XI II
Au reste, ce n’est point de sa plume seulement que le citoyen Duméril a contribué à cet ouvrage. Il m’a toujours secondé dans les nombreuses dissections qu’il m’a fallu (aire ; il en a suivi plusieurs d’après des vues qui lui étaient propres, et que lui suggéraient ses connaissances étendues en histoire naturelle et en physiologie ; et je dois à sa perspicacité une multitude d’observations piquantes et de faits curieux qui m’auraient échappé.
Je dois aussi beaucoup à la complaisance du citoyen Rousseau, votre aide-anatomiste au Muséum d’histoire naturelle. Cet homme, aussi modeste qu’infatigable, méritera la reconnaissance de tous les anatomistes par les travaux pénibles qu’il a exécutés, sous vos ordres, pour la restauration et l’augmentation de la collection d’anatomie; et il m’aurait été impossible, sans lui , de rendre mes leçons dignes de paraître en public.
On concevra aisément la nécessité d’un tel secours, si on réfléchit combien les dissections ont besoin d’être multipliées pour un ouvrage du genre de celui-ci, et combien sont rares les occasions de faire celles de certaines espèces. Celui qui ne décrit que le corps humain, travaille tranquillement sur un objet dont il ne lui reste que quelques parcelles à découvrir, et qu’il peut reLrouver chaque fois qu’il veut vérifier ou corriger ses observations. Celui qui s’occupe des animaux, lorsqu’il trouve l’occasion d’en disséquer un qui ne l’a point été, est obligé de tout décrire ; si l’espèce est rare, s’il n’a pas l’espoir de la voir plus d’une fois, ni de rien rectifier, il faut qu’il mette plus d’exactitude dans ses recherches, en même temps qu’il en doit faire un plus grand nombre ; il faut alors passer les jours etles nuits dans un travail aussi malsain que fatigant.
Aussi la partie purement mécanique des éludes nécessaires à celui qui se livre à l’anatomie comparée est-elle si pénible, qu’il serait impossible à un seul homme d’y suffire, s’il n’était secondé par des amis aussi zélés que lui.
Ils m’ont ele d’autant plus nécessaires que mes leçons, ainsi que les lecteurs s’en apercevront aisément, sont partout fondées sur l’observation, et que, hors quelques faits sur lesquels j’ai soigneusement allégué mes autorités,
j’ai vu par moi-mémo tout ce que j’avanco. C’est ce qui a rendu peu nécessaire, dans l’abrégé actuel, les citations multipliées que je ne négligerai cependant point dans mon grand ouvrage, carje reconnais qu’il est juste de consacrer la mémoire des premiers observateurs d’un l'ai l u ti le. Ainsi, dans les endroits où je ne cite personne, je ne prétends nullement être regardé comme inventeur, mais je crois devoir être considéré comme une autorité à ajouter à celles qui peuvent déjà exister sur les mêmes faits.
Au reste, ce défaut de citations dans les choses qu’il m’a éLé possible de vérifier moimême, et que j’ai le plus souvent démontrées publiquement dans mes cours, ou dont les preuves sont déposées dans la collection d’anatomie du Muséum, vient plutôt de ce que ces démonstrations et cetle exposition publique rendaient toute autre autorité inutile, que de ma négligence à m’enquérir de ce qui avait été fait avant moi. Je ne crois pas être resté très en arrière de mes prédécesseurs ; et si j’ai cru, dans beaucoup de cas, qu’il était plus aisé de recourir à la nature que de chercher à expliquer les descriptions obscures ou insuffisantes de plusieurs modernes, ou que de passer plusieurs jours pour rencontrer quelques pierres précieuses, enfouies dans les discussions de philosophie scolastique qui remplissent les auteurs du seizième siècle, je regarde cetle méthode comme un avantage que mon heureuse position me procurait, en me dispensant d’avoir recours à la compilation, et point du tout comme un sujet de reproche.
Ce qui m’a surtout guéri de l’envie de construire avec des matériaux étrangers, ce sont les résultats informes qu’ont obtenus de cetle façon quelques auteurs estimables, mais dépourvus des moyens d’observer. Ils n’ont pu éviter de reproduire des choses fausses, d’autres inexactes ou même contradictoires; et comme l’aspect constant de la nature ne maîtrisait point leur imagination, ils n’ont pu s empêcher de créer des systèmes, ni de mettre de la partialité dans leur jugement sur les faits, en choisissant de préférence ceux qui favorisaient leur manière de voir.
Vous devinez aisément que le plus grand nombre de ces auteurs se trouve dans une
LETTRE A J. C. MERTRUD.
nation qui, tout excellente qu’elle est par son génie inventif et par son infatigable patience dans les recherches de tout genre, n’a pas toujours su contenir dans des bornes convenables son penchant à montrer de l’érudition, penchant qui ne vient peut-être que de trop de modestie et d’une déférence mal entendue pour les autres.
Une autre nation non moins admirable par la hardiesse de ses vues et la force qu’elle déploie dans les travaux relatifs aux sciences, semble avoir donné dans un excès opposé à celui que je viens de reprendre, en méprisant un peu trop les étrangers, en n’estimant et même en ne consultant presque que ses compatriotes. Celle espèce d’orgueil, utile peut-être en politique, ne peut, dans les sciences et surtout dans les sciences de faits, que rétrécir les idées, et conduire à une sécheresse qui fait le caractère de quelques-uns de ses auteurs en histoire naturelle et en anatomie comparée.
Vous trouverez, j’espère, que j’ai fait mon possible pour éviter ces deux écueils, et qu’en m’efforçant d’observer toujours la nature, je n’ai point voulu marcher sans guide, et que j’ai étudié ceux qui pouvaient m’indiquer des sentiers nouveaux ou utiles.
Je crois avoir employé les principales découvertes des auteurs modernes qui ont traité l’anatomie d’une manière physiologique. Les Stenon, les Swammerdam, les Collin, les Duverney, les Petit, les Lyonnet, les Haller, les Monro, les Hunier, les Geoffroy, les Yicq-d’Azir, les Camper, les Blumenbach, les Scarpa, les Comparetti , les Kielmeyer, les Poli, les Harwood, les Barthez, m’ont fourni les données d’où je suis parti; et quoique j’aie revu par moi-même une grande partie de ces données, ce n’est pas moins à ces hommes célèbres que la gloire en est due , puisque , sans leurs écrits, le plus grand nombre des laits consignés dans cet ouvrage me seraient échappés.
Je dois aussi reconnaître les services que in’onl rendus les naturalistes les plus récents. Depuis que l’histoire naturelle prend enfin la nature pour base de ses distributions, ses rapports avec l’anatomie sont devenus plus intimes; l’une de ces sciences ne peut faire un pas sans que l’autre en profite. Les rappro-
chements que la première établit indiquent souvenL à l’autre les recherches qu’elle doit faire. Aussi, sans parler de Daubenlon eL de l’allas, également placés au premier rang dans l’une comme dans l’autre science, je suis redevable de beaucoup de vues, et surtout de plus de régularité dans ma marche, aux nouveaux zoologistes, parmi lesquels je dois surtout nommer Ilay, Klein, Linné, Bulfon, Lacépôde, Lamarck, Bloch, Fabricius, Latreille, et tous ceux qui ont tenté par différentes voies de s’approcher de cellé méthode naturelle unique, qui doit faire le but de tous les efforts des naturalistes, quoiqu’elle soit peut-être la pierre philosophale de leur art.
Quelques-uns de ces hommes célèbres m’honorant de leur amitié, je n’ai pas moins profité de leur conversation que de leurs écrits; et plusieurs de mes idées ont pris leur source dans les leurs, dont je me suis tellement nourri que j’aurais souvent peine à reconnaître ce que je dois plus particulièrement à chacun d’eux.
J’ai cherché à me rapprocher un peu plus de cette méthode naturelle, dans les tableaux qui sont dans ce volume, que je ne l’avais fait dans les éléments de zoologie : et je crois avoir fait dans la distribution des animaux plusieurs changements avantageux, dont je dois aussi une partie aux recherches des hommes que je viens de nommer; ainsi on reconnaîtra sans peine que j'ai profilé du travail du eiloyen Lacépède sur les oiseaux et sur les mammifères, et de celui du citoyen Lamarck sur les testacés, et que la division dés reptiles est celle qu’a proposée récemment le citoyen Brongniart *.
Vous reconnaîtrez, sans doute, dans ces aveux, le désir de rendre un témoignage éclatant de reconnaissance à tous ceux dout les idées ou les travaux m’ont été utiles ; mais je souhaite encore plus que vous y voyiez celui d'encourager et d’entretenir cet esprit communicatif, si noble, si touchant , qui règne aujourd’hui parmi la plupart des naturalistes. Occupés de défricher ensemble le vaste champ de la nature, ils sont, pour ainsi dire, en communauté de travaux et de succès; et
* Ces tableaux, dcveuus inutiles par la publication du Règue animal, ont été supprimés.
LETTRE A J. C. MERTRUD.
pourvu qu’une découverte soit faite, il leur importe peu qui, d’eux ou de leurs amis, y attachera son nom.
Je me repose, d’ailleurs, sur le jugement des personnes instruites en anatomie, pour discerner les observations qui me sont absolument propres; et j’espère qu’on les trouvera assez nombreuses pour me justifier d’avoir consenti à l’impression prématurée de ces leçons. 11 m’est d’autant plus permis d’exprimer cet espoir, que je n’ai d’autre mérite, à cet égard, que celui d’avoir profité d’une position favorable.
Ce n’est point dans la partie qui concerne le corps humain que j’ai pu prétendre à donner des observations neuves; je n’en ai dit que ce qui est nécessaire pour en rappeler l’idée au lecteur : et quoique mes descriptions soient faites sur le cadavre, à l’exception de quelques détails de névrologie pour lesquels j’ai suivi Sabattier et Sœmmering, elles ne diffèrent de celles de mes prédécesseurs que par l’expression.
Le citoyen Duméril a inséré presque partout sa nouvelle nomenclature, qui est analogue à celle qu’avait proposée le citoyen Cliaussicr, et qu’ont modifiée, chacun à leur manière, les citoyens Dumas et Girard. Sans attacher à cet objet une grande importance, il sera cependant intéressant que les anato-
mistes conviennent de quelque fixation dans leur idiome.
La physiologie n’occupe aussi qu’une place accessoire : je n’en ai inséré quelque chose que pour diminuer un peu la sécheresse des détails anatomiques, et pour indiquer diverses vues que l’anatomie comparée peut lui fournir.
C’est dans le même esprit que j’ai cité des traits qui n’appartiennent qu’à l’histoire naturelle proprement dite : il s’agissait presque toujours de rappeler au lecteur quelque fait propre à appuyer les théories anatomiques, ou d’indiquer quelques corrections que les observations d’anatomie comparée rendent nécessaires dans les distributions méthodiques.
Tels sont les motifs qui m’ont dirigé dans la publication de ces leçons. Il ne me reste qu’à exprimer le désir que les naturalistes ne m’accusent point d’y avoir cédé trop tôt, et que l’ouvrage leur paraisse assez utile pour les engager à me pardonner les imperfections qui s’y trouvent encore.
Accordez -moi en particulier l’indulgence que méritent, sinon l’importance de mon travail , du moins les sentiments respectueux et sincères avec lesquels vous l’offre votre disciple et votre ami.
Au Jardin des Plantes, le 28 ventôse an VIII.