SYMPTOMES
certaine hauteur et abandonné à lui-même, il retombe lourdement comme une masse. Aucun mouvement volontaire n’est possible ni dans les doigts, ni dans l’avant-bras, ni dans le bras; les mouvements de l’épaule sont seuls conservés. Les efforts de pression, exercés avec la main droite, ne déterminent aucun mouvement associé dans les muscles symétriques du côté gauche.
Les réflexes tendineux du poignet sont normaux. La percussion des masses musculaires du bras ou de l’avant-bras provoque, dans les muscles excités, des contractions très appréciables. La température est sensiblement égale des deux côtés; peut-être la main du côté gauche est-elle un peu moins chaude que celle du côté droit. 11 n’y a, du reste, ni coloration violacée des téguments ni tuméfaction œdémateuse des tissus sous-cutanés.
Ces constatations sont déjà de nature à nous faire penser à une paralysie dynamique. Une monoplégie organique d’origine cérébrale s’accompagnerait, en effet, d’exagération des réflexes tendineux, tandis que ces réflexes seraient abolis dans une paralysie d’origine médullaire ou névritique. De plus, une paralysie organique quelconque, datant de quarante-huit heures, serait presque sûrement accompagnée d’un certain degré de paralysie vaso-motrice, tandis que nous trouvons le membre paralysé de notre malade avec une coloration et une température normales.
Mais poursuivons notre enquête et voyons, sans plus tarder, quel est l’état de la sensibilité.
Un examen rapide nous apprend que la sensibilité est totalement abolie dans le membre paralysé. Le pincement de la peau, la torsion des jointures ne donnent lieu à aucune perception douloureuse. De plus, le sens musculaire est perdu; lorsque la malade a les yeux fermés, elle ne se rend pas compte des déplacements qu'on imprime à sa main gauche : elle ne sait pas où elle est.
Mais à l’état ordinaire, et cela depuis plusieurs années, Thérèse C... est hémianesthésique gauche. Elle présente, en outre, ainsi que je vous l’ai montré dans une précédente leçon (leçon VI, p. 65), le phénomène de l’haphalgésie. Nous ne devons donc pas nous borner aux constatations précédentes, il nous faut rechercher si l’apparition de la paralysie a apporté quelque modification appréciable dans la répartition et dans la modalité des fonctions sensitives de notre malade. Et d’abord, est-elle toujours hémianesthésique du côté gauche? Oui, car j’enfonce une épingle sur différents points de son visage, de sa poitrine, de ses membres, et
vous voyez qu'elle sent très bien les piqûres pratiquées sur la moitié droite de son corps, tandis qu’elle reste indifférente aux piqûres pratiquées sur la moitié gauche. Mais rhémihaphalgésie a subi une modification, car la malade n’éprouve aucune sensation désagréable quand j’applique sur le membre paralysé une pièce d’or, tandis qu’elle se plaint vivement si je place la même pièce au contact de la peau de n’importe quelle autre partie du côté gauche de son corps.
L’insensibilité du membre supérieur gauche est donc plus complète, plus absolue qu’elle ne l'était avant l’apparition de la paralysie. La malade se rend, du reste, compte elle-même qu’il y a quelque chose de changé dans sa manière de sentir. « Avant d’être paralysée, dit-elle, je ne souffrais pas plus que maintenant quand on me piquait, mais je sentais que j’avais mon bras; à présent, il me semble que je n’ai pas de bras, que mon corps s’arrête à l’épaule. »
Je ne veux pas insister plus longtemps sur ces troubles de la sensibilité dont l’analyse est très délicate, dans le cas actuel, à cause de la complexité des phénomènes préexistants. Je devais cependant vous les signaler, car ils ont une réelle importance séméiologique.
Au reste, si vous conservez encore quelques doutes sur le diagnostic de la nature de la paralysie que présente notre malade, j’espère qu’ils ne résisteront pas à l’expérience que nous allons faire.
Thérèse C... est facilement hypnotisable. Sans rien lui dire, je l’endors par fixation du regard. La voilà en état de somnambulisme artificiel. Je soulève son bras droit, et il reste étendu horizontalement; je soulève son bras gauche (côté paralysé), et il reste également dans la position horizontale. Je prie la malade de rajuster ses vêtements, et vous voyez qu’elle se sert également bien de ses deux mains. La paralysie que nous constations tout à l’heure n’existe plus. Je réveille brusquement la malade en lui soufflant sur les yeux, et aussitôt son bras gauche redevient inerte, incapable d’exécuter aucun mouvement volontaire1.
1 Cette influence du sommeil hypnotique sur les paralysies hystériques a été signalée on 1838 par A. Despine. Il pratiquait souvent l’hypnotisation et avait remarqué que «. des jeunes fdles atteintes de paraplégies nerveuses recouvraient bientôt, en somnambulisme, 1 usage de leurs membres pour le perdre hors de la crise, il est vrai; mais ce retour, quoique momentané, du mouvement n’était pas sans influence sur la guérison définitive de la maladie. » (Cité par Prosper Despine in Go:, mèd. de Paris, 1877, p. 320.)