II. Des muscles
A. Dans les céphalopodes.
Les mollusques dont la tête est garnie d’appendices allongés sur lesquels ils marchent, qu’ils ploient et dirigent dans tous les sens, et qu’ils accrochent sur les corps à l’aide des ventouses dont ils sont garnis en dessous, ont différents ordres de muscles. [Outre ceux des pieds et des ventouses, il y en a de propres à la bourse, à l’entonnoir, à la tunique charnue des viscères.]
a. Dans le poulpe.
[Nous commencerons par décrire ceux du poulpe [sépia octopodia) , et nous indiquerons ensuite quelques-unes des différences qui se remarquent dans d’autres espèces.]
1° Muscles des pieds.
[On peulconsidérer chaque pied comme un long cône, dont la base, au lieu d’être un cercle plan, s’allonge en bec de flûte pour s’unir avec la base des pieds voisins. Les pointes de tous ces becs de flûtes se réunissent autour de l’œsophage, et s’y fixent au petit cercle de l’anneau cartilagineux qui renferme le cerveau et les oreilles. Ils s’élargissent en restant serrés l’un contre l’autre; et entrelaçant mutuellement leurs fibres en rubans
croisés, ils entourent ainsi une cavité presque sphérique dans laquelle est logée la masse charnue de la bouche : parvenus autour de l’ouverture extérieure de la bouche, leurs masses s’écartent pour former les pieds; mais la partie distincte du pied, sur laquelle portent les ventouses, est continue de substance avec cette base en bec de flûte qui s’unit à ses pareilles pour entourer la- bouche *.
Lorsqu’on coupe ce pied transversalement, on voit que son axe est occupé par un canal qui sert à loger les nerfs et les vaisseaux ; et autour de ce canal, on distingue un espace rhomboïdal qui parait au premier coup d’œil composé d’une substance homogène, mais qui l’est en réalité de fibres demi-tendineuses croisées; enfin, à la circonférence de la tranche, il y a quatre segments de cercles qui sont les coupes de quatre grands muscles longitudinaux , et qui forment par leur rencontre des lignes qu’on peut comparer à autant de lignes blanches. Deux de ces segments appartiennent à des cercles plus petits, et sont situés à la face qui porte les ventouses et à la face opposée; les deux auLres appartiennent à de plus grands cercles et sont situés aux faces latérales. Tous quatre sont fortement striés par des lames fibreuses, parallèles, intercalées entre les fibres musculaires, et dont les prolongements forment, en se croisant, cet espace rhomboïdal dont nous avons parlé. Chaque grand muscle latéral est recouvert de trois couches de muscles; une interne, de fibres obliques, s’étendant de la ligne blanche inférieure à la ligne blanche supérieure; une moyenne, à fibres longitudinales, qui a la même largeur que la précédente, et une externe, à fibres transverses ou plutôt annulaires, puisqu’elle embrasse toute la partie du pied qui n’a point de ventouses. C’est ce muscle qui fournit, par les deux extrémités de ses fibres, les faisceaux qui retiennent et meuvent les ventouses , et c’est sur le milieu de son trajet que viennent s’insérer les faisceaux de la couche musculaire externe de la membrane interpédale.
Outre ces muscles intrinsèques, les pieds en ont d’extrinsèques. Immédiatement au-dessous de la peau , on trouve un muscle très-mince , dont les fibres sont unies par un tissu cellulaire lâche, qui suit la peau dans ses différents contours, et qui peut être regardé comme un peaucier. Il sert à froncer la peau, et donne ainsi plus de force aux muscles sur lesquels il est placé en leur servant de sangle. D’autres muscles, plus considérables, sont ceux de la membrane qui réunit la base des pieds.
Il y en a deux couches minces accolées l’une à l’autre : l’externe prend naissance sur la ligne moyenne du dos de chaque pied, comme nous venons de le
* Cuvier, Mém. pour servir h l’anal, des mollusques. Paris. 1817, p. 9 et 10.
ARTICLE PREMIER. — MOLLUSQUES
dire, cl va s'insérer sur la même ligne du pied voisin; l'interne naît des côtés des mêmes pieds, entre les attaches îles muscles des ventouses, et va s’insérer au même point de l’autre pied. Ces deux couches, arrivées au milieu de l’espace d’entre les deux pieds, y croisent une partie de leurs fibres.] Celte double membrane musculeuse a quelque rapport avec celle qui réunit les doigts des oiseaux palmipèdes, les canards, les oies, etc. Elle forme un disque circulaire qui règne entre toutes les bases des pieds. Ces muscles rapprochent ou écartent les pieds l’un de l’autre, ou les réunissent tous en un faisceau (1).
2» Muscles des ventouses.
[Les suçoirs, ou ventouses, sont formes d’une cupule musculaire, dont les fibres vont de la face concave à la face convexe. Un disque mince, fortement plissé, à fibres rayonnantes, en entoure l’orifice.] 11 y a au bord de la cupule, tout contre le disque, un plan de fibres circulaires en forme de sphincter, qui rend la calotte plus convexe. Enfin, chacune des ventouses est retenue et mue sur le pied par des bandelettes musculeuses qui s’entrelacent les unes dans les autres, et se joignent enfin a celle du muscle transverse extérieur du pied.
Quand l’animal approche l’un ou plusieurs de ses suçoirs d’une surface pour l’appliquer plus intimement, il le présente aplati. Lorsqu’il y est collé par l’harmonie des surfaces, il en contracte le sphincter, ce qui produit une cavité au centre de laquelle il se forme un vide. Par ce mécanisme, le suçoir s’attache à la surface avec une force proportionnée à son diamètre et au poids de la colonne d’eau ou d’air dont il est la base. Cette force, multipliée par le nombre des suçoirs, donne celle avec laquelle tout ou partielles pieds s’attache au corps: aussi est-i 1 plus facile de déchirer ces pieds que de les séparer de l’objet que l’animal veut retenir.
3° Muscles du corps.
Le sac ou la bourse qui forme le corps du poulpe, dépouillé de sa peau extérieure, présente un tissu musculeux de fibres très-serrées. La couche la plus extérieure a une direction longitudinale dans ses fibres; la couche moyenne [et la plus épaisse] est transversale; [vient ensuite une troisième couche interne, très-mince, également à fibres longitudinales], Elles agissent toutes de manière à aplatir le sac, à l’allonger, à le courber, à le fléchir en tout sens.
[C est des parois des cavités membraneuses qui
* Cuvier. I.oc. cit., p. j j.
renferment les deux cartilages styloïdes du dos, que les fibres de la bourse semblent plus particulièrement prendre leur origine.
Outre ses muscles propres, la bourse en a d’autres qui l’unissent ù la tête, aux pieds, à 1 entonnoir et h la tunique charnue des viscères.
a. Un grand muscle naît du dos de la bourse et de son bord inférieur (l’animal étant supposé les pieds sur le sol et la tête en bas), enveloppe le cou en laissant de côté une ouverture pour l’œil, et va s’insérer aux faces latérales des six pieds latéraux et postérieurs, sous la couche externe de la membrane interpédale. On pourrait peut-être regarder ce muscle comme le prolongement jusqu’aux pieds d’une partie des fibres longitudinales externes du dos de la bourse.
b. De ce même bord inférieur, à l’endroit où se termine le muscle précédent, naît de chaque côté une large bande musculaire qui se porte aux côtés de l’entonnoir, vers son extrémité inférieure.
c. Ces côtés de l’entonnoir sont formés euxmêmes de deux autres piliers musculaires qui viennent de la face interne du sac et de la pointe inférieure des cartilages styloïdes, en s’unissant dans leur trajet à la tunique charnue qui enveloppe le foie et l’œsophage.
(/.Entre les deux paires de muscles précédentes, mais plus près de la première que de la seconde, naît également à la lace interne du dos un autre faisceau musculaire plus petit qui unit la bourse à celte même tunique dont nous venons de parler.
e. Enfin, la ligne médiane de la face ventrale interne de la bourse donne attache à un muscle impair qui l’unit également à cette tunique.
On comprend comment ces divers faisceaux peuvent changer dans toutes sortes de sens, par leur contraction, les rapports de position de la bourse avec la tête, et par conséquent avec les pieds **.]
4° Muscles de V entonnoir .
[L’entonnoir lui-même est musculaire et composé d’une couche de fibres longitudinales et d’une couche de fibres transversales; la première est formée par les muscles qui viennent de la pointe inferieure des cartilages, et c’est de l’union de leurs bonis que résulte le tube. Aux muscles qui s attachent à la bourse et dont nous venons de parler, il faut en ajouter deux autres paires, dont 1 une est moyenne et vient de l’anneau cartilagineux de la tête, et -l’autre est latérale cl naît de chaque côté de la tunique charnue derrière l’œil. Les muscles s’épanouissent sur la surface de l’entonnoir, et y forment une couche externe à fibres obliques.]
’ Cuvier. Loc. rit., p. i3 et t^.
SIXIEME LEÇON. — MOUVEMENT DES ANIMAUX SANS VERTÈBRES
!)° Muscles (le la tunique intestinale.
[La tunique charnue qui enveloppe d'abord le foie et l'oesophage, et plus tard l’estomac et l’intestin, est formée de deux larges bandes musculaires qui naissent de la base des pieds et de l’anneau cartilagineux de la tête.]
b. Dans la seiche.
[Le système musculaire de la seiche diffère en plusieurs points importants de celui du poulpe. La bourse n’est charnue que par devant et sur les côtés; en arrière, le muscle qui la forme laisse une énorme solution de continuité occupée par la capsule membraneuse qui contient l’os, laquelle n’est recouverte extérieurement que par la peau. Des bords de cette solution, vers le fond de la bourse, partent deux grands piliers charnus qui, après avoir donné un lambeau à la branchie de leur côté, se bifurquent; leur partie antérieure forme le pilier île l’entonnoir; l’autre est le pilier de la tète, et donne des expansions sur la tunique du foie. De la face postérieure de ce pilier de la tête liait transversalement la calotte charnue qui va joindre l’entonnoir, et ferme le côté de l’ouverture de la bourse comme dans le poulpe *.
Les Gbres musculaires de la bourse sont trèsserrées et difficiles à distinguer; cependant on parvient à voir qu’elles composent une couche très-épaisse de Gbres transverses recouvertes à l’extérieur et à l’intérieur d’une couche excessivement mince de Gbres longitudinales.
Les ailes ne font point corps avec la bourse et ne lui sont unies que par la peau et les vaisseaux ; adhérant à leur naissance au cartilage longitudinal dont nous avons parlé, elles sont composées de deux plans de Gbres transversales très-distinctes, entre lesquels passent les vaisseaux. Ces deux plans de muscles sont fortement unis l’un à l’autre.
Les muscles des pieds ordinaires sont semblables à ceux du poulpe; mais les ventouses sont autrement constituées : elles sont pédiculées et forment un tube soutenu par un cylindre cartilagineux, et garni à son bord libre d’un bourrelet annulaire qui s’applique contre le corps pour empêcher l’air ou l’eau de pénétrer dans le tube; à l’intérieur s’enfonce un piston formé de Gbres élastiques recourbées qui naissent de la face externe du cylindre cartilagineux, près du bord voisin du pied. Au centre de ce piston s’insère un muscle conique, qui sert de Lige pour l’élever et former le vide dans le cylindre. Ces ventouses sont petites, nombreuses cl semées sans ordre sur les huit pieds ordinaires ; mais elles sont plus
* Cuvier, Mém. pour servir à l’an, (les mollusques, in p. 45.
grandes à l’extrémité élargie des deux longs bras tentaculaires qui prennent naissance chacun dans un creux siLué entre le pied antérieur de son côté et le pied suivant.]
c. Dans lo calmar.
[Le calmar a les huit pieds, les deux longs bras, et les ventouses pédiculées de la seiche.
Les pieds n’ont que deux rangs de ventouses, dont le mécanisme est semblable à celui de la seiche; elles n’en diffèrent que par l’anneau ou le cylindre cartilagineux qui a son bord dentelé. Quant à la texture du pied lui-même, lorsqu’on en coupe un transversalement, on trouve à peu près les mêmes parties que dans le poulpe et la seiche, mais un peu autrement disposées. L’espace membraneux qui entoure le canal, au lieu d’être rhomboïdal, offre la Ggure d’un écusson échancré, et cette échancrure est due à la grande épaisseur que prend sur ses bords le muscle longitudinal de la face correspondante aux ventouses; les trois autres muscles sont moins distincts, leur coupe ne présente plus, à proprement parler, qu’une zone à Gbres rayonnantes. Sur les côtés, on distingue cependant encore une bande mince, à ûbres obliques ; une autre, à Gbres longitudinales; puis, sur le tout, le muscle à Gbres circulaires, qui donne un fort faisceau au pédicule de chaque ventouse.
Les muscles des nageoires ne se composent également que de deux plans de Gbres transverses, insérées au cartilage longitudinal dont nous avons parlé : l’un répond à la face dorsale, et l’autre à la face ventrale; ils sont accolés l’un à l’autre d’une manière assez lâche, et entre eux passent les vaisseaux. Chaque plan de Gbres, en agissant alternativement, élève ou abaisse la nageoire. ]
B. Dans les ptéropodes.
[Les ptéropodes nagent, comme les céphalopodes, dans la haute mer, mais ils n’ont point de pieds pour ramper ni se Gxer. Leur corps oblong présente une enveloppe tapissée de quelques Gbres longitudinales minces, qui servent, sans doute, à le raccourcir et à le diriger, quand l’animal nage. Leurs organes du mouvement consistent en nageoires placées comme des ailes aux deux côtés de la tête et du corps. La plus grande espèce, ou du moins la plus singulière, est la cymhulie. Cet animal est pourvu de deux grandes nageoires en forme d’ailes de papillon, qui lui font donner sur les côtes de Provence le nom de papillon de mer. Ces nageoires offrent deux plans superposés de muscles à Gbres rayonnantes, qui se croisent un peu sur les bords, de manière à laisser entre elles de petits intervalles en forme de lozange. C’est
ARTICLE PREMIER. — MOLLUSQUES
an moyen de ces deux plans de muscles que l’animal, rapprochant et écartant alternativement l’une de l’autre les extrémités des nageoires, se meut avec assez de rapidité, la pointe de sa coquille en avant.
Les nageoires des Kyalea etdesc/wsontégalcment cette forme d’ailes , et sont probablement composées de muscles semblables à ceux de la cymbulie; mais les individus que nous avons pu nous procurer n’étaient point en état d’être examinés sous ce point de vue d’une manière suffisante. Nous savons seulement que n’étant point lestés par une coquille pesante comme celle des cymbulies, ces animaux sautillent continuellement par 1 agitation précipitée de leurs nageoires.]