à fournir sur ce point délicat.

EXAMEN DU CERVEAU D’UNE MYSTERIQUE

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