LES DIEUX ADELPHES
Nous trouverons plus tard le temps de parler d'un événement sur lequel les mauvaises langues d'autrefois et les critiques d'aujourd'hui ont tant glosé, du mariage de Ptolémée II Philadelphe, successeur de Soter, avec sa sœur Arsinoé. C'est le premier symptôme d'accommodation de la morale grecque aux mœurs égyptiennes. Notons seulement que ce mariage, qualifié inceste par la morale usuelle, était un mariage divin et pharaonique. Parmi les femmes qui peuplaient le harem des Pharaons, il y avait une hiérarchie au sommet de laquelle trônait la « Grande-Épouse » ou reine. « C'était rarement une étrangère », nous dit M. Maspero, « presque toujours une princesse née dans la pourpre, une fille de Râ, autant que possible une sœur du Pharaon, qui, héritant au même degré et dans des proportions égales la chair et le sang du Soleil, avait plus que personne au monde qualité pour partager la couche et le trône de son frère* ». Ce raisonnement de théologiens est irréfutable, et il fut si bien adopté par la dynastie nouvelle, à partir du règne de Philadelphe, que non seulement la reine est presque toujours depuis lors la sœur de son époux, mais que, si elle ne l'est pas réellement, elle est censée l'être.
Marié à la mode des dieux (Upbç yi[LO(;)^ — de Zeus et de Hêra, comme avait soin de le rappeler Théocrite, alors poète de cour, — Philadelphe sentait le besom
i. G. Maspero, op. cit., I, p. 270.
de se mettre au-dessus des scrupules et des critiques en affirmant la qualité divine du couple royal, qui devint le couple des « dieux Adelphes ». Les documents dont nous disposons jusqu'à présent ne permettent pas d'élucider complètement les origines du culte des Ptolémées à Alexandrie. Il semble tout naturel de penser que Philadelphe dut procéder d'abord à l'apothéose de ses parents, Ptolémée Soter et Bérénice ; et, en effet, il est question d'une procession, dont la magnificence était devenue légendaire, où figuraient, parmi une foule de statues de divinités, les images des \ parents de Philadelphe et de Philadelphe lui-même : mais on ne sait pas bien quel sens attribuer à cette exhibition, et, d'autre part, des papyrus nous signalent l'existence à Alexandrie, au temps de Philadelphe, d'un prêtre chargé de sacrifier en même temps à Alexandre et au « dieu Adelphe », Soter étant passé sous silence. Enfin, tandis que le culte des « dieux Adelphes » est officiellement reconnu du vivant de Philadelphe, celui des « dieux Soters » n'est constaté qu'un bon demi-siècle plus tard.
Le fait à retenir, fait important et mis hors de doute, c'est que Philadelphe fut déifié de son vivant à Alexandrie même, lui et la reine, et après lui tous ses successeurs, rois et reines, sous les noms de « dieux É vergetés », « dieux Philopators », « dieux Epiphanes », etc., noms que l'on retrouve non seulement dans les inscriptions officielles, mais dans les dédicaces particulières ou dans le libellé des dates sur les papiers d'affaires. Le culte de tous ces couples divins était associé à celui d'Alexandre et était desservi par le même prêtre, c'est-à-dire qu'il s'adressait
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à la dynastie prise en bloc, ou, si l'on veut, à la divinité royale, qui revivait et se réincarnait dans chaque génération. Ceci — constatons-le en passant — est bien une idée égyptienne, qui répugne au. génie individualiste de la mythologie grecque et à la forte personnalité de ses dieux. J'ai dit et répété jusqu'ici qu'Alexandrie était une ville grecque : il est temps de se souvenir qu'elle était située en Egypte, qu'une partie de sa population, le quartier de Rhakotis, était égyptienne, et que les races les mieux trempées ne peuvent se soustraire indéfiniment à l'influence d'un contact incessant.
Les Ptolémées n'avaient pas à se préoccuper de la somme de foi que pourrait rencontrer ici ou là le dogme monarchique. A vrai dire, il n'y avait pas de dogme à établir, mais des pratiques : leur prêtre n'avait rien à enseigner et aucun acte de foi à accomplir. C'était un prêtre à la mode grecque, c'est-à-dire un fonctionnaire investi pour un an seulement d'une magistrature sur laquelle on avait accumulé les honneurs et les bénéfices, et qui, pour cette raison, mais pour cette raison seulement, était des plus enviées. L'archiprêtre (àp;)^cep£uç) ou flamine des Ptolémées à Alexandrie, choisi parmi les familles les plus aristocratiques, était, durant son année, le président d'honneur de la République alexandrine et le premier magistrat de l'Egypte entière. Il était éponyme, c'està-dire que l'année de son sacerdoce portait son nom, lequel servait ainsi à dater, concurremment avec le numéro d'ordre des années de règne du Ptolémée contemporain, les actes publics et privés. C'est ainsi que nous connaissons par les papyrus et les inscriptions
environ une trentaine de noms d'archiprêtres d( Ptolémées. De plus, ce haut fonctionnaire, appoin aux émoluments de général (un talent par an), vêl de pourpre et portant la couronne d'or les jours cérémonie, était inviolable : personne ne pouva même le citer en justice. A Texpiration de son annéi il restait flamine honoraire, intendant royal, exemj de toutes charges onéreuses, et le souvenir de dignité anoblissait ses descendants.
Voilà, Messieurs, comment les Grecs et les Gréc< Romains entendaient le sacerdoce pubhc : c'éta pour eux une fonction d'État, qui n'avait prise ni sur les intelhgences par le dogme, ni sur les consciences par le monopole du commerce avec la divinité. Cette façon d'envisager le sacerdoce comme une délégation d'ordre administratif, ne pouvant en aucun cas devenir la propriété de celui qui l'exerce, cette conception, dis-je, date sans doute de fort loin chez eux : l'histoire ne leur en connaît pas d'autre. Ils n'ont eu ni brahmanes, ni mages, ni druides : j'imagine que, si quelque thaumaturge voulut jamais se placer xiomme intermédiaire privilégié entre eux et la divinité, ils lui ont dit, comme Diogène à Alexandre : « Ote-toi de mon soleil ! » Et cela était si bien entré dans les habitudes d'esprit de la race, que, même devenus rois d'Egypte, Pharaons, chefs du clergé national, les Lagides ne pensaient pas autrement. Aussi ont-ils pris à l'égard du clergé égyptien une attitude équivoque, au fond de laquelle on sent l'hostihté, une hostilité tempérée seulement par la prudence. Il me reste, pour achever cette esquisse sommaire, que je ne puis en ce moment achever dans le détail, à carac-