HYPNOTISABLE
J’ai eu l’occasion de recevoir dans mon service à la Charité une femme hystérique hypnotisable, morte d’une maladie intercurrente, et dont j’ai pu examiner le cerveau. — Les occasions de ce genre, comme on le sait, ne sont pas fréquentes. — Je trouve que le récit de cette observation sera bien à sa place dans ce travail. C’est peut-être jusqu’ici le premier document nécroscopique à peu près complet qui existe sur l’anatomie pathologique de l’hypnotisme.
La nommée Henriette V..., 41 ans, employée de commerce, est entrée dans mon service à la Charité le 4 mars 1885, pour y être traitée de symptômes hystériques, caractérisés surtout par un état de surrexcitation sensitive, accompagnée d’une émotivité extrême.
Cette femme, dont l’intelligence est très nette, s’exprime avec une grande lucidité, et nous donne les détails suivants relatifs à sa vie pathologique et à ses antécédents.
Son père, mort jeune encore d une congestion cérébrale, était d'une nature nerveuse et impressionnable, sa mère est morte phtisique à 34 ans, sans avoir présenté d’accidents nerveux.
Elle a eu trois sœurs, toutes d'une très grande impressionnabilité qu’elles tenaient de leur père.
Quand à elle, à 5 ans elle a eu une fièvre cérébrale; à 7 ans, la variole — et dès cette époque, sans cause connue, elle était sujette à des convulsions fréquentes. Elle fut réglée à 13 ans et la menstruation, irrégulière au début, ne devint normale qu’ii partir de 16 ans. Dès l’âge de 13 ans on s’aperçut qu’elle était somnambule. — A 20 ans elle eut une pleurésie simple. —
EXAMEN DU CERVEAU D’UNE HYSTÉRIQUE
A 24 ans, une forte attaque de choléra. — A partir de ce moment sa santé reçut une forte atteinte, elle tomba dans un état de souffrances presque continuelles. Les accidents nerveux qui apparurent plus tard n’avaient pas encore fait leur apparition d’une façon nette ; ils se préparaient cependant d’une façon latente. Ainsi on remarquait, dans son entourage, que scs tendances au somnambulisme s’accentuaient de plus en plus, et qu’à certains moments on pouvait la magnétiser. Une de ses cousines la magnétisait ainsi de temps en temps à l’aide du regard et des passes, pour calmer ces accès d’irritabilité nerveuse qui peu à peu se prononçaient d'une façon progressive.
Mariée à 18 ans, elle eut une tille quelques années après son mariage. Elle éprouva de violents chagrins domestiques ; son mari, d'un caractère brutal, la menait durement et surrexcitait ainsi l’état d’éréthisme nerveux dans lequel elle était presque constamment plongée : de là des causes de dépression multiples, auxquelles se joignirent des fatigues physiques incessantes, et la gêne progressive qui ont usé ses forces de résistance et l’ont conduite à réclamer les secours de l’Assistance.
Elle a été ainsi traitée successivement comme névropathique hystérique dans divers services des Hôpitaux, sans se trouver notablement améliorée. — Elle rencontra néanmoins une période de calme à partir du jour où on lui fît des injections de chlorure d’or, conseillées par Burck ; elle en ressentit un soulagement momentané notable, à ce point qu’elle put rentrer chez elle et pendant deux mois jouir d’une tranquillité relative. Au bout de ce temps, l’action des médicaments étant usée, elle fut reçue à l’hôpital et entra dans mon service.
Au moment de son arrivée, cette malade, qui s'exprimait avec facilité, présentait les manifestations d’un état d’hyperesthésie extrême; on ne pouvait l’approcher, on ne pouvait lui parler, sans développer chez elle des tremblements avec claquement de dents. — Elle était dans le décubitus dorsal, elle ne pouvait se lever, se plaignait de douleurs rachidiennes, de névralgies intercostales, et en un mot d’une hyperesthésie générale sensorielle, avec hyperexcitabilité des muscles des membres qui fuyaient les moindres attouchements. La voix était basse ; la peau des mains était violacée, rougeâtre, humide; par l’apposition d’un doigt on déterminait des plaques blanches; la
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région ovarique gauche était douloureuse à la pression , en la comprimant on déterminait des inspirations anxieuses. Je n’ai pas constaté l’existence de zones anesthésiques. Les (orces musculaires étaient dans les membres supérieurs et inférieurs très notablement diminuées ; il n’y avait pas de paralysie, c’était une simple parésie généralisée. Depuis plusieurs mois la malade restait couchée. Le pouls était faible. fréquent (79 à 80 puis.) et variable. — Les pupilles étaient serrées, il n y avait pas de troubles du côté de la vue, ni du côté de 1 audition.
La peau de la face était pareillement le siège de rougeurs plaquées en différentes régions, et ces rougeurs succédaient a des pâleurs subites. La malade avait parfaitement conscience de son état, qui était plutôt caractérisé par une exaltation générale de ses facultés et une susceptibilité toute spéciale du caractère qui la faisait bondir et se susceptibiliser aux moindres incidents. Pour les plus minimes choses elle entrait immédiatement en éréthisme nerveux, devenait subitement aphone, et était prise de palpitations fréquentes avec état syncopal presque permanent. — Après avoir employéles remèdes usités en pareil cas, la malade me demanda de reprendre l’usage des injections de chlorure d’or dont précédemment elle avait tiré un si bon résultat. Elle fit elle-même ces injections comme d’habitude aux mêmes doses, et pendant cinq semaines elle en éprouva un véritable soulagement ; les douleurs rachialgiques devinrent moins intenses, il est vrai, mais cette amélioration n’était que précaire, car la malade toujours alitée était dans le même état d’hyperesthésie, et atteinte de la même paresse pour se mouvoir.
En présence de cet état stationnaire et de ces manifestations si caractéristiques, j'eus l'idée d’employer les procédés de l’hypnotisation. - Sous l’action d’un objet brillant placé devant ses yeux elle tomba rapidement dans cet état mixte de catalepsie et de somnambulisme mélangés, sans lélhargie. — Je pus dans une certaine limite la suggestionner, mais la suggestion, ne rencontrant pas un terrain préparé, restait sans effet; je fis plusieurs essais et je dus renoncer à ces pratiques en voyant qu’à chaque fois que j’avais essayé de la suggestionner au point de vue de sa mise en mouvement je me trouvais en présence de symptômes inattendus de su o
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cation , d’asphyxie passagère et de spasmes de la glotte qui h un certain moment prenaient un caractère très inquiétant. — A partir de ce moment nous cessâmes toute médication active; l’emploi des injections de chlorure d’or, qui avaient été faites très abondamment, et qui à chaque point piqué de la peau avaient déterminé toutes les fois une ecchymose, tatouant sa surface en brun noir, fut abandonné. Je me bornai ainsi à faire de l'hygiène.
A ce moment je remarquai un phénomène étrange, qui au point de vue de ce que je rencontrai plus tard à l’autopsie mérite d’être signalé. Je constatai en effet que la malade, dont les fonctions digestives s’opéraient d’une façon régulière, prenait un certain embompoint; les parois du ventre devenaient épaisses, mates à la percussion; cette augmentation de volume était diffuse, dure, et me semblait tout à fait en dehors des choses normales que je croyais connaître. — Était-ce une péritonite plastique, une tumeur ovarique qui se développait? J’étais dans le doute à ce sujet. — Les choses allaient ainsi, lorsque à la fin de décembre de la même année, la malade fut prise par contagion d’un érésypèle malin qui régnait dans les salles, et fut emportée en trois jours.