PRONOSTIC
Voilà, si je ne me trompe, un argument décisif et de nature à lever les dernières hésitations, car une paralysie mobile, instable, susceptible de disparaître pendant le sommeil hypnotique pour reparaître aussitôt après le retour à l’état de veille, ne saurait dépendre d’une lésion organique. Tout concourt donc à nous confirmer dans l’opinion que Thérèse C... est atteinte d’une paralysie hystérique, c’est-à-dire d’une de ces paralysies purement dynamiques qui peuvent se dissiper soudainement sans laisser de traces et dont nous pourrons peut-être, dans un instant, obtenir la guérison par des moyens qui, malheureusement, n’exercent aucune action sur les paralysies organiques.
Votre seconde malade, Llisa G..., est, comme sa compagne, une hystérique invétérée, sujette depuis fort longtemps à de fréquentes attaques convulsives. Hier, à la suite d’une de ces attaques, elle est restée paralysée des deux membres du côté gauche. La face et la langue sont complètement épargnées; mais le membre supérieur et le membre inférieur gauches sont flasques, inertes et incapables d’aucun mouvement volontaire. On y peut constater les mêmes symptômes fondamentaux que nous avons observés déjà chez la malade précédente : conservation des réflexes tendineux et des réactions mécaniques des muscles, anesthésie cutanée et profonde absolue, perte du sens musculaire, de la notion de position et de la notion d’existence des membres paralysés, disparition immédiate de la paralysie pendant le sommeil hypnotique. L’analogie est complète, et il s’agit bien évidemment, dans les deux cas, de phénomènes paralytiques de même origine et de même nature.
Le pronostic des paralysies hystériques est incomparablement moins grave que celui des paralysies organiques, et cela pour plusieurs raisons : d’abord, parce que les paralysies hystériques n’entraînent jamais, dans les centres nerveux, des perturbations de nature à mettre directement en danger les jours des malades; ensuite, parce qu’elles ne sont jamais fatalement incurables comme le sont les paralysies qui résultent de lésions destructives du cerveau ou de la moelle épinière. Mais leur durée est impossible à prévoir avec certitude, car leur persistance n’est en rapport ni avec l’ancienneté de l’hystérie ni avec son intensité apparente.
UES PARALYSIES HYSTÉRIQUES
Telle paralysie, survenue chez une hystéro-épileptique invétérée, après une attaque d’une violence excessive ou une grande émotion morale, disparaîtra rapidement sous l’influence des moyens les plus simples; telle autre, développée chez une hystérique vulgaire, à la suite d’une attaque insignifiante ou d’une petite contrariété, résistera pendant des mois ou des années à tous les efforts de la thérapeutique. Consulté sur la durée probable d’un accident de ce genre, le médecin doit exposer sincèrement la situation : « 11 s’agit là, doit- il dire, d’un accident curable qui guérira certainement un jour ou l’autre, mais je ne sais pas s’il durera seulement quelques jours ou s’il se prolongera pendant des mois ou des années. » Dans l’état actuel de la science, on peut, en effet, affirmer la curabilité des paralysies hystériques, mais rien ne permet de prédire leur durée.
Quand la guérison survient, elle se produit graduellement ou soudainement. Dans le premier cas, elle coïncide d’ordinaire avec une amélioration progressive dans l’état général des malades et dans les manifestations de la diathèse hystérique. Dans le second, elle est habituellement la conséquence d’une émotion morale. Le retour à l’état normal se fait alors brusquement, sans convalescence. D’un instant à l’autre, à la suite d’une grande joie, d’une frayeur, d’une colère, etc., l’infirme devient ingambe; il abandonne ses béquilles et marche sans soutien : c’est un véritable miracle. L’espérance de guérir, la foi ardente dans certains procédés curatifs créent un état d’esprit particulièrement favorable à la production de ces guérisons subites, et c’est sans doute à leur action sur le moral des malades que les pèlerinages, les neuvaines, les pratiques religieuses de toutes sortes doivent leur incontestable efficacité. En fait, les paralysies hystériques entrent pour une bonne part dans le contingent des cures dites miraculeuses qui se sont produites de tout temps sous l’influence de l’exaltation du mysticisme religieux.
Lorsque, au xm° siècle, les ossements de saint Louis furent rapportés d’Afrique pour être déposés dans l’abbaye de Saint- Denis, les reliques du roi très chrétien furent, pendant quelques années, l’objet d’un culte fervent, et, naturellement, elles opérèrent des guérisons merveilleuses.
L’une des miraculées sur laquelle les documents de l’époque donnent quelques détails est une femme de vingt-huit ans nommée Emmelot. Elle avait été frappée subitement, dans la nuit, d’une
pronostic;.
paralysie du membre inférieur droit, dette paralysie était complète, car ladite Emmelot avoit perdu Vus de la cuisse, de la jambe et du pié au point qu 'elle ne s'en pouvoit aider. Elle était accompagnée d’insensibilité absolue des téguments et des parties profondes, car quand on lui touchoit, manioit ou estreignoit fortement le membre, ladite Emmelot disoit qu’elle n’en sentait rien; elle ne sentait pas davantage quand on y enfoneoit asp rement une aiguille ou qu’on mestoit le pié malade au feu. Dans cet état, elle pria qu’on la portât au tombcl du benoict saint Loys et se voua à lui et dit que elle ne mangerait qu’une fois le jour de sa vègile, ce qui fut fait moult de fois sans que la malade ressentit d’amélioration. Mais, le jour de la Passion, elle sentit une grande angoisse et comprit que nostre sire Diex et la virge Marie et le benoict saint Loys la délivreraient tost. Et adonques ladite Emmelot commença à mouvoir le pié et la cuisse, puis un petit après ce, à estendre ses membres, et finalement elle se leva et se mit à marcher, sans soutiens ni béquilles, en louant Dieu et en bénissant le benoict saint Loys qui l’ avoit délivrée .
Assurément, ce récit naïf n'a pas la valeur d’une observation médicale; il y manque des détails importants que nous aurions besoin de connaître pour faire un diagnostic rétrospectif certain. Néanmoins, on peut considérer comme très vraisemblable que ladite Emmelot avait une paralysie hystérique, car il n’y a guère que les paralysies hystériques qui surviennent soudainement chez des sujets d’un âge peu avancé, se limitent exactement à un membre, s’accompagnent d’une insensibilité absolue et guérissent brusquement devant des reliques l.
Des cures identiques ont eu lieu en grand nombre au commencement du xvme siècle sur le tombeau du diacre Paris. Carré de Montgeron, qui s’en est fait l’historien, a recueilli des renseignements précieux sur les antécédents des malades, sur les caractères de leurs affections, sur les circonstances dans lesquelles leur guérison s’est opérée 2. L’analyse des documents qu'il a réunis permet de reconstituer assez complètement, plusieurs observations clini-
1 Ce fait est emprunté au Recueil des historiens de France, t. XX. Il a été reproduit dans un article de Littré intitulé : Un fragment de médecine rétrospective, et publié dans la Philosophie positive, juillet 1869, et dans Médecine et Médecins, par E. Littré, 3e éd. Paris, 1875, p. 111 à 136.
2 Carré de Montgeron, La vérité des miracles opérés par l' intercession de M. de Paris et autres appelions, 3e vol. in-4°. Cologne, 1747.
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ques et il résulte clairement de l’étude attentive de ces observations que les hémiplégiques et les paraplégiques qui ont laissé leurs béquilles dans le cimetière de Saint-Médard étaient atteints de paralysies hystériques. L’une des miraculées dont Carré de Montgeron rapporte l’histoire était sujette à des attaques convulsives S l’autre à des attaques de léthargie2, toutes avaient des troubles de sensibilité tels qu’on n’en observe que très rarement d’aussi marqués en dehors de l’hystérie 3.
La grotte de Lourdes jouit aujourd’hui d’une grande réputation; elle est devenue le rendez-vous d'une foule d’infirmes de tous les pays qui s’y rendent avec l’espoir suprême d’y trouver la guérison. La plupart s’en retournent déçus, mais quelques-uns y recouvrent réellement la santé; et autant qu’il est possible d’en juger d’après les renseignements très incomplets publiés jusqu’à ce jour, ce sont les paralysies hystériques qui fournissent les succès les plus éclatants. Un historiographe enthousiaste des merveilles du célèbre pèlerinage, M. Louis Lasserre, a réuni dans un volume de vulgarisation 4 les faits de guérisons miraculeuses qui lui ont paru les plus
1 Ma rie- Anne Couronneau, atteinte depuis six mois et demi de paralysie avec anesthésie du côté gauche et de troubles de la parole à la suite d’attaques apoplectiformes et de convulsions violentes, se rend deux fois, sans résultats, au cimetière de Saint-Médard. Elle ne se décourage pas et, le 13 juin 1731, elle s’y traîne une troisième fois avec le secours de béquilles et de toute une installation de lanières pour soutenir ses membres paralysés. On la place sur le tombeau du diacre. Aussitôt elle sent une légèreté extraordinaire dans tout le corps et des frémissements dans le côté paralysé; elle lève alors ses béquilles en l’air, marche seule, retourne chez elle sans appui, d'un pas fe*’me et délibéré, et monte avec une agilité surprenante ses trois étages. Les jours suivants, elle court d’un bout à l'autre de Paris pour se montrer aux personnes de sa connaissance, chercher des malades et les conduire à Saint-Médard (t. I, 3e démonstration).
2 La demoiselle Hardouin, âgée de trente-deux ans, perd tout à coup l'usage des membres inférieurs le 15 septembre 1725. Des attaques successives d’apoplexie et de léthargie aggravent progressivement son état. La paralysie s'étend à tout le côté gauche du corps sans abandonner les membres inférieurs, de telle sorte que la malheureuse ne peut se servir que de son membre supérieur droit. Le 2 août 1731, on la porte sur le tombeau du diacre Paris; dès que son corps a touché la tombe, elle est prise de mouvements convulsifs d'une violence extrême. Après une nouvelle attaque de convulsions, la malade se lève et marche. Elle peut retourner chez elle d’un pas assuré, sans soutien, et monter légèrement jusqu’à un second étage (t. I, 8e démonstration).
3 Anne Augicr, gudrie le 8 juillet 1727, était atteinte depuis vingtetun ansd'une paraplégie à laquelle s’était ajoutée depuis deux ans la paralysie d'un membre supérieur. Ses membres inférieurs étaient insensibles. Le chirurgien qui lui donnait des soins constata qu’on en pouvait percer les chairs avec une épingle sans provoquer de souffrances, et d autres personnes, après y avoir planté des épingles, « poussèrent l’indiscrétion jusqu’à y enfoncer des clous », sans que la malade s’en plaignit (t. II, lre démonstration).
Marie-Jeanne Stappart, guérie le 16 mai 1728, avait, en même temps qu’une hémiplégie gauche, une amaurose de l’œil gauche. Le globe de l’œil et les paupières étaient insensibles au point qu’on pouvait les toucher directement avec le doigt sans provoquer de douleurs ni de mouvements (t. II, 2« démonstration).
4 Louis Lasserre, Les épisodes miraculeux de Lourdes, 2f> éd. Paris, 1886. Victor Palmé, éditeur.