‹ Leçons cliniques sur l’hystérie et l’hypnotismeChapitre 31 sur 208 · RÉACTIONS RÉFLEXES · texte numérisé non relu

RÉACTIONS RÉFLEXES

la muqueuse du prépuce peut être atteinte d’anesthésie, le gland conservant encore toute sa sensibilité. Je n’ai pas eu l’occasion de contrôler cette affirmation, qui est très probablement exacte.

Les incommodités qui résultent de la perte de la sensibilité générale des muqueuses sont insignifiantes. Dans la plupart des cas, les malades n’ont pas plus conscience de l’anesthésie des muqueuses que de l’anesthésie cutanée. Ils sont très surpris lorsqu’on leur démontre, par des explorations régulières, que leurs conjonctives, leurs narines, leur langue peuvent être piquées sans qu’ils en éprouvent de douleurs.

Le résultat habituel de l’anesthésie des muqueuses, c’est d’abolir certains réflexes. Ainsi le chatouillement des lèvres, du canal auditif externe, ne détermine plus la sensation vive de tressaillement qu’il provoque quand les muqueuses correspondantes ont conservé leur sensibilité normale.

Le chatouillement de l’orifice antérieur des narines n’est plus perçu et ne donne plus lieu au frissonnement particulier qu’il cause habituellement quand la sensibilité est normale. On peut alors enfoncer assez profondément un corps étranger dans les narines sans déterminer d’éternuement. L’introduction du doigt dans la bouche, jusqu’au fond du pharynx, ne provoque plus de nausées ni de haut-le-cœur. Il est curieux de noter à ce propos que l’anesthésie du pharynx et de l’arrière-gorge ne s’accompagne d’aucun trouble dans les phénomènes de la déglutition.

Quant aux réflexes vasculaires et glandulaires, ils persistent malgré l’anesthésie. L’application d’un corps irritant sur la langue insensible est suivie de la sécrétion d’une quantité notable de salive. Une pincée de tabac introduite dans les narines ne provoque pas d’éternuement, mais elle exagère la sécrétion du mucus nasal. Si vous appliquez un corps dur sur la conjonctive anesthésique d’une hystérique, des larmes s’écouleront bientôt sur les joues, quoique la malade ne perçoive aucune sensation douloureuse. M. Magnan a remarqué, en 1873, que l’excitation de la cornée anesthésique peut parfois déterminer un écoulement abondant de larmes, alors que l’excitation de la conjonctive ne produit pas le même résultat,. Mes observations sont, sur ce

ANESTHÉSIE DES MUQUEUSES

point spécial, on opposition avec celles de l’éminent aliéniste de l’Asile Sainte-Anne. Toutes les fois que j’ai excité énergiquement la conjonctive (palpébrale ou sclérotidienne) anesthésique de nos hystériques, j’ai vu une abondante sécrétion de larmes suivre l’excitation, bien que les malades n’aient éprouvé aucune sensation douloureuse. La conservation des réflexes sécrétoires explique dans une certaine mesure pourquoi la nutrition de l’œil reste intacte malgré l’anesthésie de la conjonctive.

D’après M. Gellé1, la sensibilité du tympan jouerait un rôle nécessaire dans l’appréciation de l’orientation des bruits. Un malade du service de M. Charcot, dont le tympan et les téguments de l’oreille externe étaient complètement anesthésiques, percevait très bien tous les bruits, mais ne pouvait plus reconnaître dans quelle direction ils se produisaient. M. Gellé, qui a étudié ce malade avec soin, attribue la perte de la faculté d’orientation observée chez lui à l’anesthésie de l’oreille externe et du tympan. Cette interprétation ne me paraît pas légitime. Elle est en contradiction avec quelques faits étudiés ici, dans lesquels la faculté d’orientation était conservée, bien que le tympan et toute l’oreille externe fussent complètement insensibles au contact et à la piqûre.

Briquet attribue à l’anesthésie de la muqueuse des organes génitaux la frigidité de certaines hystériques qui restent indifférentes ou insensibles aux excitations génésiques. « Le clitoris titillé, dit-il, entre en érection sans que les malades le sentent. Plusieurs femmes ont perdu jusqu’au sens du toucher; ainsi, j’ai vu une jeune femme qui ne sentait même pas les approches conjugales 2. » Je ne sais pas exactement ce qu’il faut penser de cette subordination du sens génital à la sensibilité tactile de la muqueuse des organes génitaux. Toutefois, je dois vous avouer qu’a priori elle me semble peu vraisemblable.

Je ne vous ai parlé jusqu’il présent que des anesthésies de la sensibilité générale des membranes muqueuses. Il convient que nous nous occupions maintenant des anesthésies sensorielles des

1 Gellé, Rôle de la sensibilité du tympan dans l’orientation auditive ( Tribune médicale, n° 949, 24 octobre 1886).

2 Briquet, loc. cil., p. 291.

ANOSMIE HYSTERIQUE.

muqueuses qui jouissent de sensibilités spéciales, c’est-à-dire de la muqueuse bucco-linguale qui est l’organe périphérique du sens du goût, et de la muqueuse nasale qui est l’organe collecteur des perceptions olfactives.

La perte de la sensibilité gustative est très fréquente chez les hystériques. Dans les recherches que j’ai faites sur ce sujet avec l’aide de M. le D1’ Lichtwitz, je l’ai rencontrée, à des degrés divers, huit fois sur neuf cas d’hystérie. Elle peut être générale ou localisée à certains points du champ gustatif. Quand elle est générale, les malades ne perçoivent plus les saveurs. Quand elle est limitée à certaines portions de la muqueuse bucco-linguale, les malades n’en éprouvent aucune incommodité. La gustation se fait alors par les points de la muqueuse qui ont conservé leurs propriétés physiologiques, et il faut un examen attentif pour découvrir et limiter les plaques d’anesthésie gustative.

Dans certains cas, l’anesthésie du goût est totale, en ce sens que, là où elle existe, toutes les perceptions gustatives sont uniformément abolies. Dans d’autres cas, elle est partielle, en ce sens que certaines saveurs sont encore nettement perçues alors que d’autres ne le sont plus du tout, .l’ai constaté plusieurs fois, avec M. Lichtwitz, cette dissociation anormale de la sensibilité gustative. En voici un exemple : Jeanne L... ne perçoit plus les saveurs sucrée et salée, mais elle goûte encore l’acidité du vinaigre et l’amertume du sulfate de quinine. Les anomalies de ce genre mériteraient d’être étudiées avec plus de détails qu’elles ne l’ont été jusqu’à ce jour. Peut-être seraient-elles de nature à expliquer le plaisir qu’éprouvent certaines hystériques à boire du vinaigre ou à introduire dans leur alimentation des substances dont le goût ne paraît pas agréable aux personnes bien portantes.

Chez quelques malades on peut constater des perversions de la sensibilité gustative, par suite desquelles certaines saveurs sont perçues autrement qu’elles ne devraient l’être normalement. Ainsi, l’une de nos malades trouvait aux solutions de sel marin un goût acre différent de la saveur salée que nous connaissons tous.

L’anesthésie olfactive ou anosmie est peut-être un peu moins fréquente dans l’hystérie que l’anesthésie gustative. Nous l'avons rencontrée sept fois sur onze malades notoirement hystériques. Son étude présente de grandes difficultés, provenant surtout de ce fait qu’il est impossible de limiter l’action des effluves odorantes à des points circonscrits de la muqueuse des fosses nasales.

ANESTHÉSIE DES MUQUEUSES

L’anosmie hystérique peut être unilatérale (4 fois sur 7), ou affecter à la fois les deux narines (3 fois sur 7). fille est quelquefois assez profonde pour que les malades qui en sont atteints puissent aspirer fortement par le nez des vapeurs d’ammoniaque, d’acide acétique, de chloroforme, sans en être aucunement incommodés. D’autres fois elle est incomplète, et, dans ce cas, les malades peuvent encore sentir les odeurs fortes alors qu’ils ne perçoivent plus les odeurs douces.

11 est probable que l’anesthésie olfactive peut être bornée à certaines odeurs, mais les tentatives que j’ai faites pour le démontrer ne m’ont fourni jusqu’à présent que des résultats incertains. Cependant une de nos malades ne sentait pas l’odeur de l’essence de rose, tandis qu’elle percevait très distinctement celle de l’essence de violette et de l'essence de verveine.

Les muqueuses de la langue et du nez reçoivent à la fois des nerfs sensitifs et des nerfs sensoriels, les premiers présidant à la sensibilité générale, les seconds aux sensibilités spéciales. 11 n’est pas sans intérêt de rechercher comment se comportent, les uns par rapport aux autres, dans l’anesthésie hystérique, ces nerfs d’origine et de fonctions différentes. Réunis sur un même organe, subissent-ils sous l’influence des mêmes causes morbides des modifications identiques, ou bien conservent-ils leur indépendance au milieu des événements pathologiques dont la muqueuse à laquelle ils se distribuent devient le théâtre?

En ce qui concerne le sens du goût, je crois pouvoir vous affirmer qu’il n’y a aucun rapport nécessaire entre la distribution des troubles de la sensibilité générale et celle des troubles de la sensibilité gustative. A ce point de vue, nos hystériques se divisent en quatre groupes.

a) Chez un certain nombre de malades le goût est aboli seulement sur les parties de la muqueuse linguale qui sont privées de sensibilité générale. Ainsi, chez Paule C..., les sensibilités tactile, dolorifique, thermique et gustative, sont toutes conservées sur les deux tiers antérieurs de la moitié gauche de la langue, tandis qu’elles sont toutes abolies dans le reste de la muqueuse de cet organe.

b) Chez d'autres malades, le goût est perdu, bien que la sensibilité générale de la muqueuse bucco-linguale soit parfaitement conservée. Voici, par exemple, Yictorine 1*... qui a une anesthésie totale et complète du goût. Elle ne perçoit aucune saveur; elle ne distingue pas l’amertume du sulfate de quinine de la douceur du sucre ou de l'acidité du vinaigre; les aliments les plus savoureux lui semblent uniformément fades « comme de l’étoupe »; néanmoins sa muqueuse bucco-labiale a conservé la sensibilité générale, car elle perçoit nettement toutes les excitations de contact, de température, de pincement, de piqûre, etc., portées sur un point quelconque de la langue ou de la muqueuse buccale.

c) Quelquefois le goût est conservé sur des parties de la langue insensibles à la température et à la douleur. C’est ainsi que se passent les choses chez Marie-Louise F..., dont toute la muqueuse bucco-linguale est analgésique, bien qu’en certains points le sucre, le sel, le vinaigre, le sulfate de quinine soient nettement perçus.

cl) D’autres fois, enfin, on peut constater, sur la même langue, des zones d’anesthésie tactile et des zones d’anesthésie gustative dont les limites ne se superposent pas. L’examen de la langue de l’un de nos hystériques mâles, C..., est sous ce rapport tout à fait démonstratif. La sensibilité générale est abolie dans toute la moitié gauche de la muqueuse linguale de ce malade, et parfaitement conservée dans toute la moitié droite. La sensibilité gustative, au contraire, est conservée dans les deux tiers antérieurs de la langue, aussi bien à droite qu’a gauche, et abolie dans le tiers postérieur.

11 ressort clairement de l’ensemble de ces observations que la sensibilité générale et la sensibilité gustative de la muqueuse linguale peuvent être atteintes simultanément ou isolément par l’anesthésie hystérique, et que, lorsqu’elles sont toutes les deux partiellement abolies, il n’y a aucun rapport nécessaire entre la distribution topographique de l’anesthésie sensitive et de l'anesthésie sensorielle.

Des conclusions identiques peuvent être formulées relativement aux rapports de la sensibilité générale et de la sensibilité spéciale de la muqueuse du nez. L’olfaction peut être abolie dans une narine dont la muqueuse est normalement sensible au contact et à la piqûre, et, inversement, elle peut être conservée dans une narine atteinte d’anesthésie complète de la sensibilité générale.

ANESTHÉSIE DES MUQUEUSES

Kaut-il vous fournir dos preuves à l’appui de ces propositions? lîien ne sera plus facile. Paule G... présente une anesthésie olfactive complète et absolue des deux narines; elle ne perçoit aucune odeur; elle peut renifler de l’ammoniaque sans éprouver aucune sensation, et cependant sa narine gauche est normalement sensible au chatouillement, au contact, à la piqûre. Albertine 31..., au contraire, distingue parfaitement toutes les odeurs, aussi bien d’une narine que de l’autre, et pourtant la muqueuse de sa narine gauche (ou du moins de la portion accessible de sa narine gauche) est complètement insensible au contact, au chatouillement, à la piqûre.

En somme, dans le nez comme dans la langue, l’anesthésie peut atteindre isolément la sensibilité générale ou la sensibilité spéciale. La fonction sensitive et la fonction sensorielle sont indépendantes l’une de l’autre; chacune d’elles peut être abolie, l'autre étant conservée intacte.

NEUVIÈME LEÇON

Page 1