‹ Leçons d'économie politique faites à MontpellierChapitre 24 sur 25 · DE LA RÉGLEMENTATION DES SALAIRES ET DES COALITIONS · texte numérisé non relu

DE LA RÉGLEMENTATION DES SALAIRES ET DES COALITIONS

Messieurs,

« La liberté fera aux intérêts une justice que l’arbitraire ne saurait leur faire. » Ces belles paroles de M. de Lamartine* pourraient être prises pour devise par l’économiste et par le législateur ; car partout ( nous en avons assez vu , je l’espère , pour pouvoir désormais

1 Celle citation est la reproduction textuelle de celle faite par Bastlat , en présence de M. de Lamartine, dans son discours à Marseille, au mois d août 1847. Voy. Bastiat, t. ï, p. 309.

Dans sa Première Lettre à M. de Lamartine, 1. 1", p. 417, le môme auteur cite encore en ces termes sou illustre adversaire :

« Il n'y a d'autre organisation du travail que sa liberté, il n'y a d'autre distribution des salaires que le travail se rétribuant par ses oeuvres, et se faisant à lui-méme une justice que vos systèmes arbitraires ne lui feraient pas. Le libre arbitre du travail dans le producteur, dans le consommateur, dans le salaire , dans l'ouvrier, est aussi sacré que le libre arbitre de la conscience dans l'homme. Eu touchant à l'un on tue le mouvement, en touchant à l'autre on tue la moralité. Les meilleurs gouvernements sont ceux qui n'y touchent pas. »

Et ailleurs : « Nous ue connaissons d'autre organisation possible du travail , dans un pays libre , que la liberté se rétribuant elle-même par la concurrence , par la capacité , par la moralité. >

parler en termes généraux), partout l’étude des phé- . nomènes économiques révèle l’existence de lois natu* rellesqui tendent d’elles-mêmes au bien quand la liberté est respectée, qui y ramènent par la souffrance quand elle est violée. Pourquoi suis-je contraint d’ajouter que ces violations ont été de tout temps nombreuses; que ce n’est que lentement que les lois naturelles, malgré cette double pression de la récompense et du châtiment, ont été reconnues et acceptées; et que l’ignorance et la passion ne cessent, de nos jours encore , de faire effort pour troubler, par leurs combinaisons insensées et coupables , l’équilibre et l’harmonie spontanée des intérêts humains?

Ces réflexions, Messieurs, pourraient s’appliquer à tous les sujets économiques, mais peut-être conviennent-elles plus spécialement éncore au sujet qui doit nous occuper ce soir. Les conditions du salaire , nous avons pu déjà le pressentir, sont au fond aussi rigoureuses que les conditions de l’équilibre des liquides; et cependant on n’a cessé — on ne cesse, devrais-je dire peut-être — de s’ingénier pour contrarier cet équilibre qui tend à se faire lui-même. On se tourmente pour corriger ce qu’on appelle le désordre, et l’on ne fait qu’empêcher l’ordre de s’établir, au grand préjudice de l’humanité. Il y a près d’un siècle, en 1776, Adam Smith terminait son long chapitre sur les salaires par cette citation du docteur Burn : « Après une expérience de plus de quatre cents ans , il est bien temps entin de ne plus se tourmenter pour assujettir à des règlements

ce qui, par sa nature, ne parait pas être susceptible d’une exacte détermination. » Buchanan , dans le commentaire qu'il fait de ce chapitre, remarque pareillement que « les rapports d’ouvrier à maître forment un contrat volontaire, et que la loi ne doit pas intervenir pour forcer l’un à se soumettre à l’autre. » Mais il ajoute aussitôt : «Cependant les législateurs des siècles précédents semblent avoir considéré la loi comme un remède

efficace pour tous les maux ; et, au lieu de livrer le travailleur aux ressources de son industrie et de son talent, ils ont généralement essayé de fixer son sort par des règlements arbitraires. » Aux législateurs des siècles précédents Buchanan aurait pu, sans se tromper, il aurait dû , pour être exact , ajouter les législateurs et les citoyens du siècle présent, ou, pour mieux dire , les hommes de tous les siècles. En tout temps et en tout pays, d’en haut et d’en bas, par autorité ou par violence, par les maîtres, par les ouvriers, par tout le monde, toujours des efforts ont été faits pour substituer au salaire normal un salaire arbitraire, à la loi naturelle une loi artificielle, édictée dans l’intérêt tantôt des uns, tantôt des autres, et en réalité toujours nuisible à tous. C’est de ces tentatives déplorables, c’est de cette histoire douloureuse et instructive à la fois, que je vais, Messieurs, essayer ce soir de mettre quelques traits sous vos yeux.

Deux régimes, avant celui qui prévaut aujourd’hui.

ou tend à prévaloir, dans l’Europe presque entière, y ont régné tour à tour : le régime de la force, la domination et l’oppression non déguisées, résultat direct de la conquête; et le régime Au droit divin, qui, malgré le juste abandon et le discrédit général où il est tombé de nos jours, a été cependant , nous devons le proclamer, un progrès sur le régime de la force : car si, d’une part, le droit divin donnait au pouvoir une toute-puissance et une inviolabilité en quelque sorte sorte absolues , à titre de représentant sur la terre de la Divinité, il lui donnait d’autre part aussi , et au même titre , une responsabilité qui pouvait tempérer la rigueur de l’exercice de ses droits. En sûreté vis-à-vis des hommes, les souverains de droit divin ne l’étaient pas vis-à-vis de Dieu; et, s’ils n’avaient pas à compter avec leur troupeau sans défense, ils avaient à compter avec le Maître du pasteur et du troupeau. Ce n’était là toutefois, il faut l’avouer, qu'une garantie souvent insuffisante ; et, ni sous l’un ni sous l’autre régime, la liberté individuelle ne pouvait guère obtenir le respect qui lui est dû : elle devait, au contraire, céder humblement le pas en toute circonstance, soit au droit brutal de la force, soit à cette suprématie qui prétendait descendre de Dieu, et dont l’infatuation faisait dire à Louis XIV, dans ses Mémoires et dans ses Instructions au Dauphin, des paroles telles que celles-ci : « Tout ce qui se trouve dans l’étendue de nos États nous appartient à même titre, les deniers qui sont dans notre cassette, ceux qui demeurent entre les mains des trésoriers, et ceux que

nous laissons dans le commerce de nos peuples4 •; ou celles-ci encore : * Les rois sont seigneurs absolus , et ont naturellement la disposition pleine et libre de tous les biens qui sont possédés aussi bien par les gens d’Église que par les séculiers , pour en user en tout temps comme de sages économes. Comme la vie de ses sujets est son propre bien, le prince doit avoir bien plus de soin de la conserver. »

Quand on était imbu de pareilles idées, quand on pensait que « la dernière calamité est de prendre la loi de ses peuples », et que « quiconque est né sujet doit obéir sans discernement » ; quand , à l’appui de ces idées, on entendait dire et proclamer autour de soi , avec l’autorité et dans l’admirable langage d’un Bossuet, que « les rois ont des yeux et des mains partout, qu’ils ont même reçu de Dieu une certaine pénétration qui fait penser qu’ils devinent • , et que, « comme en Dieu est réunie toute perfection et toute vertu, ainsi toute la puissance des particuliers est réunie en la personne du prince » ; quand, au milieu de l'enivrement du faste et de la puissance , on se voyait salué par des apostrophes comme celle-ci : « O rois , exercez hardiment votre puissance, car elle est divine et salutaire au genre humain. Vous êtes des dieux; c’est-à-dire vous portez dans votre autorité , vous portez sur votre front, un caractère divin. Vous êtes les enfants du

4 Le roi ajoute: « Ces deniers doivent être par nous également ménagé j»;mais la suilc montre pour quel motif : c’est parce que c'est sa chose, sa fortune, son propre bien.

Très-Haut; c’est lui qui a établi votre puissance pour le bien du genre humain ■ ; quand on en était là, dis-je*. Messieurs, quand, en s’écriant : « L’État, c’est moi *„ on ne faisait que reproduire les déclarations de l’ora-, teur sacré disant : « Tout l’État est en lui » ; il était inévitable que l’on se crût l’arbitre et le régulateur de toutes choses, et naturellement aussi l’arbitre et le régulateur du travail et des salaires. Et nous avons vu, en effet, dans les actes et les déclarations des rois, cette doctrine nettement articulée, que le droit de travailler, c’est-à-dire le droit de vivre, était un droit « domanial et royal » , dont il fallait obtenir et payer, la « concession. ■

Nous ne serons donc plus étonnés de la multitude des règlements, des vexations et des coercitions de toute sorte qui, sous l’ancien régime, ont pesé sur le travail , et dont les corvées et les prestations arbitraires — rétablissant, pour une partie au moins de la vie humaine, le régime de l’esclavage — ne sont que des formes, prolongées jusqu’à nos jours sous le nom de réquisitions. Tantôt ce sont les rois disposant arbitrai rement et par la force ouverte du travail de leurs sujets r. le roi Édouard 111 faisant bâtir le château de Windsor par des corvées de maçons et de charpentiers requis dans tout le royaume*; Louis XIV, pour élever la colonnade du Louvre, défendant aux patrons d’engager des ouvriers sans sa permission , sous peine de 10,000

4 Roscher, Principes d économie politique, t. I", §§ 175 et 176 : Politique du salaire.

livres d’amende, et interdisant aux ouvriers de travailler pour les patrons, sous peine de la prison pour la première fois , et des galères pour la seconde*. Tantôt ce sont des règlements de toute nature, soit sur la forme et les conditions du travail, soit sur le salaire des travailleurs; réglements si nombreux, qu’ils forment comme le droit commun , et qu’Adam Smith a pu dire, en termes généraux : « Les salaires ont été d’abord fixés par des lois générales applicables à tout le royaume, puis par des ordonnances particulières des juges de paix.

Et ce que Smith dit là de l’Angleterre, Messieurs, nous pouvons le dire de toute l'Europe. En Allemagne, par exemple, une patente de l’empire de 1530 et un règlement plus récent, du 4 septembre 1731, prescrivent à chaque magistrat de régler dans son district les taux des salaires *. Souvent ce règlement devient une vraie servitude. Anciennement, en Angleterre, tout cultivateur était tenu de dénoncer dans son bail le nombre d’attelages de bœufs et le nombre d 'attelages d’hommes qu’il employait *. Plus tard, au xv* siècle, le cultivateur qui était resté pendant douze ans fidèle à son état était forcé de le continuer toute sa vie, et ne pouvait apprendre un métier à son fils, de peur que celui-ci n’échappât à la culture des terres du seigneur. Au xvi* siècle, la loi donnait aux landlords

* J. Simon, la Liberté, t. Il, p. 39.

* lioscneii, Ibidem.

* Voir, sur ces divers faits, le discours de Fox, dans Cobden et la tigue, l. III des Oeuvres de Uastiat, p. 233.

le droit d’arrêter les vagabonds, de les contraindre au travail, de les réduire en esclavage , et de les marquer pour les reconnaître.

Voulez-vous avoir une idée plus complète encore de cette pression exercée sur le travail ? remontons aux années qui suivirent l’épidémie de 1348. Cette terrible maladie, qu’on désigne sous le nom de peste noire, et qui enleva, dit-on, en France, le quart des habitants, ayant dépeuplé la plus grande partie de l’Europe et rendu surtout moins nombreux les hommes propres aux travaux manuels , la moyenne des salaires s’éleva tout d’un coup d’une manière sensible, en vertu de cette loi que nous énoncions l’autre jour : quand le nombre des ouvriers augmente, le prix du travail diminue, et quand le nombre des ouvriers diminue , le prix du travail augmente. Cette ascension pourtant bien naturelle des prix excita, dans toute l’Europe, l’étonnement et les réclamations des gouvernements et des puissants. Ce fut alors que fut promulguée, en Angleterre, la vingt-cinquième année du règne d’Édouard III, en 1350, le Code ou Statut des ouvriers1. Dans ce statut, « on se plaint d’abord amèrement, dit Smith, de l’insolence des domestiques et ouvriers , qui tâchaient de tirer de leurs maîtres une augmentation de salaire. » Puis on décide que « tous domestiques et ouvriers seront tenus de travailler » , sous le fouet au besoin, et * de se contenter des mêmes salaires et livrées qu’ autrefois. »

* Voir Fox , loco citato ; Smith, Roscher, etc.

La livrée était le payement eu nature, nourriture et vêtements. Eu argent, la livrée était évaluée par le statut à 10 deniers par boisseau , prix plutôt faible qu’élevé; et le payement en nature ou en argent était toujours au choix du maitre. À la mémo époque , en 1351, Pierre le Cruel, en Castille, et Jean le Bon, en France, s’opposaient pareillement par des tarifs à la hausse qui tendait à s'établir dans les salaires 1 * . Il serait facile de multiplier les exemples de ce genre. Après la guerre de Trente Ans, les mêmes faits se passent en Allemagne, où « une foule de diètes prennent des mesures pour taxer les gages des ouvriers’. • En France, nous trouvons aussi nombre d’édits ou de demandes du même genre. Ce sont d’abord des édits de François I", de 1541 , qui règlent « la condition et le devoir des ouvriers imprimeurs de Paris et de Lyon », coupables' d’avoir voulu obtenir « de plus gros gages et une nourriture plus opulente » ; les retiennent au travail par des mesures coercitives , et leur défendent les réunions « hors des maisons et poêles de leurs maîtres » , les banquets et même « les messes en commun3. » C’est une ordonnance plus récente, du 18 juin 1723, qui oblige les manufacturiers de Rouen à fermer les ateliers pendant la récolte , du 15 juillet au 15 septembre, afin de ne pas renchérir le salaire des moissonneurs*. En

1 Roscher.

* Idem.

3 Voir Wolowski, Mémoire cité plus loin.

* J. Simon, t. i, p. 39.

Angleterre , d’innombrables règlements ont aussi res* treint, dans une large mesure, la liberté du travail. Un statut de Henri VI , de la troisième année de son règne, défend aux maçons de s’entendre , sous peine de félonie'. Richard II, pour empêcher d’éluder la taxe, interdit aux habitants de la campagne de s’affilier aux métiers des villes et de changer de domicile sans l'agrément du juge de paix*. Un statut de la cinquième année du règne d’Élisabeth taxe le salaire des ouvriers, sous peine de dix jours de prison ponr quiconque offrirait, et de vingt jours pour qui demanderait davantage*. Mentionnons encore Jacques 1", étendant cette disposition à tous les salaires; Georges III (la huitième année de son règne) fixant par un acte (nous l’avons cité précédemment) les salaires des tailleurs de Londres. Enfin , en 1773, l’acte de Spitalfield , réglant le salaire des ouvriers en soie , acte qui fut aboli en 1824 sur les instances des fabricants eux-mêmes, et par le motif, allégué par eux , que la fixation des salaires empêchait l’émulation des ouvriers et nuisait en définitive aux fabricants *.

Aces mesures directes contre l’établissement du taux naturel du salaire il faudrait, pour apprécier en toute connaissance de cause la pression exercée par les pou-

* Boschor.

* Idem.

* Idem.

4 Idem.

voirs publics sur le travail, ajouter toutes celles qui s’opposaient au mouvement des hommes et des choses. Je dis des hommes, Messieurs, car ce ne sont pas seulement les exportations d’outils, de machines1, de capitaux, de marchandises et de denrées, que des dispositions restrictives ont eu pour but d’entraver: on a voulu s’opposer ainsi au déplacement des ouvriers euxmêmes. Je n’en citerai que quelques exemples. L'édit de la cinquième année du règne de George 1" portait que ■ toute personne convaincue d'avoir engagé uft homme de métier ou un ouvrier à aller pratiquer ou enseigner en pays étranger serait condamnée, la première fois à 100 liv. sterling d’amende et à trois mois de prison , pouvant se prolonger jusqu’à payement complet; la deuxième fois, à une amende arbitraire et à douze mois de prison , avec la même réserve. Un statut de la vingt-deuxième année du règne de George III augmente la peine et l’élève, pour la première fois, à 500 liv. par ouvrier et douze mois de prison; pour la deuxième, à 1,000 livres et deux ans. L’ouvrier soupçonné de vouloir quitter le pays pouvait être tenu de donner caution, ou , faute de le faire, emprisonné. Celui qui avait passé la mer et ne rentrait pas dans les six mois de l’avertissement qui lui était donné était déclaré incapable de rien recevoir, perdait ses droits civiques, voyait son

4 Le statut de (a septième et de la huitième année de Guillaume III prohibait l'exportation des métiers à bas et à gants ; celui de la quatorzième année de George III, l'exportation de tous ustensiles à travailler le colon , la laine, la soie ou le lin. Voy. Smith.

patrimoine confisqué, enfin était déclaré étranger4. Ce n’est qu'en 1824 que cette mesure a été abolie.

En France il existait , il existe encore même des dispositions analogues. Ainsi ce n’est pas seulement parce que c’est un acte d’improbité de divulguer le secret d’un fabricant ou ses procédés particuliers de travail que cet acte est puni; c’est aussi, c’est surtout par haine de l’étranger. La preuve, c’est que la peine, qui est seulement de trois mois à deux ans de prison et de 10 à 200 francs d’amende quand la révélation est faite à un Français résidant en France, s’élève, quand elle est faite à un étranger ou « un Français résidant à l’étranger, à la réclusion et à une amende de 500 à 20,000 fr.* La preuve encore, c’est la menace qui pèse sur ceux qui se livrent à l’embauchage, en me de nuire ii l’industrie française3 . L’application de ces rigueurs est, assurément , tombée à peu près en désuétude; mais les dispositions subsistent, et il ne faudrait pas remonter bien loin pour en trouver, sinon l’application , du moins l’approbation officielle. M. Barrau, dans ses Conseils aux ouvriers (1850), cite avec éloge une proclamation du maire de Lyon , qui ne laisse à cet égard rien à désirer4. A ce compte, Messieurs, François 1", Sully, Colbert, qui appelèrent auprès d’eux des ouvriers étrangers pour fonder des industries dont ils voulaient doter la France ; à ce compte, ces rois et

* Voir toute celte législation dans A. Smith.

*, 3 Voy. Rariiac, Conseils aux ouvriers , p. 133, Î95, Î96.

* Idem, p. 343.

ces ministres auraient commis un acte coupable, et l’histoire devrait les flétrir pour ce qu'ils ont fait peutêtre de plus honorable et de plus heureux pour leur pays. Pourquoi blâmer chez les autres ce que nous admirons chez nous? Pourquoi ne pas reconnaître que l’homme n’est pas esclave du sol qui l’a vu naître ; que, s’il est beau d’y tenir, s’il est beau de faire profiter de son travail , de son intelligence et de ses connaissances, son pays plutôt que d’autres, chacun a le droit, cependant, d’aller gagner sa vie où il veut, et de chercher, dans tous les coins du monde, quand il ne le trouve pas suffisamment dans son pays, l’emploi de son activité? Pourquoi ne pas dire même qu'en sortant de son pays on le sert, quelquefois, autant et plus qu’en y restant; et qu’en portant au loin l’industrie dont on vit soi et les siens, en étendant le nom, la langue et les traditions nationales, en nouant ainsi, entre les diverses nations — qui , à tout prendre , sont sœurs , et faites pour s’entre-aider — des relations commerciales et industrielles , on remplit un rôle qui a son utilité et sa grandeur, et l’on contribue à répandre ces idées de paix, de justice, d’estime réciproque et de respect international, qui sont de plus en plus le besoin et le devoir du monde entier ?

Voilà, Messieurs, quel était à peu près l'ancien état des législations européennes. Sans insister davantage, il est évident pour tous que ce régime n’était pas impar-

tial. Aussi le savant professeur de législation industrielle au Conservatoire des arts et métiers, M.Wolowski, dans un remarquable article* que j’ai amplement mis à contribution pour cette leçon, n’hésitait-il pas à écrire ce qui suit : * Sous l’ancienne législation, d’innombrables statuts réglaient, dans chaque branche d’industrie, les rapports entre les patrons et les ouvriers. Le régime des corporations était fortement conçu dans l’intérêt des maîtres. Les coalitions entre les entrepreneurs , dans le sens actuel du mot, loin d’étrc considérées comme un fait punissable, constituaient l'état normal de ces agrégations , tandis que toute espèce de concert entre les ouvriers était sévèrement puni. ... Et cela partout , dans tous les pays qui ont passé par le régime des corporations. »

Voilà le fait, Messieurs , et nous n'avons pas besoin, après ce que nous avons dit précédemment sur les corporations , de nous arrêter à montrer que ces vexations no servaient à personne, et qu’à ce système obstiné de privilège , à cette abolition perpétuelle de la concurrence et de la liberté du travail, les entrepreneurs et les patrons, en somme, ne trouvaient eux-mêmes pas leur compte. Mais ce que nous avons à dire , ce qu’on ne peut jamais trop dire, c’est que l’injustice et l’erreur d’un côté appellent l’injustice et l’erreur de l’autre : abgssus abgssum invocat, l’abîme appelle l’abîme. En présence de ce régime si ouvertement injuste et si fran-

1 Revue dt législation, 1831, 1. II.

chement inégal, quand de toutes parts les ouvriers voyaient intervenir la loi pour régler leur travail au profit des maitres, quand ils voyaient les patrons qui les employaient se concerter incessamment entre eux pour rendre leur position moins bonne et pour les frustrer des fruits légitimes de leurs efforts, était-il possible. Messieurs , que ces ouvriers , entraînés et séduits par l’exemple même de leurs supérieurs, ne songeassent pas à user contre ceux-ci des mêmes procédés, à recourir, eux aussi , à la loi et à la violence pour réglementer le travail et le salaire, mais cette fois à leur profit? Faut-il s’étonner que la pensée leur soit venue de se concerter comme leurs maitres, et de se soulever pour imposer, à leur tour, leur volonté par la force, dont ils disposaient, à cequ’il semblait, dans une large mesure? Fautil leur reprocher bien sévèrement même d’avoir, comme ils l’ont fait de nos jours, tenté de forcer l’entrée de l’enceinte législative, pour réclamer et exiger des lois qui organisassent le travail en leur faveur, ainsi qu’il en avait été tant rendu pour l’organiser en faveur des maitres; ignorant, hélas! dans leur aveuglement et dans leur colère , que les lois injustes ne servent pas à ceux qui les font et qu’ils seraient victimes de leurs exigences comme les maîtres l’avaient été des leurs? Toutcelaétait naturel, inévitable; etc’estlà. Messieurs, l’origine et, jusqu’à un certain point, l'excuse de ces révoltes brutales des ouvriers contre les maitres , connues sous le nom de coalitions; c’est là l’origine de cette idée, si déplorablement enracinée chez une partie

d’entre eux, d’améliorer leur condition par des moyens violents.

Aussi les tentatives de coalitions d’ouvriers, de pression violente sur les salaires , ne sont-elles pas aussi récentes qu’on le croit. Sans parler de ces révoltes qui ont ensanglanté le moyen âge, et dans lesquelles un motif politique ou religieux s’ajoutait parfois au motif économique, ou servait à le colorer; sans citer les jacques, les pastoureaux, les anabaptistes, etc., nous trouvons des grèves, des grèves proprement dites, bien qu’elles ne portassent peut-être pas ce nom, dès le xiv” siècle, à Sienne par exemple, en 1371 et 1384*. Et ce qu’il y a de plus curieux, c’est quelles sont appuyées par la noblesse du pays. Sous Louis XIV, Boisguillebert parle également de sept à huit cents ouvriers s’entendant pour quitter leurs maîtres.

Quoi qu’il en soit de ces divers faits, nous devons dire que le phénomène des grèves ou coalitions d’ouvriers, telles que nous les connaissons, a été rare dans les siècles passés. La réaction contre la pression exercée sur les salaires n’est pas pour cela un fait nouveau, et la proportion moindre des grandes manifestations faites en vue de ce résultat avoué n’indique pas une moindre résistance, mais seulement une résistance moins apparente ou plus étouffée. Rien en cela qui doive surprendre. Alors que l’industrie était morcelée, éparpillée, la résistance aux tendances injustes des

* Roscher.

maîtres devait être aussi plus divisée, plus fractionnée, plus insensible: quand, au contraire, les entreprises industrielles se sont concentrées dans d’immenses fabriques; quand, au lieu de quelques bras dispersés dans de modestes ateliers, ont surgi ces manufactures considérables, où un but identique occupe des légions d’ouvriers ( la moyenne en Angleterre est de cinq cents par manufacture); alors la résistance, sans être au fond ni plus énergique ni plus ambitieuse, a dû revêtir des formes proportionnées et des apparences plus effrayantes. C’est donc à partir du siècle dernier seulement, et dans l’Angleterre surtout, la première en date quant au développement de l’industrie, que ces faits ont dû se produire avec éclat et sous des formes gigantesques.

Messieurs, pour se faire une idée de l’histoire de ces démonstrations hostiles contre le taux des salaires, pour en suivre les progrès et l’accroissement, il suffirait de jeter un coup d’œil rapide sur le mouvement de la législation, sur les dispositions prises contre ces insurrections périodiques. Au commencement du siècle dernier, un statut de George I" prohibe toute coalition de tisserands, et punit ceux qui y prennent part de trois mois d’emprisonnement simple ou avec travaux forcés; la peine devait être prononcée par deux juges à la suite d’une procédure spéciale , sommaire et sans appel. Le même règlement punit les attaques et envois de lettres menaçantes aux maîtres, à titre de félonie ,

de sept années de transportation. Un statut de George II étend ces dispositions à beaucoup d’autres industries. Enfin, en 1800, intervient le grand statut contre les coalitions (trente-neuvième et quarantième années du règne de George III), qui s’applique à toutes les manufactures et qui prononce l’illégalité de toutes conventions (agreements) autres que celles passées entre ouvriers et maîtres, et punit avec une extrême rigueur toute tentative pour élever le salaire ou diminuer le travail. Seulement hàtons-nous de le dire, le statut déclare illégales aussi, pour la première fois, les coalitions des maîtres contre les ouvriers'.

Toutes ces dispositions, je le répète, marchent de pair avec les tentatives des ouvriers pour changer, par une entente générale, les conditions qui leur pèsent, et elles révèlent et retracent fidèlement le développement des ligues et des coalitions; elles portent donc avec elles la preuve qu’elles ont manqué leur but. Les coalitions croissent avec les interdictions et les peines infligées, et gagnent en nombre et en violence, en proportion de la multitude et de la rigueur des précautions prises contre elles. La succession de tous ces règlements, dont le dernier venu se légitime toujours lui-même en proclamant l'insuffisance des précédents , est donc la condamnation de l’idée préventive qui les inspire ; et , quand nous arrivons enfin à ce dernier statut de George III, le plus sévère de tous, nous

1 Voy. sur toale celte lég:sl.ilion le mémoire de M. Wolowski.

sommes forcés de reconnaître, avec M. Wolowski, que « jamais il n’y eut plus de coalitions et de plus violentes que pendant les vingt-quatre années de sa durée. » Aujourd’hui, Messieurs, et à la suite de cet enseignement de l’expérience, tous ces statuts ont été abolis; et, sauf un retour momentané vers le passé, qui eut lieu en 1825, mais qui ne fut que nominal, depuis 1824 il n'y a plus eu , en fait, de poursuites efficaces contre ceux qui se concertaient, en Angleterre, pour débattre les conditions de leur salaire. Cette immunité, d’abord précaire, puisqu’elle ne reposait que sur une tolérance du pouvoir ou sur la difficulté d’appliquer la loi de 1825, et que cette loi ne l’admettait pas en principe — cette immunité. Messieurs, est devenue complète, en fait et en droit, par un acte du Parlement, de 1859, qui permet expressément les accords et unions entre ouvriers, en tant qu’ils se bornent toutefois, comme de juste, à un concert pacifique et à une discussion tranquille de leurs intérêts*. Sous l'influence

' Voici le texte de cette loi importante :

Acte du Parlement anglais, pour amender et expliquer l'acte de la sixième année de Geurge IV, ch. 129, rapporter les lois relatives aux accords entre ouvriers, et prendre à ce sujet d autres dispositions.

« Aucun ouvrier ou individu quelconque, actuellement employé ou non, qui se serait borné à entrer dans une ligue avec un ou plusieurs ouvriers, une ou plusieurs personnes quelconques, dans le but de fixer ou essayer de fixer le taux des salaires ou de la rémunération du travail de tous ou de quelqu'un d entre eux, ou qui se serait borné h essayer paisiblement, et par des moyens raisonnables, sans menace ou intimidation, directes ou indirectes, d'en amener

de ce régime nouveau, Messieurs , les coalitions ne se sont pas sans doute brusquement arrêtées, mais elles se sont modérées graduellement ; leurs formes se sont adoucies'; la liberté a eu surtout pour résultat d’instruire ceux que la rigueur des prescriptions légales n’avait su que révolter; et vous verrez bientôt combien est avancée en Angleterre, grâce à cet enseignement de l’expérience, la connaissance des rapports entre l’offre et la demande; combien l’on a su y comprendre qu’il est des choses qu’aucun pouvoir humain ne peut empêcher ou changer, et jusqu’à quel point les ignorants y savent que le moyen de combattre ou de tempérer le mal n’est pas la violence et la révolte, mais au contraire la discussion amiable , la bonne entente, la conciliation et la résignation au besoin. Mais ce sera la conclusion et l’enseignement de cette leçon; pour le moment. Messieurs, et avant d’atteindre à ce dernier terme, nous avons, en achevant la revue historique que nous

d’autres à cesser ou à refuser de travailler, dans le but d'obleuir ainsi des changements de salaires ou d'heures de travail fixés, consentis, ou h fixer et consentir par eux, ne pourra désormais et pour ce seul fait être accusé ou condamné comme coupable de vexation ou d'empêchement , au sens de l'acte précité , et ne sera en conséquence sujet ou exposé h aucune poursuite ou châtiment pour complot (conspiracy). Il reste entendu que rien, dans les termes du présent acte, n’autorise aucun ouvrier à rompre ou violer aucun engagement, ni aucune tentative pour induire aucun ouvrier à rompre ou violer aucun engagement. »

1 M. Barrau, qui se montre très-sévère pour les grèves , dit, après avoir parlé des excès qu'entraînent trop souvent les coalitions : « En Angleterre, de tels excès ont rarement lieu depuis que les coalitions n'y sont plus intsrdites. > Yoy. Conseils aux ouvriers, p. 143.

avons commencée, à nous faire une idée de ces coalitions violentes et de leurs effets sur le salaire.

Comme manifestations extérieures, comme déploiement de force matérielle, c’est quelque chose de formidable; comme effet, c’est ce qu’il y a de plus nul, de plus impuissant, ce n’est pas assez dire, malheureusement, de plus funeste aussi, de plus déplorable et de plus nuisible à tous les intérêts.

Comme manifestation, dis-je, rien de plus formidable que ces immenses coalitions anglaises. Quel spectacle, en effet, que le grand tamoul du Lancastre, en 1810, cette suspension de travail dans laquelle 30,000 ouvriers restèrent en grève pendant quatre mois! Quel spectacle que le chômage volontaire des tisserands de Glascow, en 1812 et 1822, durant lequel l'intimidation exercée par les meneurs et leur puissance sur les ouvriers furent telles, « qu’on ne songeait pas plus à leur échapper, disait l’un d’entre eux , qu’aux gardes de la reine! » A Dublin, ce fut encore pire, et les assassinats et les violences de toute nature répandirent partout la terreur. En 1834, les imprimeurs sur étoffe, en Écosse, chômèrent pendant neuf mois. En 183G, à Preston, 8,500 ouvriers s’abstinrent de travailler du mois d’octobre au mois de février de l’année suivante. De même plus récemment, en 1853; et alors 6,200 hommes et 1 1,800 femmes restèrent en grève pendant trente -six semaines. Une des plus grandes suspensions de travail est celle qui eut lieu parmi les mineurs de Durham et

de Northumberland : 40,000 ouvriers y prirent part, et tel en fut l'effet qu’il fallut faire venir à Newcastle de la houille d’Écosse. Enfin il n’y a que dix-huit mois à peine, dans l’automne de 1859, nous avons vu les ouvriers en bâtiments, à Londres même, se mettre en grève au même nombre de 40,000 environ.

Quelle force matérielle, encore une fois, Messieurs, que celle de semblables associations! Quelle puissance morale aussi et quelle puissance financière ne supposent-elles pas pour se former et pour durer? Et, quand on songe aux ressources qu’il leur faut pour vivre pendant des mois, à leur discipline étroite, au pouvoir absolu des chefs qui les dirigent, aux serments terribles’ qui en lient les membres, aux violences qu’elles commettent quelquefois et qu’elles semblent toujours prêles à commettre; ne croit-on pas voir de véritables

* Voici la formule d'un de ces serments , celui des membres de l'Union des fiieurs de Glascow « Moi, X. , devant Dieu tout-puis-

sant et devant les témoins ici présents, je jure volontairement d'exécuter, avec zèle cl avec promptitude, autant qu'il dépendra de moi. toute tâche ou injonction que la majorité de mes frères m'imposera dans notre intérêt commun , comme de punir les traîtres ( knobs , ce sont les ouvriers qui travaillent malgré l'injonction de l'Union)» d'assassiner les maîtres qui nous oppriment ou qui nous tyrannisent, de démolir les ateliers qui appartiennent à des propriétaires incorrigibles, et de contribuer aussi avec joie â nourrir ceux de nos frères qui auraient perdu leur emploi par suite de leurs efforts contre la tyrannie, ou qui auraient renoncé au travail pour résister â une réduction de salaire. Je Jure, de plus , de ne jamais divulguer l’engagement que je prends ici, si ce n'est dans les occasions où j'aurais été désigné pour faire prêter le môme serment aux personnes qui vou~ dront devenir membres de notre association. » ( Voir L. Faucher Études sur l'Angleterre, t. II, p. Ï65.

armées, des armées de barbares déchaînées au milieu des sociétés civilisées, pour tout envahir, tout emporter, et ne laisser après leur passage , comme les barbares des premiers siècles, que désastres, ruine et désolation? En effet, Messieurs, ces campagnes laissent après elles des désastres nombreux , des souffrances regrettables; mais, au fond, elles n’emportent pas les institutions; elles n’emportent pas surtout la société; elles n’emportent pas même une victoire passagère: les combattants sont forcés de se licencier et de se rendre à discrétion, et l’ordre reprend toujours le dessus par la force des choses. Pendant cette grève de Londres dont nous venons de parler, on a vu, non sans stupéfaction sur le continent, mais sans étonnement en Angleterre , lord Granville et d’autres membres du cabinet anglais, tout en prodiguant aux ouvriers conjurés les conseils et les exhortations les plus sages, proclamer les premiers , du haut de leur banc ministériel , le droit de ces ouvriers à faire grève, et revendiquer pour eux, comme pour tout citoyen, la faculté de faire à leurs dépens l’expérience qui devait les instruire des limites du possible’. Expérience inévitable , Messieurs, et tou-

4 Voici le langage que tenait, le 9 novembre 1859, au banquet du lord maire, le ministre de l'intérieur, sir G.-O. Lewis:

Après s'étre félicité « de l'excellente condition des affaires intérieures >: < Sans nul doute, disait-il, on a aperçu quelques rides à la surface de l'eau. Nous avens eu une crise à laquelle étaient tout à fait étrangers les habitants de cette capitale. Je veux parler de la perturbation qui a eu lieu dans les travaux des ouvriers; mais j'espère que tout cela touche h sa fin. Le gouvernement a été loin d être

jours la même; car, je le répète, c'est une défaite assurée qui attend ces tumultueuses démonstrations ; c’est, en outre, une perte presque certaine , et, dans tous les cas, une diminution notable de travail, une consommation stérile des épargnes, un gaspillage ruineux des produits, et enfin, après tout cela et à cause de tout cela, une diminution de ce salaire, que l’on voulait arbitrairement augmenter. Le capital , que l'on veut faire capituler, se trouve, en somme, presque toujours le plus fort, et c’est lui qui, au jour de la réconciliation, pose les conditions de la capitulation. Et si, par exception , il n’est pas le plus fort, c’est bien plus triste encore pour le travail; car, sans capital, pas de salaire, et l’ouvrier, en réalisant la ruine du capital, réalise sa propre ruine. L’histoire des coalitions, en Angleterre, en offre d’abondants exemples. « Elle n’est, comme l’a dit Théodore Fix , qu’une série douloureuse de déceptions pour les ouvriers. » Voici , à l’appui de cette déclaration , quelques faits tirés du même auteur :

un spectateur indifférent; mais il s'est prudemment abstenu d'intervenir. Il désire ne s'interposer en aucune façon entre les patrons et leurs ouvriers ; il veut leur laisser régler leurs différends selon les lois naturelles de l'offre et de la deinaudc du travail. Le gouvernement espère que Jamais aucun système d'intimidation en vue d'établir un régime de protectiou pour le travail ne prévaudra ici. Un pareil système ne saurait être moins préjudiciable que celui qui existait autrefois pour la protection du commerce et de l’industrie, et qui a été récemment aboli pour le plus grand avantage de tous. » Le langage de lord Granville, dans le Parlement, n'a pas été moins net.

« A Manchester, il y a eu de grands chômages en 182G, 1829, 1855, 1857 , 1812; et chaque fois les ouvriers ont été forcés de renoncer à leurs prétentions. Des sommes énormes ont été ainsi dépensées improductivement, et souvent les turnouts , comme en 1842, ne se sont terminés que par l’effusion du sang des ouvriers. Le chômage qui eut lieu en 1857, parmi les fileurs de Glaseow , a duré près de quatre mois , et n’a pas coûté moins de 600,000 fr. aux ouvriers. Après cette longue suspension des travaux, qui les avait plongés dans la plus extrême misère , ils sont tous rentrés sans condition dans les ateliers , acceptant les salaires qui leur étaient offerts par les entrepreneurs. » (Tn. Fix, Observations, etc. , p. 94. )

Tous, non, Messieurs; car Théodore Fix oublie de direque le principal prévenu, qui gagnait avant lagrève 30 à 35 schellings par semaine, trouva, après avoir passé dix-huit mois en prison, les fabriques où il avait travaillé fermées ou en ruine. Il fut réduit à quitter le pays , après avoir vendu tout ce qu'il possédait, et n’eut d’autres ressources que de casser des pierres sur les routes, à 8 schellings par semaine. Ce malheureux, dit M. Wolowski, a fait spontanément une déposition devant le comité de la Chambre des communes , chargé de l’enquête sur les coalitions, « afin, a-t-il dit, de rendre publiques, par le récit de ses souffrances , les conséquences pratiques des mesures auxquelles il avait participé. »

M. Barrau , dans ses Conseil s aux ouvriers, raconte un fait du même genre arrivé à Manchester. Un ouvrier nommé Allan, choisi malgré lui par ses camarades pour chef d’une coalition , ne fut payé de ses peines que par

leur ingratitude, et dut, après la lutte, chercher dans une industrie étrangère les moyens de gagner sa vie , personne, malgré l’estime qu’on avait pour lui, ne voulant l’employer parmi les manufacturiers.

Il serait facile, Messieurs, de multiplier de tels récits, car presque toutes les coalitions ont eu des résultats analogues. A Cork, en 1827, les charpentiers s’entendirent pour faire élever leur salaire à 4 schellings 1 penny par jour. La grève eut pour résultat d'arrêter l’élan du travail ; il ne se fit plus de constructions nouvelles, et à peine ces ouvriers purent-ils bientôt trouver en moyenne une journée de travail sur quinze.

Mais un des exemples les plus significatifs est celui de la grève de Preston , en 1836 , dont nous avons déjà parlé. L’histoire en a été faite par M. H. Ashworth , et reproduite dans ses traits principaux par L. Faucher. La voici , telle que la donne ce dernier:

« Au mois d’octobre 1856, les ouvriers fileurs de Preston gagnaient, en moyenne, 22 schellings 6 deniers (28 fr. 60) par semaine , ou près de 5 fr. par jour. Mais , dans la ville voisine de Boston, la moyenne des salaires s’élevait alors à 26 schel. 6 d. (33 fr. 75 cent. ) pour les mêmes ouvriers. Les fileurs de Preston , excités par des émissaires de l’Union , demandèrent à être mis sur le même pied que leurs voisins. Les fabricants s’assemblèrent, et, reconnaissant qu’il y avait quelque chose de fondé dans ces plaintes , ils offrirent une augmentation de 10 pour cent, qui reportait le salaire de la semaine à un taux nominalement inférieur de 1 fr. 15 c. au ■ prix de Boston , mais tout à fait égal si l'on tenait compte du

bon marché des denrées. On ne parvint pas à s’entendre, et les quarante-deux Filatures de la ville s’arrêtèrent à la fois.

» Dans les premiers jours qui suivirent la rupture, le peuple fit bonne contenance ; il ne paraissait éprouver ni souffrance ni regret. Mais cette attitude stoïque ne tarda pas à se démentir. Il y avait à peine un mois que le travail avait cessé, quand les rues de la ville se remplirent de mendiants ; l’administrateur des secours publics (overscer) fut assiégé de demandes, et la population du dépôt de mendicité s’accrut rapidement. A cette époque , les fileurs recevaient de l’Union une subvention de 5 schellings par homme et par semaine ; les raltacheurs, de 2 à 3 schellings; quand aux cardcurs et aux tisserands, ils n’avaient d’autres ressources que la pitié des manufacturiers, qui se manifestait par l’aumône d’un morceau de pain chaque jour.

» Vers le milieu de décembre, les fonds de l’Union se trouvaient épuisés. Le conseil municipal , ému de cette détresse universelle, vota un faible secours de 100 livres sterling. Il était évident que la lutte touchait à son terme. Les manufacturiers prirent la résolution d'ouvrir leurs ateliers , annonçant qu'ils ne reliraient pas l'offre faite par eux d'augmenter de 10 pour cent les prix courants du travail , mais exigeant de chaque ouvrier qu'ils admettaient l’engagement de rompre avec l’Union. La première semaine qui suivit cette déclaration , quarante fileurs seulement répondirent à l’appel des maîtres; dès la seconde semaine, on en comptait cent; quarante furent en outre, attirés des villes voisines , et les services des autres devinrent moins nécessaires, les maîtres s’étant décidés à employer des métiers renvideurs. A la fin de la querelle, deux cents fileurs, ceux qui avaient soulevé et prolongé l'agitation, remplacés par d'autres ouvriers, se virent réduits à quitter la ville.

» Durant cette coalition, soixante-quinze personnes furent arrêtées pour cause d'ivresse ou de désordre ; douze furent

condamnées à l’emprisonnement, comme s’étant rendues cou. pables de menaces ou de violences ; vingt jeunes fdles descendirent au rang des prostituées; deux personnes furent condamnées à la déportation et trois moururent de faim. La perte essuyée par les ouvriers , à ne parler que du salaire , s’éleva à un million et demi de francs; les maîtres perdirent plus d’un million, les petits boutiquiers furent ruinés. » (L. Faccher, Etudes sur V Angleterre, t. II, p. 247 et suiv.).

Voilà le bilan de cette coalition. L’expérience ne fut pas complète cette fois cependant ; car, en 1853 , dans la même ville de Preston , une nouvelle grève eut lieu: la perte fut évaluée, pour les maîtres, à 165,000 liv. st., soit environ 4 millions de francs; pour les ouvriers, à 357,000, soit 8,825,000 fr.

Il en a été de même. Messieurs, à peu près partout. Partout les coalitions, partout les suspensions de travail ont été nuisibles à la fois aux maîtres et aux ouvriers, et encore plus aux ouvriers qu’aux maîtres. O’Connell a déclaré qu’elles avaient expulsé l’industrie de Dublin et des autres cités de l’Irlande. A Belfort, l’industrie de l’impression sur calicots a été détruite. Dublin a perdu un million et demi de salaires par an. Tout ce qui se fabriquait en Irlande, déclarait O’Connell, s’importe aujourd’hui de l’extérieur, jusqu'aux chaussures et aux chapeaux ; et telles ont été les prétentions des tailleurs, que c’est à Glascow qu’on va se faire habiller. De môme, l'industrie de Norwich a été ruinée par la grève de 1830.

Pourquoi , Messieurs, ces résultats partout les mêmes? Pourquoi cette impuissance constante d'une puissance qui semble si formidable? Parce que , d’une part, si les ouvriers ont pour eux le nombre et la force, gages apparents d’une victoire assurée, les patronsont poureux le capital et l'intelligence , éléments indispensables de tout travail , que la violence ne peut ni créer, ni remplacer; parce que, en présence de la nécessité , les maîtres s’ingénient, redoublentd’activité et d’habileté, recourent à des procédés plus simples, inventent ou emploient des métiers qui remplacent les bras, comme les métiers renvideurs à Prestou. C’est une coalition , par exemple , qui a fait apparaître les machines à imprimer plusieurs couleurs à la fois; une autre, celle à river les chaudières, etc.

Pourquoi encore cette impuissance des coalitions? Parce que le capital et l'intelligence n’ont pas qu’un emploi; parce que, quand on leur fait la vie trop dure, ils se déplacent et vont demander ailleurs, à un travail différent ou à un travail étranger au besoin , le concours que le travail local leur a imprudemment refusé; parce qu’au pis-aller, enfin, s’ils sont trop fortement enracinés dans le sol pour s’expatrier, comme c’est le cas pour les grands établissements fixes, ils périssent et enlèvent au travail, par leur mort, l’aliment sans lequel il ne peut exister. Si bien que, le jour où les ouvriers révoltés semblent avoir atteint le dernier degré du succès, le jour où les maîtres succombent, ce jour-

là, Messieurs, ils n’ont atteint, en réalité, que le dernier degré de leur ruine. Comme Samson, ils ont écrasé leurs ennemis ; maisc’esten s’ensevelissantles premiers sous les décombres. Aussi est-ce avec raison que la célèbre miss Martineau , cherchant à éclairer ses compatriotes, alors encore bien peu instruits de ces choses, donnait à l'un de ses remarquables contes d’économie politique ce titre expressif : de la Tendance des grèves à produire V abaissement des salaires.

De pareils résultats. Messieurs, ne sont pas de nature, assurément, à faire voir de bon œil lesgrèveset les coalitions d’ouvriers. En présence de tant de maux, en présence de ces haines déchaînées, de ces perturbations, de ces violences, de ces misères , il est bien concevable que l’on voie avec effroi les entreprises contre le taux naturel des salaires ; et l’on parait fondé à dire qu’elles devraient être détestées, réprouvées également par les maîtres et parles ouvriers. Elles sont, en effet, l’objet d’une réprobation assez générale. Cette réprobation est juste , et la science économique la ratifie pleinement. Mais doit-elle être sans distinction , sans limites? Doit-elle aller jusqu’à faire envelopper dans une égale horreur, dans une égale interdiction, toutes les formes collectives sous lesquelles peuvent se manifester les besoins, les prétentions, justes ou non, des ouvriers? Doit-elle avoir pour conséquence la proscription, la proscription absolue de toutes les coalitions.

comme le proclament encore la plupart des législations? Oui et non, Messieurs. Oui, si l'on entend par coalitions ces démonstrations violentes, ces efforts tumultueux pour arracher, par l’intimidation ou par la contrainte, des conditions de travail que le capital ne veut pas, que souvent il ne peut pas accorder, ou pour faire entrer, malgré eux, dans une ligue les ouvriers mêmes qui en désapprouvent le but ou les moyens. Ce sont là des attentats à la liberté individuelle, tant à celle des ouvriers qu’à celle des maîtres. Oui, Messieurs, et sans hésitation, oui, les coalitions ainsi entendues doivent être proscrites. Non , au contraire, et sans hésitation, non, si par coalition on entend ce que , par un abus du langage, on a trop souvent entendu : la réunion même pacifique d’un certain nombre d’hommes, ayant des intérêts communs à débattre ou à défendre, et ne pouvant pas ne pas sentir qu’il peut leur être utile de s’entendre et d’agir de concert. Non , si l’on entend par coalitions toutes démarches, tant calmes, tant modérées , tant bienveillantes soient-elles, faites par des ouvriers réunis pour réclamer des changements dans les procédés de travail , dans la disposition d'un atelier incommode ou insalubre; ou même la résolution prise et signifiée par eux en commun , mais sans violence, de cesser le travail ou de ne le continuer qu’à la condition d’un changement d'heures ou de salaires *. Tout cela — la violence mise

1 C'est ainsi qu'en 1855 des ouvriers fondeurs, rcfusanl de travailler li la poussière de charbon, qu'ils déclaraient malsaine, et

de côté — constitue le libre exercice du droit de travailler ou de s’abstenir, exercice regrettable et inintelligent peut-être, mais non coupable et punissable, à coup sûr. On a eu, Messieurs, le tort de confondre longtemps ces deux choses; et , par suite de la crainte bien naturelle inspirée par les désordres qu’engendrent beaucoup de coalitions, on s’est laissé entraîner à proscrire toute tentative d’entente entre les intéressés, à supprimer l’exercice du droit pour en empêcher les abus, à restreindre et à nier la liberté des uns pour protéger la liberté ou la tranquillité des autres.

Cette distinction, Messieurs, admise et formulée par

réclamant l'emploi de la fécule , qu'ils jugeaient préférable , sont tombés sous l’application des lois contre les coalitions. II avait pu y avoir, dans les moyens employés par eux pour obtenir l'adhésion de leurs camarades ou forcer la main à leurs patrons , des faits répréhensibles et de nature à mériter quelque châtiment; mais ils ne faisaient au fond que défendre leur santé ; et si dans cette défense ils mettaient un peu trop de vivacité, ils étaient bien excusables assurément. Les docteurs Escoffier, Tardieu et Pelouze, consultés par eux, se prononçaient contre l'emploi du charbon. L'illustre chimiste M. Chevreul, cité comme témoin, le condamnait formellement et donnait toute préférence à la fécule. El plusieurs industriels compétents, parmi lesquels M. Christophle, affirmaient qu'au point de vue industriel la fécule n'avait aucun désavantage. A cet exemple on pourrait joindre celui des ateliers où se trient les chiffons dans les papeteries. Ces chiffons, imprégnés de toute sorte de miasmes impurs, dégagent une poussière malsaine au plus haut degré. Il suffirait pour atténuer considérablement cet inconvénient, de leur faire subir un premier lavage dans un appareil aussi simple que peu dispendieux. On ne le fait pas, parce que les ouvriers ne l'exigent pas. Mais qui pourrait trouver mauvais qu'ils en fissent la demande formelle et refusassent de respirer plus longtemps , sans nécessité, la maladie et souvent la mort?

tous les économistes depuis Adam Smith (le temps me manque pour vous les citer) *, mais méconnue à peu près universellement par les législateurs de toutes les

* Voici quelques-unes au moins de ces opinions. Suivant L. Faucher {Études sur l’Angleterre, t. Il, p. a 60). « les coalitions n ont pas toujours torl, et, h dire vrai, le droit est rarement du côté du maître. Mais il y a péril pour la société quand les individus, lésés ou non lésés, entreprennent de se faire Justice par leurs propres mains. » — Selon Th. Fix, les coalitions sont « un incident désastreux » dans la production. « Mais ce n'est pas à dire que dans ces luttes les maîtres aient invariablement raison , que la loi traite d'une manière équitable les deux parties, et qu'il faille proscrire les associations pacifiques des ouvriers, qui ont pour objet des mesures communes pour améliorer sans violence leur situation et sauvegarder leurs intérêts... » — « Qu'esl-ce que l'ouvrier , dit M. de Metz-Noblat ( Analyse des phénomènes économiques, t. H, p. 87 ), s’il ne peut prendre scs deux bras et s'en aller1? Et, parce qu'il s'en va avec ses compagnons de travail, commet-il un crime, tandis qu'en se retirant seul il est innocent? Ah! la propriété du travail est la plus respectable de toutes; et, si nous voulons qu'on respecte les fruits du travail d hier, respectons les droits du travail d'aujourd'hui. Non , la coalition , considérée en elle-même , et abstraction faite des circonstances accessoires qui peuvent en changer le caractère, n’est pas un délit. La science et l'humanité le proclament. » — Mill (Principes d économie politique, t. II, p. 537) appelle l'ancienne législation anglaise « une intervention gouvernementale également odieuse par son but cl par ses moyens. • — MacCulloch, enfin (l. 1, p 304 ), juge ainsi en peu de mots toute la question- « Jusqu'à ces derniers temps, il était d'usage en Angleterre de punir les ouvriers qui se concertaient pour élever le taux des salaires ou diminuer le nombre d heures de travail. Ce qu'il y a de vexaloire dans une pareille loi est tellement évident , qu'il est à peine nécessaire de le signaler. Un individu n'est plus qu’un esclave, si on l'empêche de fixer, de concert avec d'autres, les conditions auxquelles il veut vendre son travail. Il ne peut résulter aucune conséquence funeste de l'exercice de ce droit de la part des ouvriers. Si le prix qu'ils demandent pour leur travail est déraisonnable, les maîtres peuvent, et c’est ce qu'ils font toujours, refuser de les occuper: comme les ouvriers n ont pas les moyens de vivre très-longtemps

époques, et repoussée encore par la plupart des législations; cette distinction est fondamentale , et elle est à la fois , je ne crains pas de le dire , d’intérét public et d’intérét particulier: car, à la faire ou à la nier, il n’y va pas de moins que de la justice , du progrès industriel et de la paix publique.

De la justice d’abord , Messieurs; car il est certain , il est incontestable que de tout temps, et même trèsinnocemment, les maîtres et les entrepreneurs se sont concertés et se concerteront toujours. Comment empêcher, en effet, quelque moyen que la loi puisse prendre pour réduire chacun à faire seul et par lui-même ses affaires, comment, dis-je, empêcher un fabricant de s’entendre avec ses confrères sur l'étatdes marchés, sur la valeur et le prix des marchandises, sur les chances de l’avenir , sur l’opportunité d’agir ou de ne pas agir , et par suite de se mettre d’accord avec eux pour tenir

sans travailler, il est clair que toutes les coalitions formées pour obtenir une élévation illégitime de salaire , ou pour arriver à un but coupable, portent en elles un principe de dissolution et doivent être bientôt ruinées. Mais, si les ouvriers peuvent refuser de travailler autrement qu'à des conditions déterminées par eux-mêmes, ils ont à cet égard obtenu tout ce qu'ils peuvent prétendre avec jusli^; A. s'ils font un pas au delà et quils tentent , comme ils le fonf trop fréquemment, d arriver à leur but par la violence, soit en menaçant la propriété de leurs maitres, soit en empêchant de travailler ceux de leurs compagnons qui ont refusé de faire partie de leur coalition ou qui l'ont abandonnée, ils se rendent coupables d’un délit qui porte une grave atteinte à la sécurité de la propriété et à la liberté de l’industrie, et qui doit êtreaussitôt réprimé par un châtiment prompt et proportionné â leur faute. *

simultanément les matières du travail , les produits, le travail lui-méme, au même prix, au prix courant *? Comment éviter que, un peu de passion ou de cupidité parfois aidant, les choses n’aillent plus loin encore: qu’il ne soit convenu secrètement , par exemple , qu’un ouvrier qui, pour une cause quelconque , aura été renvoyé ou sera sorti de chez l’un ne sera pas reçu chez l’autre; que, comme en Angleterre il y a quelques années, il n'existe un livre noir 1 devenant parfois, contre les ouvriers dont le nom y figure, une véritable liste de proscription? Comment empêcher, en un mot, qu’il n’y ait toujours un certain degré de coalition entre les entrepreneurs et patrons? Le voulussent-ils, ils n’y échapperaient pas; car qui dit intérêts communs dit pensées communes, et c’est cette vérité si simple qu'exprimait Adam Smith quand il écrivait que « les maîtres et les entrepreneurs sont forcément et partout en ligue tacite. » Mais, s’il en est ainsi, s’il n’est pas possible que les maîtres ne s’entendent pas , est-il juste et équitable, toutes réserves faites pour le respect dû à la liberté individuelle , que les ouvriers ne puissent s’entendre et se concerter à leur tour? Si le maître est une des parties intervenantes au contrat de louage de travail, les ouvriers ne sont-ils pas l’autre partie? Est-ce entre

chacun individuellement et lui que le débat peut être

' C’est ainsi que certaines industries ont des prix arrêtés périodiquement par les principaux intéressés. L'ancre, de Saint-Dizier, par exemple, publie régulièrement les prix fixés pour le fer.

* Voy. L. Faucher, Éludes sur l’Angleterre, t. I, p. 435.

égal ; et n’est-il pas exact de dire, avec M. Roscher, que le maître est à lui seul une union, à laquelle il est na* turel que corresponde l’union des ouvriers, ou, comme M. Rondelet *, que le maître s’appelle légion ?

Le progrès industriel est également en cause ; car l’intérêt commun , l’intérêt des capitalistes et des maîtres, n’est pas l’abaissement des salaires, mais leur fixation à leur taux normal, au taux qui représente la vraie part du travail dans la production. C’est une vérité, bien que cela ressemble à un paradoxe , qu’a un salaire élevé correspond un travail à bon marché; pourvu, bien entendu , que cette élévation ne soit pas factice , que le salaire élevé mérite de l’être, c’est-à-dire qu’il soit le prix d’un travail intelligent et actif. Or comment arriver à connaître cette juste rétribution du travail , si l’on ne laisse le libre débat la dégager peu à peu par l’exercice naturel de la loi de l’offre et de la demande , et les ouvriers, en présence de l’entente des maîtres, s’entendre sans entraves pour exposer et soutenir leurs prétentions? Comment, surtout, sans cette discussion libre, et qui coupe court à toute récrimination de leur part, éviter qu’ils ne regardent comme arbitraire et déprécié le salaire même naturel , et prévenir ces jalousies , ces haines sourdes, ces frottements sans nombre, qui sont autant de causes de perte ou de stérilité dans la production ?

Enfin, Messieurs, et cette dernière réflexion l’in*

1 Du Spiritualismt en économie politique , p. 16a.

dique, un intérêt grave et souvent méconnu milite en faveur de la liberté : c’est l’intérêt de la paix publique* . Car il ne suffit pas, pour que cette paix ne soit pas troublée, que le salaire soit ce qu’il doit être; il faut de plus qu’il ne puisse pas être, même à tort, soupçonné de n’être pas ce qu’il doit être : il ne suffit pas que la justice règne; il faut qu’il ne puisse s’élever aucun doute sur ce règne de la justice : il ne suffit pas que la loi soit impuissante à rien changer au taux des salaires , à rendre le travail plus productif qu'il n’est de sa nature, ou à changer la part de ses agents; il faut qu’on sache partout que cette impuissance est radicale et sans exception , et qu'on ne puisse jamais songer à accuser les pouvoirs publics de la dépression du salaire ou à en réclamer d’eux le relèvement. Or comment, Messieurs, si la neutralité de la loi n’est pas absolue, sa faveur ne serait-elle pas constamment sollicitée par ceux qui souffrent? Et n’est-il pas évident que, du moment quelle intervient — avec une bonne ou avec une mauvaise intention, il n’importe — elle assume aussitôt sur elle la responsabilité de cette intervention, et, ne pouvant rien produire d’utile, se fait mal voir pour tout ce qu’elle ne fait pas? Du moment où la loi

4 Depuis que cette leçon a été prononcée, les émeutes de Gand et du Borinage sont venues confirmer tristement la vérité de ces réflexions. Voy. l'Économiste belge du G juillet 1861 , dans lequel se trouve reproduit le règlement émané des charbonnages coalisés, et dont les exigences draconiennes ont provoqué la coalition et les violences si cruellement expiées des ouvriers mineurs.

parait vouloir faire quelque chose, elle donne elle-même le droit de penser qu’elle le peut et qu’elle peut davantage : et de là cette idée essentiellement fausse et dangereuse, cette idée, nous l’avons dit, qui est la source de toutes les utopies socialistes, l’idée que la loi peut tout; de là des prétentions impossibles à satisfaire, de là le mécontentement, de là le désordre dans les esprits, cause première du désordre dans les faits. « Ce qui importe, dit M. Jules Simon , en traitant le sujet qui nous occupe, c’est de ne pas exagérer les crises par des lois préventives qui engendrent la haine, et ne pas rendre l’État responsable en lui confiant une autorité également odieuse et insuffisante. » Tout homme vraiment soucieux de la paix publique en doit dire autant , Messieurs, et de nos jours plus que jamais; car nous avons vu de nos yeux où conduisent ces erreurs de la réglementation préventive , et quels excès amène cette terreur irréfléchie des agitations inévitables du libre débat., Toutes les prétentions funestes, et si souvent fécondes en conséquences déplorables, qui ont surgi de nos jours, n’ont pas d’autre origine que cette foi superstitieuse dans la toute-puissance de la loi , née elle-même des efforts de la loi pour régler les conditions du travail ou celle de la répartition des richesses. Et c’est — pour ne pas sortir du cercle précis du sujet qui nous occupe — l’apparence d’une suprématie légale conférée aux maîtres qui a provoqué les ouvriers à entreprendre d’opprimer et d’assujettir les maîtres ; c’est l’ancienne doctrine du droit du maître sur le travail de l’ouvrier qui

a suscité la doctrine nouvelle du droit de l’ouvrier au travail et au salaire.

Que de choses à dire encore, Messieurs, pour compléter cette étude! Mais j’ai dépassé déjà le temps que je ne devrais jamais dépasser, et je suis forcé, par conséquent, d'écourter ce qui me resterait à dire. Je tiens du moins à vous lire, avant de nous séparer, un fragment de discours, auquel je faisais allusion tout à l’heure, et qui pourra vous donner une idée des pro grès qu’ont faits dans l’esprit et dans le cœur des ou vriers anglais, grâce à l’expérience et à ses rudes leçons, les sentiments de justice et de respect des lois naturelles. A Bolton — en 1845, je crois — eut lieu un meeting d’ouvriers, destiné à célébrer l’état alors prospère de l’industrie et à assurer cette prospérité en en recherchant les causes. Un des assistants, le fileur Samuel Hill , prit la parole, et voici en quels termes il s’exprima :

Après avoir rendu justice aux maîtres, on me permettra de parler aussi des ouvriers. Lorsque les fabricants proposèrent de réduire les salaires, en 1840, les ouvriers ne se mutinèrent pas , et ils ne refusèrent point de travailler. Non, grâce au progrès de l’esprit humain , grâce aux lumières de notre époque, les ouvriers sont aujourd'hui en état de mieux apprécier leur position réelle. II3 commencèrent par s’enquérir de l’état du marché, du prix des matières premières, du rapport qui existe entre l'offre et la demande. Ils reconnurent que la réduction était inévitable, et ils renoncèrent à leur

vieille et mauvaise habitude de cesser le travail. ( Applaudissements.) S’ils avaient quitté tous ensemble les ateliers, ils auraient exposé leurs femmes et leurs familles à de cruelles souffrances ; ils auraient été forcés de céder à la fin , et , à la place du bon accord qui règne aujourd’hui , et qui a produit de si heureux effets , ils auraient amené un état de division et d’animosité

» Quant aux coalitions et aux grèves, ajoute un peu plus loin le même orateur, il faut bien se garder de les encourager ; elles ne produisent que du mal.

• Evitons donc, dit-il, après avoir développé ses motifs, évitons les coalitions à l’avenir ; cultivons ce sentiment d’une bienveillance mutuelle qui les rend inutiles; que notre succès à Bolton devienne un exemple et un encouragement pour les autres districts. (Applaudissements.) On peut parler d’unions industrielles ( trade unions), et je sais que les ouvriers ont une grande confiance dans leur efficacité. Quant à moi, je pense que l’union la plus forte et la plus avantageuse est dans ces rapports de bonne harmonie et de considération mutuelle entre l’ouvrier et le patron , que l’assemblée à laquelle nous assistons a pour objet d’encourager et d'établir. (Vifs applaudissements.) » (L. Wolowski, dans la Revue de législation et de jurisprudence , année 1851 , t. II, p. 129 et suiv.)

Et le langage d’un autre fileur , M. John Brewer, est peut-être plus expressif encore :

« Un des hommes les plus sages qui aient existé a dit « qu’il » n’y avait rien de nouveau sous le soleil » : mais Salomon n’avait jamais vu ce spectacle; il n’avait jama s entendu parler d’une assemblée pareille à celle qui réunit aujourd’hui lès maîtres et les ouvriers fileurs... Quant à la condition de l’ouvrier, il reste encore beaucoup à faire pour l’élever à son niveau naturel ; mais V ouvrier en a les moyens dans ses propres

mains, et, s’il néglige de les employer, il n’en doit accuser que lui-même. De tous les maux qui affligent les classes laborieuses , V ignorance est décidément le plus grand. L’ignorance les expose à être trompées , et ne leur permet pas de se former une opinion exacte sur les choses qui intéressent le plus leur bien-être. (Applaudissements.) Ce n'est point des manufacturiers que dépend le taux des salaires. Dans les époques de dépression, les maîtres ne sont , pour ainsi dire, que le fouet dont s’arme la nécessité , et , qu’ils le veuillent ou non , il faut qu’ils frappent. Le principe régulateur est le rapport de l’offre avec la demande, et les maitres n’ont pas ce pouvoir. » ( Loc. cit., p. 450.)

Voilà, Messieurs, quelques exemples du degré de lumière , du degré de concorde et de bienveillance auquel la liberté de discussion a conduit des ouvriers intelligents, par l’habitude qu’elle a introduite parmi eux de s’entendre , non-seulement entre eux, mais avec les patrons, de leur exposer leurs griefs et de recevoir d’eux l’exposé de leurs motifs. Et ce résultat a été rapidement . acquis et s’étendra plus rapidement ; car, de même que c’étaient les têtes les plus intelligentes qui provoquaient et conduisaient le mouvement, en vertu de cette prédominance de l’intelligence sur la force physique qui se retrouve partout, de même c’est aussi l’intelligence qui, satisfaite par la discussion et éclairée par l’expérience, a calmé et contenu les prétentions insensées et violentes, faisant naître ainsi, au sein même des masses agitées , les agents de paix propres à les calmer. En Angleterre donc tout n’est pas fait encore, mais il y a beaucoup de fait; et il est bien permis de penser que

c’est à la suppression des pénalités qui frappaient les coalitions ouvrières que ce résultat est dû. Il n’est pas permis d’en douter, pour mieux dire, quand on compare des faits comme ceux que nous venons de citer avec ceux que nous avons cités précédemment; et c’est ainsi que l’expérience a confirmé cette résolution expressive des commissaires de l’enquête de 1823 : « Non-seulement les lois n’ont pas été efficaces, mais elles ont produit une défiance mutuelle et donné un caractère violent aux coalitions. »

Et, puisque nous avons à regretter, Messieurs, en indiquant les résultats obtenus en Angleterre, qu’il ait fallu payer si cher une expérience aujourd’hui si complète, n’est-il pas permis de désirer, pour d’autres nations, que l’expérience ne soit pas aussi coûteuse ; que, sans passer par de nouvelles et inutiles épreuves , on borne enfin l’intervention de la loi à une répression prompte et énergique de toute violence , de toute menace, de toute atteinte à la liberté individuelle, soit des maîtres, soit des ouvriers; et qu’on arrive ainsi, sans pression artificielle, par la discussion et par la lumière qui la suit, au développement de cette bienveillance qui est le seul gage certain de la paix et du progrès industriel. En somme, dit M. Wolowski, « respecter la propriété des forces et de l’habileté individuelles est la première condition de l’état social. Le droit de l’ouvrier est d’employer cette propriété de la manière qu’il croit la plus avantageuse , autant que

cola ne nuit point à un pareil exercice du droit d’autrui; c’est le principe le plus sacré entre ceux que la protection des lois doit couvrir. » Ce principe est méconnu par les procédés violents trop habituels aux coalitions, mais il ne l’est pas moins par l’interdiction de tout concert paisible et sans violence. Là c'est l’ouvrier qui • ravit à son camarade, ici c’est la loi qui ravit à tous la possession de soi-même.

Rendre à tous , Messieurs , à tous sans exception , cette libre possession de soi-même, voilà le but. Est-il facile à atteindre? Je n’oserais l’affirmer, car cela ne dépend pas seulement du législateur, cela dépend des hommes; et, là où les hommes se font défaut à euxmêmes, c’est en vain que la loi ne leur fait pas défaut. Quid leges, dit un adage latin , sine moribus vanœproficiunt? Je le crains donc, partout, et en France plus qu’ailleurs peut-être, les difficultés sont grandes. Je crains qu'avec notre impatience et notre entrainement ordinaires, avec notre habitude de vouloir, en toutes choses, aller vite et arriver de suite, avec notre penchant à substituer partout notre volonté à celle d’autrui, et à imposer par la force ce que la persuasion seule a le droit d’obtenir, nous ne soyons encore longtemps incapables de nous réunir sans tumulte et de faire nos conditions sans violence. Je crains que nous ne donnions, par conséquent , trop longtemps encore , des prétextes au maintien des mesures restrictives qui limitent l’exercice de la liberté , et que , ne distinguant pas assez dans nos actes la délibération pacifique de la coalition oppres-

sive, nous n’autorisions trop le législateur à ne pas les distinguer dans ses prévisions. Mais, pour être difficile, ce résultat n'en est pas moins désirable ; la paix dans le travail, j’ose l’affirmer, ne sera complètement assurée que lorsqu’il sera atteint. L'illusion , l’utopie, l’envie, ne seront bannies des esprits que le jour où l’on saura partout , en bas comme en haut, mais en haut comme en bas, qu’il n appartient à personne , ni à l’ouvrier, ni au maître, ni au magistrat, ni à une autorité quelconque, tle réglementer ni le travail ni le salaire ; qu’une loi plus haute et plus puissante, contre laquelle il n’y a ni droit royal ni droit populaire, la loi de l’offre et de la demande , en règle le rapport ; et que , à part cette loi souveraine, qu’ils doivent subir également, mais subir en connaissance de cause, le travail et le salaire sont libres, libres par essence, comme tout ce qui émane de la personnalité humaine, et sacrés comme elle.

FIN Dl’ PREMIER VOLUME

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