III. Récit de l’épidémie de Verzegnis
Y. Les épidémies d’hystérie naissent par des cas isolés d’hystérie vulgaire. Elles se propagent par imitation et s’aggravent par le fait seul de l’ignorance et des tendances superstitieuses des populations au milieu desquelles elles se développent.
Messieurs,
Je vous ai indiqué dans les deux leçons précédentes ce que nous savons de plus précis sur l'étiologie de l’hystérie. Il me reste à vous signaler quelques particularités relatives à la production épidémique de cette névrose.
On a beaucoup parlé à une certaine époque de la contagion clc l’hystérie. L’expression n’est pas heureuse, mais l’idée qu’elle exprime correspond à des faits réels mal interprétés par les auteurs.
Leur explication est cependant des plus simples :
Lorsque plusieurs enfants ou jeunes adultes se trouvent réunis dans un pensionnat, un couvent, un atelier, une salle d’hôpital, il arrive assez souvent, si l’un d’eux vient à avoir des accidents hystériques, que plusieurs autres deviennent sujets immédiate-
OAl’SKS 1 ) lis ÉPIDÉMIES.
mont ou pou de temps après à dos accidents semblables à ceux qui ont frappé le premier.
Il n’est pas besoin, pour expliquer ces petites épidémies., d'invoquer la contagion, c’est-à-dire la transmission de la maladie d’un sujet à un autre par l’intermédiaire d’un contage matériel. 11 suffît de se rappeler que la prédisposition à l'hystérie est commune; que, chez les sujets prédisposés, toute émotion morale peut donner lieu à l’explosion des symptômes de la névrose, et que la vue d'un malade en proie à des attaques convulsives ou à des accès de délire est, après tout, un spectacle assez émouvant pour frapper très vivement l’imagination des personnes qui en sont témoins et pour déterminer l’apparition d’accidents hystériques.
L’imitation a été la grande cause de la propagation des grandes épidémies névrosiques qui ont sévi sur l'Europe du xii° siècle au xvii0 et dont Calmeil 1 a résumé l’histoire avec une science et une sûreté de jugement tout à fait remarquables. Mais pour bien comprendre l’étiologie de ces épidémies et les différences de leur symptomatologie, il faut aussi tenir compte de l’état moral des collectivités au milieu desquelles elles se produisaient.
Au moyen âge, les idées religieuses absorbaient tous les esprits. L’art fournissait partout l’expression plus ou moins terrifiante du démon; les cathédrales gothiques fourmillaient de sculptures le représentant sous des formes grotesques ou effrayantes; les bûchers s’allumaient pour brûler les hérétiques et détruire les sorcières. Aussi, à cette époque, la plupart des hystériques étaient des démoniaques : leur délire, leurs hallucinations roulaient presque toujours sur des sujets religieux.
Aujourd’hui, les idées dominantes sont d’une autre nature : les entraînements du cœur, les amours contrariées, tiennent beaucoup plus de place dans les préoccupations morales des jeunes fdles que les sentiments mystiques. Les manifestations psychiques de l’hystérie se sont modifiées en conséquence. Mais il n’y a là qu’une différence apparente; la maladie est restée la même; ses symptômes fondamentaux n’ont pas varié. Les démoniaques du moyen âge étaient anesthésiques comme le sont les hystériques tendres de nos jours; elles avaient des convulsions, des contractures, des paralysies, etc., tout comme les malades de notre service. Si nous n’assistons plus à de grandes épidémies d’hystéro-démonopathie
1 Calnieil, De Ici folie considérée sous 1c point de vue pathologique, philosophique , historique et judiciaire. Paris, 1845.
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semblables k celles qui se sont produites a d’autres époques, c'est uniquement parce que l’état des esprits qui favorisait leur extension a disparu à peu près partout chez les peuples civilisés. Ce n’est pas la maladie qui a changé de nature, c’est le milieu qui s’est transformé.
Et la preuve, c’est que de temps en temps on voit se développer encore au sein de populations ignorantes et superstitieuses, de petites épidémies d'hystérie à forme démoniaque dont l’étude est pour nous extrêmement instructive, car elle permet de comprendre et d’interpréter un grand nombre de laits dont les historiens des siècles passés nous ont conservé le souvenir. Une épidémie de ce genre a éclaté, de 1861 k 1865, à Morzine, petit village de la Haute-Savoie. Une autre a été observée, en 1878, à Yerzegnis, dans la province de Friuli, en Italie.
Leur histoire mérite d’être connue, au moins dans ses traits principaux, et je vais vous la raconter brièvement en résumant les relations des médecins qui les ont observées sur place1.
La commune de Morzine est située dans une vallée étroite de la Haute -Savoie, k 1.500 mètres d’altitude, au milieu de montagnes arides et incultes, couvertes de neige pendant six ou sept mois de l’année. Les habitants, au nombre de 2,000, sont pauvres, chétifs, malingres, illettrés et, par-dessus tout, superstitieux.
Dans le courant de l’année 1857, deux petites filles très pieuses et d’une intelligence précoce furent atteintes de crises convulsives. La première était une nommée Peronne T... Un jour, en sortant de l’église, elle vit retirer d’un torrent une de ses amies qui avait failli se noyer. Quelques heures après, elle tomba sans connaissance, «comme morte». Cela se reproduisit les jours suivants. Une de ses compagnes ayant assisté par hasard k une de ces crises, tomba dans le même état: on trouva les deux fillettes étendues inertes côte k côte dans un champ.
1 L’épidémie de Morzine a été décrite par MM. Constans ( Relation d'une épidémie d’hystéro-démonopathie. Paris, 1862) et Pli. Kuhn (De l’épidémie liystéro- démonopat hique de Morzine. — Annales médico- psychologiques, 1865).
L’épidémie de Verz.egnis a été étudiée par MM. Giuseppe Gliiap et Fernando Franzolini (Rivista sperbnenlale di f renia tria e di medicina legale, t. V, 1879).