‹ Leçons cliniques sur l’hystérie et l’hypnotismeChapitre 112 sur 208 · TREMBLEMENTS TRÉP1D AT01 RES · texte numérisé non relu

TREMBLEMENTS TRÉP1D AT01 RES

produire exclusivement dans le biceps crural et dans les muscles du mollet. Elles deviennent presque milles quand le corps est dans la position horizontale et au repos complet; elles augmentent, au contraire, dès que la malade s’émeut; dès qu’on l’examine, par exemple lorsqu’elle veut exécuter un mouvement volontaire, surtout lorsqu’elle essaie de marcher; alors le tremblement devient plus fort, au point de se transmettre à tout le corps. L’étude, graphique de ces secousses démontre leur régularité parfaite. Elles se reproduisent, identiques entre elles, au nombre de trois cents par minute. Elles se font d’une façon simultanée à la cuisse et au mollet, ou du moins le retard qu’elles présentent dans cette dernière région est-il douteux tant il est minime. Le soulèvement du levier est brusque et donne lieu à la production d’un crochet aigu sur le tracé. Il ne se produit, du reste, aucune sensation anormale de crampe ou d’élancement dans les muscles qui sont agités do ce tremblement. »

Après plusieurs alternatives d’amélioration et de rechute, la malade quitta le service de M. Potain, guérie du singulier tremblement dont Ilomolle a relaté les caractères.

Le malade que je vous présente est incommodé, depuis une quinzaine de jours, par un tremblement du membre inférieur droit, qui parait être de même forme et de même nature que celui dont vous venez d’entendre la description. Hâtez -vous de l’étudier aujourd’hui même, car je compte le traiter dès demain matin par l’aimantation, et j’espère bien réussir à le faire disparaître. Déjà en effet, à deux reprises différentes, ce même malade a été débarrassé d’un tremblement semblable par la simple application de l’aimant. Voici, du reste, le résumé de son observation :

Observation I. — Tremblement trépidatoirc du membre inférieur droit chez un hystéro-alcoolique. — Pierre Roub..., âgé de quarante-deux ans, est un alcoolique endurci. Depuis plus de vingt ans, il boit chaque jour, dans les intervalles de ses repas, plusieurs verres d’eau-de-vie, quelques bocks, deux ou trois bitters et quatre ou cinq absinthes. Il exerce la profession de tailleur, mais il passe une bonne partie de ses journées et presque toutes ses soirées au café, où il se plaît à discuter politique avec quelques orateurs de cabaret de son espèce.

Son hérédité ne paraît pas mauvaise. Son père, âgé de soixante-quatorze ans, est sobre et jouit d’une bonne santé. Sa mère est morte à soixantedeux ans d’une maladie de poitrine, sans avoir jamais eu d’accidents nerveux. Il n’y a ni aliénés, ni épileptiques, ni hystériques dans sa famille.

Le 15 mars 1887, Roub... fut pris, sans éblouissement ni perte de

connaissance, d’une hémiparésie du côlé droit. Quelques jours plus tard, il ressentit des maux de tête, des vertiges et un trouble dans les idées qu il caractérise en disant qu’il devenait comme imbécile. Pour se consoler de ces misères, il fit des stations plus prolongées au café, et par conséquent des libations plus copieuses.

Vers le mois de mai, il eut un accès de delivium tremeus qui dura une huitaine de jours. Quand l’agitation délirante se dissipa, il constata que son membre inférieur droit était le siège d’un tremblement incommode pour lequel il consulta plusieurs médecins. Les médications variées qu’on lui conseilla ne produisirent aucun résultat, et le tremblement persistait depuis cinq mois lorsque iloub... entra pour la première fois dans notre service.

Ce tremblement avait exactement les mêmes caractères qu’il a aujourd’hui. Très intense dans la station verticale, un peu moins marqué dans la position assise, il s’arrêtait complètement aussitôt que le malade s’étendait horizontalement sur un lit ou qu’il croisait ses jambes dans l’attitude que prennent habituellement les tailleurs pour se livrer à leurs travaux.

Fig. 26. — Tremblement trépidaloire du membre inférieur droit de Roub...

Le chronograpbc bat la seconde. Le nombre des oscillations est de six environ par seconde.

Il était constitué par des secousses alternatives, brèves et d’amplitude uniforme, imprimant à la cuisse, à la jambe et au pied de petits mouvements rapides et réguliers d’extension et de llexion se répétant de six à huit fois par seconde (fig. 26).

La marche, assez assurée tant que les yeux l’estaient ouverts, devenait incertaine et hésitante, comme celle des ataxiques, aussitôt que les paupières étaient closes. Dans ces conditions, le malade chancelait comme un homme ivre et s’accrochait vivement aux points d’appui les plus voisins pour ne pas tomber.

Le membre inférieur gauche et les membres supérieurs n’étaient le siège d’aucun tremblement. Les réflexes rotuliens étaient légèrement exagérés des deux côtés. Le relèvement brusque de la pointe des pieds ne provoquait pas de trépidation épileptoïde.

Il n existait pas de troubles notables de l’intelligence. La parole était tacile. Pas de rêves caractéristiques de l’intoxication alcoolique. Du côté de la sensibilité, on constatait plusieurs plaques d’analgésie siégeant

TREMBLEMENTS TRÉP1DATÜIRES.

sur divers points du tronc et des membres ( fig . 21). Les plus étendues occupaient le bras, l’avant-bras et la main du côté droit. La muqueuse

Fie. il — Distribution de l'anesthésie cutanée chez Roub...

oeulo-palpébrale droite et la muqueuse bucco-labiale du meme cote étaient également insensibles aux excitations douloureuses. Les deux champs visuels étaient rétrécis concentriquement (fig. 28). Pas de^ daltonisme, pas

de scolome. Ajoutons que les membres du côté droit étaient plus faillies que ceux du côté gauche, mais que le malade pouvait cependant se servir, sans trop de gène, de sa main pour les usages ordinaires de la vie.

En résumé, notre malade présentait un tremblement du membre inférieur droit, survenu à la suite d’un épisode aigu de l’intoxication alcoolique et se montrant seulement dans les positions verticale et assise. Il avait, en outre, quelques îlots anesthésiques disséminés sur la peau et les muqueuses, un double rétrécissement concentrique des champs visuels et une paresie légère des membres du côté droit.

Les symptômes sensitivo-sensoriels et l’hémiparésie droite le préoccupaient peu, mais le tremblement l’incommodait, et il demandait instamment à en être délivré. Je ne savais quel parti prendre pour satisfaire son désir. A tout hasard, je fis appliquer l’aimant sur le membre inférieur droit. Après une heure d’application, le malade était débarrassé du tremblement qui le fatiguait depuis cinq mois et de l’hémiparésie de ses membres du côté droit.

Après sa guérison, Roub... reprit ses occupations ordinaires et se porta fort bien jusqu’au mois d'août 1888. A cette époque, il assista à une noce et but un peu plus que de raison. Le tremblement reparut, mais une nouvelle application d’aimant le fit cesser aussitôt. Enfin, il y a quinze jours, à la suite d’une querelle de famille qui l’a vivement impressionné, Roub... a été repris pour la troisième fois du tremblement trépidatoire du membre inférieur droit dont je vous ai déjà indiqué les caractères.

Les circonstances dans lesquelles s’est développé cet accident, la façon dont il a été modifié à deux reprises différentes par l’aimantation, les symptômes sensitivo-sensoriels et moteurs qui l’accompagnent, ne sauraient laisser persister, ce me semble, aucun doute sur sa nature : il doit être considéré comme une des manifestations de l’hystérie toxique dont est certainement atteint notre malade, comme un accident hystéro-alcoolique1.

La guérison du tremblement hystérique à forme trépidatoire ne s’obtient pas toujours aussi facilement que dans le cas dont nous venons de nous occuper. Ceux d’entre vous qui fréquentaient l’hô-

1 L’application de l’aimant, pratiquée le lendemain du jour où cette leçon a été faite, a produit le résultat prévu. Le tremblement a disparu, pour la troisième fois, après une seule séance d’aimantation. Cette observation, ainsi que la plupart de celles qui seront rapportées dans le cours de la présente leçon, a été publiée in extenso dans la thèse de M. Emile llitot: L’Iujsleria mâle dans le service de U. le professeur Pilres à l’hôpital Saint-André de Bordeaux. Th. docl., Bordeaux, 1890.

TUE MBLE ft I E XTS T RÉ l ‘IDATO 1RES.

pilai il y a deux ans doivent se souvenir d’un homme de quarantesix ans, nommé Guin..., qui est resté pendant plusieurs mois au n° 11 de la salle 16 et qui était atteint d’un tremblement des membres inférieurs persistant depuis dix ans.

Ce tremblement avait les caractères suivants :

Dans le décubitus horizontal, les membres n’étaient agités par aucun mouvement anormal; la motilité volontaire était intacte; les muscles n’étaient ni contracturés ni atrophiés; les réflexes rotuliens étaient normaux; il n’v avait pas de trépidation épileptoïde quand on soulevait la pointe des pieds. Mais aussitôt qu’on ordonnait au malade de se lever, ses deux membres inférieurs devenaient le siège de soubresauts involontaires, rapides et régulièrement rythmés. La marche était hésitante, sautillante et ressemblait un peu à celle des sujets atteints de tabes spasmodique. L’occlusion des paupières augmentait l’instabilité, à tel point que la station verticale devenait difficile et la marche impossible.

Dans la position assise, le tremblement se produisait aux membres inférieurs avec un peu moins d’énergie que dans la station verticale, mais il était cependant très manifeste.

A aucun moment et dans aucune position il ne s’étendait aux membres supérieurs et à la tète.

Quelle pouvait être la nature d’un tremblement aussi étrange? Plusieurs médecins des hôpitaux de Paris et de Bordeaux, consultés par le malade, avaient pensé qu’il était le résultat d’une lésion, organique de la moelle épinière. Mais quelle lésion connue pouvait légitimement être invoquée?

L’hypothèse d’une myélite transverse ou diffuse était inadmissible à cause de l’intégrité des fonctions de la vessie et du rectum, de l’absence de rigidité musculaire, de la conservation des forces dans les membres inférieurs, etc.

L’idée d’une ataxie locomotrice ne pouvait être acceptée à cause de la conservation des réflexes rotuliens et de l’absence de douleurs fulgurantes.

On ne pouvait guère songer h une sclérose en plaques, car le tremblement, limité aux membres inférieurs, ne se produisait pas, en réalité, à l’occasion des mouvements volontaires, mais par le fait seul de l’attitude verticale ou assise.

L’examen attentif et prolongé du malade nous conduisit à le considérer comme un hystérique mâle et h ranger le tremblement dont il était atteint dans le groupe des tremblements hystériques.

Nous apprîmes, en effet, que Guin... était né d’une mère franchement hystérique ; que lui-même avait joui d’une bonne santé pendant sa jeunesse, mais qu'il avait fait de grands excès de boisson; enfin, que sa maladie s’était développée tout à coup, à la suite d'une violente émotion morale, dans les circonstances que je vais vous dire :

Le 16 juin 1876, en rentrant chez lui pour déjeuner, Guin... aperçut sa petite fille qui, penchée sur la rampe du balcon de son logement, lui faisait des gestes d’amitié. Tout à coup l’enfant perdit l’équilibre et culbuta sur la rampe. Ses vêtements s’accrochèrent fort heureusement aux barreaux du balcon, de telle sorte qu’elle resta suspendue dans le vide, à la hauteur d’un troisième étage; Guin..., épouvanté par ce spectacle, ne perdit pas la tête. Une échelle de couvreur se trouvait dans le voisinage; il l’appliqua contre la maison et arriva assez à temps pour arracher sa fille à une mort presque certaine. Aussitôt que son enfant fut hors de danger, il perdit connaissance et eut une grande attaque convulsive qui ne dura pas moins de dix-neuf heures.

Quand il revint à lui, il avait les deux membres inférieurs contracturés. Après quelques jours la contracture disparut, mais Guin... resta sujet à des accidents nerveux variés qui ne lui permirent plus de se livrer à aucun travail régulier.

Le tremblement fit son apparition cinq mois après les événements que nous venons de raconter. Il a persisté depuis cette époque, c’est-à-dire depuis plus de dix ans, sans qu’aucun des moyens employés pour le faire disparaître ait réussi. Il a eu quelques variations spontanées, en plus ou en moins, dans son intensité. A deux reprises même, il a cessé complètement, une fois pendant quatre ou cinq jours, une autre fois pendant un mois, puis il a reparu sans qu’on sache pourquoi.

Les antécédents du malade confirmaient donc le diagnostic qui nous paraissait le plus vraisemblable. L’étude des symptômes concomitants vint lever tous les doutes. Guin... présentait en effet des stigmates hystériques non douteux. 11 avait un rétrécissement concentrique très manifeste (1/2 environ) du champ visuel du côté droit, sans lésions organiques du fond de l’œil. 11 avait deux îlots anesthésiques sur la face interne des genoux (flg. 29) et une abolition complète de la sensibilité gustative et de la sensibilité olfactive. 11 avait enfin de véritables zones spasmogènes, car la pression de la colonne vertébrale au niveau de la partie moyenne

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de la région dorsale, et de la paroi abdominale au niveau de la fosse iliaque gauche, déterminait de petites attaques convulsives.

J'ai tenu à vous rappeler avec quelques détails l’histoire de ce malade, parce que je crois que, dans un bon nombre de cas, les tremblements hystériques, analogues à ceux que nous étudions,

Fig. -9. — Distribution de l’ancsthésic cutanée cl des zones spasmogènes chez Guin...

a, n, îlots d’anesthésie cutanée. — b, c, zones spasmogènes.

ont été méconnus par les observateurs les plus compétents jusqu’au jour où les travaux de M. Charcot ont appelé l’attention du monde savant sur les formes frustes de l’hystérie masculine et sur les diverses variétés de l’hystérie toxique.

M. Weiss1, par exemple, a publié en 1887 l’histoire d’un homme de trente et un ans, peintre en bâtiments, ayant été atteint à diverses reprises de coliques de plomb, qui conserva pendant

1 Weiss, Tremblement non classé du membre inférieur droit chez un syphilitique. Traitement par l’iodure de potassium à haute dose et les frictions mercurielles . Guérison ( France médicale , 1877).

cinq ans un tremblement trépidatoire régulièrement rythmé du membre inférieur droit. Convaincu, comme tout le monde 1 était à cette époque, que le saturnisme et l’alcoolisme ne pouvaient pas donner lieu à des tremblements partiels, M. Weiss pensa qu’il s’agissait d’un accident syphilitique lié à une lésion spécifique de la moelle épinière. U institua un traitement en rapport avec ce diagnostic, et deux mois après le tremblement avait disparu. Les détails de l’observation sont assez incomplets; il est impossible d’y trouver les éléments d’un diagnostic rétrospectif certain. Mais aujourd’hui qu’on connaît mieux les symptômes nerveux qui se développent sous l’influence des intoxications, on peut très légitimement se demander si le diagnostic posé par M. W7 eiss était exact et si son malade n’était pas tout simplement un hystéro -saturnin atteint d’un tremblement trépidatoire d’origine et de nature hystériques semblable à ceux dont je viens de vous entretenir.

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