‹ Leçons d'anatomie comparée [electronic resource]Chapitre 4 sur 174 · DE L’INSTITUT NATIONAL I)E FRANCE, ETC · texte numérisé non relu

DE L’INSTITUT NATIONAL I)E FRANCE, ETC

J E AN-CLAUDE MERTRtD,

PROFESSEUR I)E L’ANATOMIE DES ANIMAUX AU MUSÉUM d’üISTOIRE NATURELLE I)E TARIS

Le livre que je vous adresse vous doit son existence ; car, si mes leçons ont eu quelque intérêt, elles le tiennent surtout de l’usage que vous et vos collègues m’avez permis de faire de la belle collection qui est maintenant confiée à vos soins, et à la formation de laquelle vous avez tant contribué, lorsque Daubenlon la créait, lorsqu’il y puisait les matériaux de la partie la plus importante d’un ouvrage immortel * **.

Aujourd’hui que celte collection, enrichie par une administration sage et par un travail assidu, surpasse toutes celles qui existent dans son genre; aujourd’hui qu’elle présente, dans le plus bel ordre et dans le plus grand développement, toutes les parties du corps animal prises dans les espèces les plus éloignées, depuis celles qui s’approchent le plus de l’homme par leur perfection, jusqu’à celles où l’on n’aperçoit plus qu’une pulpe à peine organisée, la simple anatomie comparée est presque devenue un jeu : il suffit d’un coup d’œil pour apercevoir les variations, les dégradations succes-

* Nous réimprimons cette lettre sans y rien changer et sans y rien ajouter : elle servait de préface à la première partie de la première édition; mais aujourd’hui on ne peut plus la considérer que comme une pièce historique qui montre avec quelle réserve, malgré la part qu’il avait déjà prise à la formation des collections, son auteur s’avancait dans les champs d’une science où il a depuis imprimé une si forte trace.

**Lc citoyen Mertrud a été démonstrateur d’anatomie au jardin des Plantes, depuis xyào jusqu’à l’époque de l’érection de cet établissement en école spéciale d’Histoire naturelle, qu’il fut nommé professeur d’ Anatomie

sives de chaque organe; et si les effets que ces organes produisent ne sont pas encore expliqués, c’est qu’il y a dans les corps vivants quelque chose de plus que ces fibres, que ces tissus qui frappent nos yeux; c’est que la partie mécanique de l’organisation n’est, pour ainsi dire, que l’instrument passif de la vitalité, et qu’entre le premier ébranlement des éléments imperceptibles et le mouvement sensible qui en est le dernier résultat, il se passe une multitude de mouvements intermédiaires dont nous n’avons aucune notion.

Combien de combinaisons, de décompositions ont eu lieu dans cet intervalle? combien d’affinités ont joué? Et quel serait le physiologiste qui oserait seulement hasarder quelques conjectures sur le plus grand nombre des opérations qui se passent dans cet impénétrable laboratoire ? tant la chimie humaine, malgré les heureux efforts de nos contemporains, est encore dans l’enfance, lorsqu’on la compare à celle de la nature !

Cependant, ces ténèbres ne doivent point

comparée; c’est lui qui a travaillé avec Daubentou à l’anatomie de la plupart des quadrupèdes décrits dans la grande Histoire naturelle. Buffon,qui l’aimait et qui l’estimait , a parlé de lui avec éloge dans plusieurs volumes de son immortel ouvrage. Son attachement à sa patrie lui a fait refuser des postes brillants qui lui ont été offerts par des puissances étrangères, et entre autres celui de premier chirurgien du roi de Naples, qui lui fut offert en 1770, et celui de premier chirurgien du roi d'Espagne, auquel il a été réellement nomme en 1772. Il est l’inventeur de plusieurs procédés ingénieux relatifs aux préparations anatomiques.

LETTRE A. J. C. MERTRUD.

nous effrayer, c’est à l’anatomiste à y porter les premières lueurs; c’est à lui de faire connaître au physiologiste la partie matérielle des phénomènes et les instruments des opérations, de décrire les canaux que les liquides parcourent, les conducteurs qui transmettent les fluides, d’en suivre les embranchements et d’en reconnaître toutes les communications, c’est à lui de mesurer la vitesse de chaque mouvement et d’en déterminer la direction.

Blais pour remplir cette lâche d’une manière satisfaisante, il ne doit pas s’arrêter uniquement à ce que les phénomènes ont d’individuel; il faut qu’il distingue surtout ce qui fait la condition générale et nécessaire de chacun d’eux : et pour cela, il faut qu’il les examine dans toutes les modifications que peuvent y apporter leurs combinaisons avec d’autres phénomènes; il faut aussi qu’il les isole, qu’il les débarrasse de tous les accessoires qui les voilent; en un mot, il faut qu’il ne se borne point à une seule espèce de corps vivants, mais qu’il les compare toutes, et qu’il poursuive la vie et les phénomènes dont elle se compose dans tous les êtres qui en ont reçu quelque parcelle. Ce n’est qu’à ce prix qu’il peut espérer de soulever le voile mystérieux qui en couvre l’essence.

En effet, la physiologie doit nécessairement suivre la même marche que toutes celles des sciences physiques que l’obscurité et la complication des phénomènes n’ont point encore permis de soumettre au calcul : ne possédant aucun principe démontré, d’où les faits particuliers puissent se déduire comme des conséquences, c’est dans la série de ces faits seulement que la science consiste jusqu’ici; et nous ne pouvons espérer de remonter à des causes générales qu’autant que nous aurons classé les faits, et que nous serons parvenus à les ranger sous qyelques lois communes : mais la physiologie n’a pas pour cet effet le même avantage que les sciences qui opèrent sur les substances non organiques, que la chimie et la physique expérimentale, par exemple. Celles-ci peuvent réduire à une simplicité presque indéfinie les problèmes qu’elles se proposent; elles peuvent isoler les substances dont elles veulent reconnaître les rapports et la nature , et les combiner ou les rapprocher successivement de toutes les autres. Il n’en est

pas de même de la physiologie. Toutes les parties d’un corps vivant sont liées; elles ne peuvent agir qu’autanl qu’elles agissent toutes ensemble : vouloir en séparer une de la masse, c’est la reporter dans l’ordre des substances mortes, c’est en changer entièrement l’essence. Les machines qui font l’objet de nos recherches ne peuvent être démontées sans être détruites; nous ne pouvons connaître ce qui résulterait de l’absence d’un ou de plusieurs de leurs rouages, et par conséquent nous ne pouvons savoir quelle est la part que chacun de ces rouages prend à l’effet total.

Heureusement la nature semble nous avoir préparé elle-même des moyens de suppléer à celte impossibilité de faire certaines expériences sur les corps vivants. Elle nous présente, dans les différentes classes d’animaux, presque toutes les combinaisons possibles d’organes; elle nous les montre réunis, deux à deux, trois à trois, et dans toutes les proportions; il n’en est, pour ainsi dire, aucun dont elle n’ait privé quelque classe ou quelque genre; et il suffit de bien examiner les effets produits par ces réunions, et ceux qui résultent de ces privations , pour en déduire des conclusions très-vraisemblables sur la nature et l’usage de chaque organe et de chaque forme d’organe.

On peut observer la même marche, pour déterminer l’usage des diverses parties d’un organe , et pour reconnaître celles qui sont essentielles et les distinguer de celles qui ne sont qu’accessoires. Il suffit de suivre cet organe dans toutes les classes qui l’ont reçu et d’examiner quelles sont les parties qui s’y trouvent toujours, et quel changement opère dans les fonctions relatives à cet organe, l’absence de celles qui manquent dans certaines classes.

Mais il n’est pas permis de borner ces recherches à quelques espèces : souvent une seule négligée recèle une exception qui détruit tout un système. Cette méthode de raisonner en physiologie ne peut devenir rigoureuse qu’autant qu’on approchera de la connaissance complète de l’anatomie des animaux; cependant, si dans son état actuel, cette dernière science ne peut nous conduire encore directement à des découvertes certaines, elle est déjà du moins la pierre de louche des résultats obtenus par toutes les autres voies;

LETTRE A J. C. MERTRU'D.

et il a souvent suffi d’un seul l'ait d’anatomie comparée, pour détruire un échafaudage entier d’hypothèses physiologiques.

Aussi a-t-on reconnu dans tous les temps l’importance de l’anatomie comparée; et si l’abus qu’on en avait fait vers la fin du siècle dernier, en donnant trop souvent pour humaines des organisations propres aux animaux, avait porté à la négliger dans la première moitié du siècle présent, on l’a reprise avec ardeur, et une multitude d’hommes recommandables s’y sont livrés de préférence depuis un certain nombre d’années.

On doit au Muséum national d’histoire naturelle de Paris la justice de dire que les savants qui y ont été employés ont contribué dans tous les temps à encourager et à propager cette étude. Les noms de Duvemexj , de Ferrein , de Petit sont célèbres dans les fastes de la science. Buffon lui donna un nouvel essor, en faisant voir son importance dans la partie caractéristique de l’histoire naturelle. Son digne collaborateur, JJaubenton , en fil, par ses immenses travaux, la base désormais inébranlable de la zoologie; il encouragea, il aida de ses conseils et de la communication des objets confiés à sa garde, cet autre de vos elèves qui aurait porté à son faîte l’anatomie comparée, si le malheur des temps ne nous l’eût enlevé dans la force de l’âge. Ecrivain élégant, physiologiste ingénieux, anatomiste profond, V icq-d’Azyr ne sera jamais remplacé; mais du moins ceux qui le formèrent existent encore : les trésors qu’ils lui confièrent sont augmentés; leurs dépositaires trouveront, pour en faire usage, des hommes aussi dévoues et aussi reconnaissants.

Les savants qui composent l’administration actuelle du Muséum étaient dignes de suivre les glorieux exemples de leurs prédécesseurs; aussi ai-je reçu de leur part, comme de la vôtre, tous les secours que je pouvais attendre d’un amour éclairé pour la science, embellis de toutes les grâces dont pouvait les orner la plus noble amitié. Rien n’a été épargné de ce qui pouvait conduire à des découvertes, ou seulement à compléter le système de nos connaissances en anatomie comparée. Les correspondants du Muséum ont imité 1 exemple de I administration. Le citoyen Haillon , surtout, ce naturaliste si connu par les

observations précieuses qu’il a fournies à Buffon, et par celles qu’il continue de faire, m’a procuré, avec un empressement et une générosité sans égale, les oiseaux et les poissons les plus rares. Le citoyen Ilombert, du Ilâvre, qui se livre avec le plus grand succès à l’élude des mollusques et des vers marins, m’en a communiqué un grand nombre, qui m’ont été très-uliles par leur conservation parfaite; les citoyens Beauvois, Bosc et Olivier, revenus , les deux premiers, de l’Amérique Septentrionale, le troisième, du Levant, de l’Égypte et de la Perse, ont bien voulu me donner quelques-uns des objets précieux qu’ils ont rapportés; aussi je crois n’avoir aucun sujet d’envier la position où se trouvait Aristote, lorsqu’un conquérant, ami des sciences et savant lui- môme, lui soumettait des hommes et lui prodiguait des millions pour Je mettre à même d’avancer l’histoire de la nature.

Cette assertion n’étonnera point lorsqu’on saura qu’il m’a été permis de disséquer, nonseulement les animaux qui sont morts à la Ménagerie, mais encore ceux qui avaient été rassemblés depuis un grand nombre d’années de toutes les parties du monde, et conservés dans la liqueur ; collection que le temps seul a pu porter au degré de perfection où elle est aujourd’hui, et pour laquelle aucune puissance n’aurait pu suppléer à celle du temps.

En m’ouvrant vos trésors, en m’associant aux travaux nécessaires à leur arrangement et à leur augmentation , vous ne m’avez imposé qu’une condition; c’est d’en faire jouir les naturalistes, par une description digne de leur importance.

Vous savez avecquelle assiduité j’y travaille; mais vous savez aussi mieux que personne combien de temps un pareil ouvrage exige : les faits appellent les laits. Quelque riche qu’on en soit, on en désire toujours. Tantôt c’est une espèce que l’on voudrait comparer à celles que l’on connaît déjà; tantôt c’est un organe sur lequel on voudrait encore tenter quelques essais pour en mieux développer la structure. Dans d’autres endroits, on a besoin de réflexions plus prolongées ; on ne sent pas encore assez bien l’ensemble de son objet , les rapports de ses parties. C’est surtout en histoire naturelle qu’on est toujours mécontent

LETTRE A J. C. MERTRUD.

île ce qu’on a fait, parce que la nature nous montre à chaque pas qu’elle est inépuisable. La partie mécanique seule, comme les préparations, les dessins et les gravures, exigeront un temps qu’aucun soin, aucune dépense ne pourraient abréger.

Ainsi je ne puis raisonnablement espérer de terminer mon ouvrage d’ici à plusieurs années. Cependant je m’efforce de faire jouir, autant qu’il est en moi, les jeunes anatomistes de tout ce que les collections contiennent déjà de neuf et d’important; je leur développe les rapports que les faits nous laissent déjà entrevoir; et ne me bornant point à leur exposer dans un ordre quelconque les observations consignées dans les ouvrages imprimés, je ne leur cache aucune de celles que j’ai eu occasion de faire, en marchant, quoique de loin, sur les traces des auteurs célèbres qui m’ont précédé. Cette confiance de ma part, et ces efforts pour rendre le corps de la science aussi complet que l’état actuel des observations le permettait, ayant attiré à mes cours quelques élèves pleins de talents et d’assiduité, ils ont pris la peine de recueillir mes leçons avec beaucoup d’exactitude, et il en est résulté divers manuscrits, qui pourraient être considérés comme des ouvrages élémentaires différents pour la marche, et, à ce que je crois, plus complets pour la matière, que ceux qui ont paru jusqu’ici sur l’ensemble de l’anatomie comparée; et tout imparfaite que devait être leur rédaction, il en a couru des copies qui ont été employées utilement dans quelques autres cours, et même dans quelques ouvrages imprimés : abus très-léger, à la vérité, et qui ne m’empêchera point de continuer à faire connaître les observations qui me sont propres, à tous ceux qui pourront le désirer, mais suffisant cependant pour que je tâche de m’assurer par l’impression la date et la propriété de quelques-unes. Une raison d’un autre genre a encore contribué à me déterminer à consentir à la publication d’un de ces manuscrits : c’est le besoin réel où sont la plupart des élèves qui suivent un cours quelconque, d’avoir un ouvrage qui contienne, dans un ordre convenable, le détail des faits qui en font l’objet; détail qu’il est presque impossible de rendre avec exactitude dans un débit oral, où l’on se laisse toujours emporter davantage aux vues

et aux réflexions propres à captiver l’attention des auditeurs, et où ceux-ci, d’ailleurs, no pourraient saisir assez rapidement ces faits , surtout quand ils sont aussi nombreux et aussi variés que dans l’anatomie comparée. Enfin, j’ai pensé que cette impression pourrait encore être agréable et utile, non-seulement aux anatomistes qui ne peuvent suivre mes leçons, mais à toutes les personnes qui s’occupent de physiologie eL d’histoire naturelle, et qui n’ont eu jusqu’à présent aucun livre qui contînt un ensemble systématique sur l’organisation interne des animaux. Quoiqu’on ne puisse et ne doive considérer celui-ci que comme une espèce d’abrégé ou de programme de l’ouvrage auquel je travaille, il n’en est pas moins vrai qu’il contient déjà un ensemble imposant des faits, et qu’il peut servir de base à des recherches ultérieures trôs-multipliées. Peutêtre donnera-t-il lieu aux personnes qui s’intéresseront à son objet de publier les faits neufs ou isolés qui se seront présentés à elles, et qui pourront occuper une place dans le grand plan ; peut-être m’indiquera-l-on des vues et des corrections importantes; en un mot, je ne regretterai point d’avoir livré à la critique un ouvrage imparfait, s’il peut en revenir, par moi ou par d’autres, quelque bien à la science.

Ces leçons ont été rédigées, comme le titre l’indique, d’après mes démonstrations orales , par l’un de mes plus chers élèves et de mes meilleurs amis, le citoyen Duméril, dont les talents viennent d’être récompensés par la place importante de chef des travaux anatomiques de l’licole de médecine, qui lui a été décernée après un concours solennel. Ayant suivi mes cours pendant quatre ans, il a recueilli si exactement tout ce que j’y ai développé, qu’il aurait été difficile à moi-même de le faire mieux. J’ai revu son manuscrit avec le plus grand soin ; j’ai suppléé partout les faits de détail qui n’étaient point susceptibles d’être exposés dans des leçons publiques ; j’ai rectifié les choses que j’avais pu avancer trop légèrement; j’ai ajoulé ce que mes dissections ou mes lectures m’ont appris depuis que j’ai fait les leçons auxquelles elles se rapportent, et je n’hésite point aujourd’hui à reconnaître cet ouvrage comme le mien , et à avouer toutes les assertions qui y sont contenues.

LETTRE A J. C. MERTRUD.

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