‹ Leçons d'anatomie comparée de Georges CuvierChapitre 318 sur 367 · ARTICLE PREMIER. — DU SENS EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

ARTICLE PREMIER. — DU SENS EN GÉNÉRAL

périeur vient à l’en chasser ; ou lorsqu’il s’y unit quelque corps extérieur propre à former avec eux un composé volatil, comme l’acide muriatique, lorsqu’il se change en acide muriatique oxigénê, par l’accession de l’oxigène ; on enfin, lorsque quelque partie qui ôtait au corps dans lequel elle entrait sa volatilité, en est enlevée, comme l’acide nitrique, lorsqu’il se change en nitreux par la perte d’une partie de son oxigène. C’est sans doute de l’une ou de l’autre de ces manières que la présence ou l’absence de la chaleur, de la lumière ou de l’humidité peuvent donner de l’odeur à certains corps, comme certaines fleurs qui n’en ont que pendant la nuit, l’argile qui n’en prend que lorsqu’elle est humectée, etc.

Aussi les odeurs paraissent-elles se propager dans l’air comme un fluide qui se répandrait et se mêlerait dans un autre ; leur mouvement n’est point direct comme celui de la lumière ; il n’est point rapide ; il n’est point susceptible de réfraction ni de réflexion ; il ressemble à celui de la matière de la chaleur, avec cette différence seulement que les substances que l’air ne peut traverser sont aussi imperméables aux odeurs.

Les odeurs peuvent se combiner avec les divers corps par la voie d’affinité, et elles sont souvent détruites par ce moyen ; elles adhèrent aussi de préférence à certains corps appropriés à la nature de chacune d’elles; quelques-unes sont retenues plus aisément dans des liquides spiritueux, d’autres dans des huiles, etc.

Cependant, malgré ces phénomènes, qui semblent prouver que chaque odeur est due h une substance particulière flottante dans l’atmosphère, il y en a d’autres qui semblent prouver qu’il n’en est pas toujours ainsi.

Plusieurs corps répandent pendant très-longtemps une forte odeur, sans aucune déperdition sensible de substance : tel est le musc. Des odeurs se manifestent dans les circonstances où l’on ne voit pas qu’il se fasse aucune évaporation : telle est celle que le cuivre donne lorsqu'il est frotté, celle que produit la fusion d’un grand nombre de corps, et même le dégel ordinaire. Dans d’autres cas, des évaporations réelles ne produisent aucune odeur sensible : c'est ce qu’on voit lors du développement de plusieurs gaz, et même lors de l’évaporation ordinaire de l'eau. Peut-être ces phénomènes ne prouvent-ils autre chose, sinon que la force de la sensation n’est point proportionnelle à la quantité de la substance qui la cause, mais à sa nature et au degré de son affinité avec le fluide nerveux. Cette action delà plupart des substances odorantes sur le système nerveux se manifeste par beaucoup d'autres effets que par celui de la sensation : certaines odeurs produisent des assoupissements; d’autres, des migraines ou même des convulsions. Quelques-unes sont propres à calmer ces

accidents. En général, la plupart des médicaments agissent plutôt par leurs parties volatiles et odorantes que par le reste de leurs principes ; et nous retrouvons ici de nouvelles preuves du rôle que jouent dans l’économie animale les substances gazeuses et impalpables, dont la plupart nous sont sans doute encore inconnues.

On ignore si les odeurs ont un véhicule particulier, outre la matière de la chaleur qui leur est commune à toutes, en leur qualité de vapeurs ou de fluides élastiques.

On ignore à quoi lient leur agrément pour nous, et pourquoi des odeurs qui nous paraissent abominables semblcut délecter certains animaux qui ne témoignent que de l’indifférence pour des odeurs que nous trouvons délicieuses. Quoique l’homme et les animaux aiment en général l’odeur des substances que la nature a destinées à nourrir chaque espèce, ces odeurs leur déplaisent quand ils sont repus, tandis qu’ils aiment, quelquefois même avec une espèce de fureur, celles de certaines choses qui ne leur servent à rien du tout, comme le ncpeta pour les chats, etc. Les odeurs constamment désagréables viennent, pour la plupart, de choses qui pourraient être nuisibles : les végétaux et les métaux vénéneux, les chairs corrompues, sentent généralement mauvais.

Quoi qu’il en soit de ces questions, l’organe de l’odorat est, dans tons les animaux chez lesquels on l’a reconnu, une expansion de la peau devenue très-line, très-abondante en vaisseaux et en nerfs, et humectée d'une viscosité abondante , que viennent frapper l’air ou l’eau imprégnés des substances odorantes; car il parait que le poisson sent dans l’eau comme les autres animaux dans l’air; du moins les substances odorantes qu’on y jette pour lui servir d’appât l'attirent de très-loin , comme elles pourraient attirer des quadrupèdes ou des oiseaux dans l’air; mais nous ignorons si les substances qui ne peuvent se dissoudre, ni se répandre dans l’air, et qui n’y ont nulle odeur, mais qui se dissolvent dans l’eau, comme le sel, par exemple, y exercent une action sur l’organe de l’odorat des poissons.

Dans tous les animaux vertébrés, qui respirent par des poumons, les organes de l’odorat sont placés sur le passage de l’air, de manière à en être frappés lors de l’inspiration; dans les poissons, ils sont simplement au bout du museau, et doivent être frappés par l’eau lorsque le poisson nage en avant.

Nous ne connaissons point assez la nature de la membrane olfactive, ni celle des nerfs qui s’y distribuent, pour juger du degré et de l’espèce des sensations qu’elle procure aux divers animaux : nous pouvons seulement présumer que , toutes choses égales d’ailleurs, les animaux dans lesquels elle a le plus d’étendue doivent jouir d’un sens

QUINZIÈME LEÇON. — ORGANE DE L’ODORAT

plus délicat, et l’expérience confirme cette conjecture : il serait seulement curieux de connaître pourquoi les animaux qui ont l’odorat le plus exalté sont précisément ceux qui se nourrissent dès choses les plus puantes, comme le chien, par exemple, qui vit de charognes. [Cela tient sans doute, comme nous l’avons dit plus haut, à ce que kt qualité des odeurs est relative, et que les substances que nous appelons fétides sont agréables au contraire pour les animaux qu’elles attirent. Les hommes eux-mêmes offrent de grandes différences, sons ce rapport, car les uns trouvent du charme dans des odeurs que d’autres ne peuvent supporter.] Peut-être les animaux carnassiers ontils en général l’odorat plus fin, parce qu’ils doivent apercevoir de plus loin la présence de leur proie.

Nous avons à examiner, dans les organes de l’rtdorat, la texture et l’étendue de la membrane pituitaire ou olfactive, la grandeur et le nombre des nerfs qui s’y distribuent, et les voies par lesquelles les vapeurs odorantes y sont amenées : ce seront les objets des articles suivants.

ARTICLE II

Page 1