AYANT-PROPOS
Je n’arrêterai pas' longtemps le lecteur au seuil de ce livre. Pour le connaître il n’a qu’à y jeter un instant les yeux. Le titre en dit suffisamment l’objet ; et, dès la première page , l’esprit qui l’a inspiré se montra clairement.
C’est d’économie politique qu’il y est question ; mais ce n’est pas un traité , ce n’est pas même, à bien dire, un cours d’économie politique ; et les personnes qui y chercheraient l’exposé régulier de cette vaste science n’y trouveraient pas tout ce qu’elles y auraient cherché. Ce sont des leçons, de simples leçons , portant, il est vrai , sur les sujets les plus considérables et les plus discutés , mais portant sur un nombre limité de sujets définis ; laissant , par conséquent , à côté d’elles, place pour une suite plus longue peut-être d’autres leçons ; et marquées d’ailleurs, en elles-mêmes, dans leur forme comme dans leur fond, dans leurs dévelop-
pemenls comme dans leurs lacunes, des inévitables et indélébiles caractères de l’enseignement oral.
C’est d’économie politique qu’il est question dans ces leçons; mais ce n’est pas l’Économie politique, dans le sens étroit et restreint qu’on donne trop souvent à ces mots , qui les remplit tout entières ; et les personnes qui n’y chercheraient qu’un hymne en l’honneur de la richesse et les formules pratiques de la prospérité terrestre y trouveraient autre chose que ce qu’elles y auraient cherché. L’économie politique, . à mes yeux , comme aux yeux de ses plus illustres représentants , n’est pas une science isolée , mais une branche de la science générale de l’homme, qui ne peut se détacher de l’ensemble sans se dessécher et s’amoindrir ; ce n’est pas par le dehors seulement, c’est par le dedans aussi qu’elle doit envisager la na ture humaine, et ce n’est pas avec l’expérience seule, *.• c’est avec la morale qu’elle a à compter. C’est l’expérience qui lui fournit les faits qu’elle étudie ; mais c’est la morale , la morale seule , qui éclaire les faits en leur donnant un sens et qui en détermine et en consacre les lois. Il faut à l’homme des biens physiques, et il lui importe de connaître et d’employer les moyens les plus simples et les plus sûrs d’acquérir et de conserver ces biens , parce qu’il a un corps à
soutenir et à développer ; et c’est en vain qu’au nom d’un spiritualisme de parade on fait mine de se révolter contre cette nécessité imposée par la Providence. Mais ce ne serait qu’une nécessité, en effet, une dépendance fatale et un abaissement douloureux, et l’acquisition ou la jouissance des biens physiques ne seraient que des accidents à la merci d’accidents contraires , si ce corps, qui s’en empare et qu’ils soutiennent, n’était l’agent et le représentant d’une âme dont l’essence est inviolable et sacrée. C’est par l’action du >rps sur la matière que se poursuivent et se réalisent Vrichesse et le bien-être ; et c’est en procédés ou en résultats matériels que se résolvent toutes les découvertes et tous les progrès de la science et de l’industrie. Mais ces résultats et ces procédés n’ont une valeur et une portée que parce qu’ils attestent et traduisent des règles supérieures à la matière; et, si l’action de l’homme modifie le monde et le plie à son usage, c’est parce qu’elle émane d’une âme qui domine et dépasse le monde et le corps. C’est de l’âme, én d’autres termes, que part l’action du corps; et c’est pour elle qu’elle est faite : c’est elle qui la motive, qui la commande et qui la limite. C’est parce qu’il est un droit que l’intérêt est respectable, et dans la mesure dans laquelle il est un droit au’il est respectable.
C’est aussi dans cette mesure seulement qu’il est vraiment un intérêt; et, si l’utile, comme l’a dit admirablement M. Proudhon, n’est que l’aspect pratique du juste, le juste à son tour, est l’aspect moral de l’utile. L’homme , quoiqu’il fasse , est esprit et matière , besoin et devoir ; et la tâche de l’homme , complexe et double comme sa nature , est à la fois matérielle et morale, imposée et méritoire. C’est sanssuccès, comme sans raison , qu’il essayerait ou de se réduire entièrement à la partie animale de son être ou de s’en affranchir tout à fait , ou de n’avoir d’attaches qu’avec la terre ou de rompre toutes celles qui l’y relient. Les fonctions basses relèvent des fonctions hautes sans doute ; mais les hautes dépendent des basses.
Il est possible que ce caractère moral de l’avancement matériel n’ait pas toujours été suffisamment aperçu et signalé par ceux qui s’en sont faits les défenseurs et les apologistes ; comme il est certain qu’il a été souvent méconnu et nié par ceux qui s’en sont constitués les adversaires. Il est possible qu’en parlant aux hommes de leurs intérêts on ne se soit pas toujours assez souvenu qu’il n’y a pas d’intérêt que ne soutienne un droit , comme il est certain qu’en parlant aux hommes de leurs devoirs on a souvent oublié qu’il n’y a pas de devoir qui ne suppose un intérêt.
On a vu des ouvriers du progrès matériel qui faisaient profession de ne demander aucun secours à la morale ; et l’on a vu des ouvriers du progrès moral qui se faisaient une gloire de répudier et de condamner tout souci matériel. C’est pour cela, sans doute, que, dans une voie comme dans l’autre, tant de mécomptes ont été rencontrés , tant d’efforts sont demeurés stériles ; car toute maison divisée contre elle-même est condamnée à périr, et tout travail qui se combat et s’annule est voué à l’impuissance. Le temps de ces divisions funestes commence à passer, Dieu merci! Grâce à des économistes qui , en demandant à la morale sa chaleur et sa lumière , ont su éclairer et animer jusqu’aux plus arides obscurités de la science de la production ; grâce à des moralistes qui, en empruntant à l’économie;politique ses observations et ses preuves , ont su fournir aux âmes avides de justice un aliment et un but, et trouver enfin, dans la difcile carrière du dévouement , quelques fils ‘véritablement conducteurs, l’économie politique et la morale ont cessé de se traiter en ennemies, et bientôt elles sauront qu'elles sont sœurs. L’avenir des sociétés modernes est au prix de leur réconciliation ; et c’est là le sens de la déclaration énergique qui sert d’épigraphe à ce livre. C’est donc à hâter le jour de cette réconci-
liation nécessaire et féconde ; c’est à montrer partout l’accord du juste et de l’utile, de l’intérêt et du droit ; c’est à enseigner à tous que la justice est le bien suprême et que tous les biens découlent de la justice ; c’est à relever le moral , parce qu’il est le ressort du physique, à fortifier le physique parce qu’il est le soutien du moral, et à apprendre aux sociétés, comme aux individus, à honorer et à respecter « le vase » trop souvent profanés de leur corps®; c’est à restituer, enfin, en en manifestant l’inépuisable et sublime harmonu l’admirable unité de la nature humaine et la souvt raine sagesse du plan divin , que doivent s’appliquer sans relâche tous les efforts des hommes soucieux du bonheur ou de la dignité de leurs semblables, de ceux qui pensent que la terre est quelque chose et de ceux qui pensent que la terre n’est pas tout.
C’est à cette tâche, du moins, que, dans la mesura de mes forces, j’ai sincèrement appliqué mes efforts ; c’est cette pensée , supérieure au travail du jour et à son but immédiat , qui m'a constamment soutenu et guidé dans mes travaux ; et c’est pour cela qu’appelé à exposer, du haut d’une chaire publique, les principes de la science qu’on appelle la science des richesses, j’ai cru devoir, dans une large mesure, faire appel aux préceptes de la science du devoir, et parler de justice au-
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tant au moins que de profit. N’est*ce pas pour l’homme et par l’homme que toute richesse est faite ; de lui qu’elle émane et à lui qu’elle aboutit ; et la source première de tout ce qui paraît au dehors , aussi bien que sa fin dernière , n’est-elle pas au dedans et au plus profond du dedans? C’est donc par l’homme, et par l’homme seul, qu’on peut améliorer la destinée de l’homme ici-bas ; et tout revient à éclairer son esprit ou à élever son cœur , à le rendre plus habile ou plus équitable , plus instruit ou plus sage , et à lui donner, au nom de sa vie présente ou au nom de sa vie à venir, plus d’énergie dans l’effort, plus de discernement dans la jouissance , plus de mesure dans le désir.
L’accueil fait à ces leçons , soit au moment où elles ont été prononcées , soit lors de leur première publication , m’a prouvé qu’en dépit de la faiblesse de la oix qui s’en faisait l’organe, ces sentiments et ces idées ne trouvaient fermés ni les intelligences ni les cœurs, et que > si les vérités économiques étaient encore trop souvent peu goûtées, c’était surtout faute d’être assez connues. C’est pour cela, et pour répandre, autant qu’il dépend de moi, dans un champ plus étendu la semence dont je crois la diffusion nécessaire , que je me détermine , dès maintenant , et sans leur avoir fait subir d’autres changements qu’une révision atten-