‹ Leçons d'anatomie comparée de Georges CuvierChapitre 281 sur 367 · DE DES ANIMAUX MOLLUSQUES · texte numérisé non relu

DE DES ANIMAUX MOLLUSQUES

[Parmi les mollusques, la classe des céphalopodes est la seule qui ait un organe de la vue comparable par sa beauté, par sa complication et par son volume à celui des animaux vertébrés. Dans les autres classes, l'œil n’est plus, lorsqu'il existe, qu’un organe d’une structure très-simple, et dont même souvent on ne peut que difficilement apprécier le mode d’action.

Dans les poulpes, les seiches et les calmars, il y a derrière l’œil diverses parties accessoires trèsvolumineuses, et le globe de l’œil proprement dit ne remplit qu’à peu près le tiers do cet autre globe plus général qui occupe toute la cavité de l’orbite, et qu’on prendrait d’abord pour l’œil lui-même.

Nous suivrons pour la description de l’œil des céphalopodes le même ordre que pour l’œil des vertébrés, faisant connaître d’abord les tuniques qui le composent, puis les humeurs transparentes qui le remplissent, et enfin les organes accessoires qui l’entourent.

Le globe a trois tuniques propres. L’externe, ou la sclérotique, est de couleur argentée et de consistance un peu cartilagineuse (2). Elle est criblée en arrière dans un espace oblong qui occupe toute sa largeur, mais non toute sa hauteur, d’une infinité de petits trous pour le passage des innombrables filets nerveux qu’envoie le ganglion optique, et elle vient former au-devant du cristallin le cercle de la pupille, qui, par sa nature, doit être saus mobilité. La forme de la pupille dans la seiche est celle d’un rein. A la face postérieure de l’anneau pupillaire on remarque, un peu en arrière du boni, un cordon circulaire saillant.

La seconde membrane est blanche et opaque, 'elle parait sensiblement résulter de l’épanouissement et de la coalition de tous les filets nerveux qui ont traversé la membrane précédente. ] Elle se termine par une large zone ou diaphragme, dans l’ouverture de laquelle le orislallin est véritablement enchâssé. Ce cristallin a tout autour un sillon circulaire profond qui le divise en deux hémisphères inégaux. C’est dans ce sillon que pénètre le procès

ciliaire, et il s’y attache si fixement qu’on ne peut l’en ôter qu’en le déchirant. Ce procès n’est point formé de lames saillantes, mais d’une membrane continue, dont les deux faces sont marquées d’un cercle composé d’une quantité innombrable de stries rayonnantes très-fines, qui présenleul à l’œil un spectacle très-agréable.

[Quelle est la membrane qui nous occupe? Sa formation par l’épanouissement des filets nerveux doit la faire regarder comme une rétine, et dans ce cas l’œil des céphalopodes n’aurait pas de choroïde.

La troisième tunique du globe et la plus internea peu de consistance ; elle est d’un brun violet trèsfoncé, et a moins l’apparence d’une membrane que d’une couche de vernis analogue à celui qui tapisse la choroïde dans l’homme : elle s’étend également sur la face postérieure dit cercle de la pupille. Elle a longtemps dû paraître un obstacle insurmontable à la vision. A la vérité, Dngès (5) croit avoir observé que les filaments de la rétine pénètrent, comme les houppes d’un velours, à travers cette couche pigmentaire, et viendraient ainsi chercher l’impression de la lumière à la face postérieure du vitré, ce qui ferait rentrer l’œil de la seiche sous l’empire des mêmes lois que l’œil des vertébrés; mais noos avons en vain cherché à vérifier cette disposition. Au surplus, les phénomènes du daguerréotype, en montrant que la lumière exerce une action chimique, instantanée et énergique, sur certaines surfaces opaques et colorées, peuvent faire comprendre que l’interposition d’une couche pigmentaire, dans l’œil de la seiche, ne soit pas un obstacle absolu à l’action de lalumière sur la rclinè. ]

Les céphalopodes n’ont point de cornée transparente et l'ouverture antérieure de leur sclérotique n’est garnie par rien; le cristallin fait saillie au travers, et il n’y a point de chambre antérieure et d’humeur aqueuse (4). [Cependant l’œil est formé par la peau, qui, devenue âpre et sèche autour de l’ouverture des paupières, se replie derrière cellesci pour les doubler, puis revient sur le globe de l’œil, en recouvrant la sclérotique sur laquelle elle forme une véritable conjonctive jusqu’au bord de la pupille : là elle se réfléchit derrière ce diaphragme pour le doubler jusqu’à la base du procès ciliaire; elle revêt le procès ciliaire et s’étend sur le cristallin dom clic couvre la face antérieure, en y adhérant intimement.

Les parties transparentes de l’œil sont l’humeur vitrée et le cristallin. 11 n’y a point, comme nous

(r ) Cuvier, 1U si. nat. des poissons, t. I, p. h5i.

(a) C’est la membrane que dans la première édition (t- II, p. 4o5) M. Cuvier décrivait comme la choroïde. M. G. R. Treviranus est revenu à cette opiuion dans son mémoire intitulé Beytrage s»r wergleichenden

anat, and phjrsiol. der Sehewerkzeuge. — Dans Vermischte schrifien, etc. Iii-4°, 1820.

[3) Traité de physiologie comparée de l’homme et des animaux , t. I, i838. Paris, iu-S1.

(4) Cependant G. R. Treviranus ( Mém. cit.J assure

DOUZIÈME LEÇON. - ORGANE DE LA VUE

venons de le dire, d’humeur aqueuse : mais cela s’explique par l’inutilité de celle partie dans des animaux qui vivent dans l’eau, et déjà, comme nous l’avons vu, la chambre antérieure est presque réduite à rien dans les poissons qui ont la cornée très-aplalie. L’humeur vitrée semble plus fluide que dans les animaux vertébrés. Sa membrane hyaloïde est fine et transparente ; clic se réfléchit derrière le cristallin, et forme un sac complet, convexe en arrière, et creusé en avant d’une petite concavité.

Le cristallin, peu bombé en avant, l’est beaucoup en arrière; ] il se partage facilement en deux hémisphères dont la limite est marquée à l’extérieur par un sillon profond. Chacun d’eux consiste aussi en une infinité de calottes concentriques composées de fibres rayonnantes, et durcissant de plus en plus à mesure qu’elles approchent du centre.

Dans le poulpe, l’œil est protégé en avant par les bords de l’ouverture dont est percée pour lui l'enveloppe charnue et membraneuse du corps ; ces bords lui forment comme deux paupières; et la postérieure cl inférieure en se glissant sous la paupière opposée, et en s’amincissant, se change en une sorte de troisième paupière ou de valvule semi-circulaire, qui forme un rideau demi-transparent derrière l’ouverture extérieure. Dans l’épaisseur des paupières, sous la peau et autour de l’ouverture de l’œil, sont des fibres musculaires appartenant à une couche charnue qui va de la bourse aux pieds : sous cette couche il s’en glisse une autre qui naît des bords de l’orbite, et qui, par contraction, doit couvrir les paupières que la couche extérieure au contraire peut fermer.

Du même bord de l’orbite se détache une membrane fibreuse qui s’avance en avant sous la conjonctive jusqu’au bord de la pupille, et qui en arrière tapisse tout l’orbite, en renfermant et le globe de l’œil et la poche qui contient les diverses parties situées derrière lui. Celte poche est formée par une membrane transparente qui naît des bords du trou optique, et vient se réfléchir sur la partie postérieure de la sclérotique (1). Elle contient le ganglion optique, dont nous avons, dans la leçon précédente, fait connaître la forme et l’énorme volume , et qui fournit à l’œil une masse de filets nerveux à laquelle on ne trouve rien de comparable dans tout l’embranchement des animaux vertébrés.

Tout le pourtour du ganglion est rempli d’un corps singulier, de consistance à peu près semblable à la laite des poissons, divisé en lobes irré-

guliers et arrondis, entre lesquels pénètrent des productions de la poche membraneuse qui les enveloppe. Malgré son apparence glanduleuse, on ne voit pas de canal excréteur à ce corps cl il semble n’avoir d’autre usage que de soutenir le globe de l’œil, et de l’empccher de comprimer le ganglion situé derrière lui, quand les muscles externes le compriment lui-même (2).

On voit par cette description que l’œil des céphalopodes, bien qu’encore très-compliqué, l’est cependant déjà moins que celui des animaux vertébrés, et qu’il en diffère par des points bien essentiels, notamment par l’absence d’un iris vasculeux. d’une cornée transparente, d’une chambre antérieure et d’une humeur aqueuse; par celle d’une véritable choroïde; par la forme ganglionnaire et le nombre des filets du nerf optique, et par l’interposition d’une couche pigmentaire entre la lumière et la rétine.

Dans la seielie, il y a en avant de l’œil une paupière épaisse produite par un fort repli longitudinal delà peau. Le bord supérieur de la pupille offre deux dentelures arrondies.

Le calmar sagitlé a aussi une paupière; mais dans le calmar commun la peau passe sur l’œil sans y former aucun repli, et seidemént elle y devient transparente.

Dans le nautile flambé, l’œil paraît s’éloigner beaucoup îles précédents; il n’est point compris dansune orbite, mais porté à l’extrémité d'un court pédicule ; il n’y a point de paupière ; le globe de l’œil semble embrassé par une sorte de cupule nerveuse que lui offre le nerf optique; ses tuniques sont moins nombreuses, et il ne parait pas y avoir de procès ciliaire. Cette structure plus simple nous conduit à l’œil des mollusques gastéropodes.

Nous avons indiqué plus haut la situation variable de l’œil de ces derniers animaux, soit à l'extrémité, soit an milieu, soit à la base de leurs tentacules. Cet organe, à peu près sphérique, est couvert par la peau extérieure devenue transparente, et qui lui sert de cornée, et il est composé d’une membrane noirâtre, qui enveloppe le globe de l’œil et est percée en avant d’une petite ouverture quelquefois bordée d’un cercle un peu plus foncé que le reste de la membrane ; on la compare à la choroïde : son intérieur est rempli d’une humeur transparente, d’une densité très-variable, faisant l’office de vitré et de cristallin, tantôt solide, comme dans le murex tritonis, tantôt, comme dans l 'escargot, fluide en arrière et un peu plus concrète

avoir trouvé une membrane fine très-comparable à la la glande qui l’accompagne comme situés entre la sciecornée, et un vestige de chambre antérieure. rotique et la choroïde.

( i) Ce sont ces membranes, qui enveloppent la por- (a) Cuvier, Mém. sur les Céphalopodes et sur leur anation postérieure du globe oculaire, que dans sa lire- tomie, p. 37, pl. II et III. A mit. des mollusques , 18x7, inière édition M. Cuvier assimilait à la sclérotique, et in-4°* alors il considérait le gros ganglion du nerf optique et

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