LEÇONS I» HISTOIRE ROMAINE
vin état de tension et de convulsion permanentes qui ne pouvait manquer d'atteindre et de tarir, à sa source même, la vitalité de l'Empire.
Comment le principe d'autorité, qui ne rencontrait pourtant ni dans les mœurs, ni dans les doctrines, aucune résistance, s'élait-il affaibli à ce point que des prétoriens aient pu mettre l'empire à l'encan, et que chaque corps d'armée se soit pris à rêver de pronunciamientos ? C'est qu'il n'y a pas d'autorité sans légalité, et que le fondateur de l'Empire avait mis les formes légales d'un côté et l'autorité effective de l'autre. Il avait assis le pouvoir impérial sur une équivoque qu'il avait cru habile de perpétuer, comptant peut-être que l'avenir remettrait les choses à leur véritable place et sous leur véritable nom. Obligé de compter avec les habitudes républicaines et averti par le meurtre de César, Auguste imagina une combinaison hybride qui n'était ni une monarchie, ni une république, qui gardait le nom, les apparences, les formes légales d'une république, tout en se rapprochant, par des biais savamment ménagés, des allures propres à l'autorité monarchique. On l'a souvent traité de eomédien, Suétone aidant : mais ce n'est pas à son caractère qu'il faut s'en prendre. Ce qu'il n'a pas fait, il ne pouvait pas le l'aire: et la preuve, c'est que nul de ses successeurs ne l'a fait, même alors que le pouvoir impérial était mieux armé pour extirper la tradition républicaine. La monarchie ne trouve de fondement stable que dans un dogme religieux qui attribue aux rois une dignité surhumaine et justifie ainsi leur privilège.
Ce dogme, l'Empire essaya de le créer, et ilyréussil
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dans une certaine mesure; mais la religion impériale, abstraite comme la religion romaine à qui elle empruntait sa théorie, ne put attacher le caractère divin qu'à la fonction, considérée comme indépendante et séparable de la personne qui en était investie. L'empereur est un dieu, sans doute, en ce sens qu'il incarne en lui l'entité qui s'appelle, en langage juridique, la « majesté » du peuple romain, en langage théologique, le Génie ou la divinité de Rome. Mais ce Génie, devenule« Génie d'Auguste », ne lui appartient que comme détenteur de la dignité impériale : il n'est pas inhérent à sa personne, et quiconque revêt la pourpre devient, après lui et comme lui, une incarnation de ce Génie perpétuel. La théorie religieuse a pu largement contribuer à assurer le respect de l'autorité impériale; elle ne pouvait en assurer la transmission héréditaire, dont elle est plutôt la négation. De même, la théorie démocratique du mandat conféré par l'élection. L'élection eût-elle été autre chose qu'une liclion légale, c'était bien le inoins que le peuple, après s'être dessaisi de sa souveraineté pour la convertir on mandat viager, la reprit à la mort du mandataire. Le mandat viager est la limite extrême des concessions que la logique peut faire aux nécessités pratiques. Auguste n'avait même pas osé aller jusque-là. Il s'était fait conférer ses pouvoirs en détail, à plusieurs reprises et pour un temps déterminé, afin de multiplier les occasions de les légitimer cl d'habituer peu à peu les Romain- aux mandats perpétuels. Qu'à ce jeu il n'ait pas été très franc et qu'il se soit arrangé de façon à ne jamais courir le risque de perdre la partie, cela est hors de doute :
mais il n'a été ni le premier, ni le dernier de ces pessimistes qui pensent qu*il ne saurait y avoir de politique parfaitement honnête.
En tout cas, il s'ingénia toute sa vie à chercher et crut avoir trouvé, dans l'association préalable d'un futur successeur choisi par lui, un moyen commode de pratiquer entait l'hérédité qu'il ne pouvait songer à convertir en droit. Mais cette tendance inavouée à l'hérédité l'empêcha, par contre, d'organiser fortement et loyalement le mode légal de transmission du pouvoir impérial. Il prétendait n'être que le mandataire du peuple romain et tenir ses pouvoirs de l'élection. Mais, sous prétexte de mieux respecter les vieilles coutumes, il s'était bien gardé de concentrer en une seule opération électorale l'intervention du peuple. La procédure constitutionnelle distinguait dans le peuple le Sénat, les comices, l'armée présente à Rome, c'est-à-dire la garde prétorienne, trois groupes distincts, animés d'un esprit différent, dont la collaboration était nécessaire. Les comices avaient seuls qualité pour conférer la puissance tribunitienne; au Sénat appartenait la collation du pouvoir proconsulaire et de la majeure partie des titres impériaux, tandis que le premier de ces titres, celui d'Imperator, ne pouvait être décerné que par l'acclamation des soldats. L'action de ces trois générateurs du pouvoir impérial fut — à dessein, on peut le croire — si mal définie et si enchevêtrée qu'on ne sut jamais à qui appartenait l'initiative et dans quelle mesure l'opposition éventuelle de l'un aurait pu entraver ou annuler le choix des autres. En fait, avec des idées aussi troubles et des pratiques aussi louches, le dernier mot
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appartenait toujours à qui était maître des soldats, et c'est sans doute ce qu'avait voulu le fondateur du régime. Avec cette procédure graduée, qu'il appliquait de son vivant au choix de son successeur, il était assuré de mettre celui-ci hors de tout risque de compétition, et il pensait qu'à son exemple les Césars futurs seraient toujours en mesure de se choisir pour héritiers leurs descendants.
Mais on sait ce qu'il advint. Tant que la nature ou la greffe artificielle prolongèrent l'existence de la famille d'Auguste, la transmission du pouvoir impérial se fit suivant les prévisions indiquées. Cette famille devint une dynastie. Mais quand les légions d'Espagne se déclarèrent enfin lasses des folies de Néron et acclamèrent Galba, alors, comme dit Tacite, fut divulgué le secret de l'avenir réservé à l'empire. On s'aperçut que les soldats, même loin de Rome, pouvaient à eux seuls faire un empereur. Nous voyons apparaître ici la cause première de l'anarchie future. Auguste avait raisonné comme un Romain de Rome; il croyait son œuvre suffisamment protégée par les traditions de la grande République, de la cité-reine qui n'avait jamais obéi qu'à des magistrats élus dans ses murs. Il avait cru pouvoir introduire impunément dans la procédure électorale l'acclamation du soldat, s'imaginant que la collaboration obligée du Sénat et des comices fixerait au sol de Rome l'exercice de ce droit nouveau, el que l'armée se croirait toujours suffisamment représentée par la milice privilégiée des prétoriens, recrutée exclusivement en Italie. Et voilà que la logique se retournait contre ses savantes combinaisons, ri (pie,
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pour se mettre en règle avec les fictions constitutionnelles, les élus des légions n'avaient qu'à venir à Rome, où le Sénat comme le peuple s'empressaient de reconnaître le droit du plus fort. On sait le reste, et comment les légions ont exploité, alors et par la suite, concurremment avec les prétoriens, l'aptitude quelles venaient de se découvrir.
Passons maintenant à l'ordre de faits signalé plus haut comme la deuxième et non moins active cause de décadence, la continuité des guerres défensives.
Autour de l'immense empire, qui avait pris pour lui les plus belles et les plus fertiles régions de trois continents, rôdaient les Barbares, pour qui il était un objet d'admiration et de convoitise. Tels des affamés regardant par les fenêtres l'intérieur d'une salle de festin. Le long du Rhin et du Danube, les Bataves, les Germains, des Sarmates, des Thraces, d'autres encore; du côté de l'Orient, plus civilisés, plus capables d'un long effort, les Parthes. qui, au m0 siècle, depuis l'avènement des Sassanides, s'appellent les Perses. Tant que les tribus barbares agirent isolément, sans combiner leurs attaques, tant que les Parthes lurent paralysés par leurs discordes intérieures, les légions purent non seulement défendre, mais reculer les frontières do l'empire. Ce mouvement d'expansion, prolongé parTrajan au delà du Danube et au delà de l'Euphrate, s'arrête après lui. Au cours du 11e siècle, les Barbares du nord
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semblent se grouper, se lasser sur les frontières; puis brusquement, au temps de Marc-Aurèle, ils exercent une poussée d'ensemble sur toute la ligne du Danube. Marc-Aurèle est obligé d'endosser le harnais et meurt sous la tente. Et ce n'étaient pas de petites guerres que celles où il gagna les titres de Germanicus et Sarmaticus. Dion Cassius raconte que quand, en 175, il fit une paix provisoire avec la coalition des Ouades, Marcomans et Iazyges, les Iazyges rendirent 100 000 prisonniers, reliquat d'un nombre plus considérable encore de captifs « vendus, morts ou en fuite ». Ce chiffre de prisonniers laissés aux mains de l'ennemi donne une idée de la valeur de l'armée de Marc-Aurèle. C'est que, pour ne pas dégarnir les autres frontières également menacées, il avail fallu constituer des troupes de marche avec des esclaves, des gladiateurs, des bandits, des milices munieipales. L'armée régulière, avec son demi-million d'hommes, ne suffisait plus aux besoins de la défense. Marc-Aurèle se résigna à pratiquer en grand un système dangereux, essayé avant lui par quelquesuns de ses prédécesseurs : il donna des terres aux Barbares en dedans de la frontière, à la condition que, soldai- <•! colons à la fois. il> la défendraient désormais contre leurs congénères. A mesure que l'empire s'affaiblit et avoue sa faiblesse, due moins encore à l'insuffisance de ses ressources qu'au découragement des citoyens, les attaques du dehors se multiplient. Septime Sévère partage son temps et ses victoires entre la guerre civile et la guerre contre les Parthes, les Berbères el les Calédoniens. Caracalla résiste a une nouvelle débâcle de Germains, el H
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marchait contre les Parthes quand il fut assassiné en Mésopotamie. Alexandre Sévère soutient le choc des forces du nouveau royaume perse : il était sur le Rhin quand il fut tué, suivant la mode du jour, par ses propres soldats. Dèce périt en combattant les Goths, qui, quinze ans après, sous Claude le Gothique, inondent la péninsule des Balkans. Valérien est pris vivant par Sapor, et son fils Gallien renonce à le délivrer. Les empereurs, installés la veille, précipités le lendemain, n'ont du pouvoir que les fatigues et les dangers : il n'est pas jusqu'au vieux Tacite, qui, dans ses six mois de règne, n'ait été contraint de marcher contre les Goths et les Alains occupés à dévaster l'Asie Mineure.
Guerres incessantes au dehors, révolutions incessantes au dedans, sans compter le retour alors particulièrement fréquent de fléaux naturels, comme les tremblements de terre qui ruinèrent la plupart des villes d'Asie Mineure et les pestes qu'engendraient les grandes débâcles et tueries humaines : tout cela aboutissait au même résultat, épuisement matériel, affaissement moral, appauvrissement et déception, inquiétude, incertitude du lendemain; d'où révolte de l'instinct de conservation individuelle, qui se retourne, déliant d'abord, hostile ensuite, contre l'Etal, contre la société, el se désintéresse de tout but poursuivi en commun.
De (•<■- répercussions d'ordre moral et intellectuel] je dirai un mot tout à l'heure : bornons-nous pour le moment à considérer les ravages économiques, danleur manifestation pour nous la plus saisissante, dans l'oppression du contribuable par l'Etat. La guerre
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perpétuelle engendre de perpétuels besoins d'argent, et ceux-ci à leur tour engendrent la fiscalité, dont le génie malfaisant achève de tarir les sources de la prospérité publique. Le fisc romain fut un des plus ingénieux qui aient pratiqué l'art de pressurer la matière imposable, de guetter l'activité humaine sous toutes ses formes pour arracher au propriétaire foncier, à l'industriel, au commerçant, à l'artisan, une part de son gain, le superflu d'abord, le nécessaire ensuite.
C'était là un mal, sans doute, mais un mal dont on conçoit que, les circonstances extérieures venant à s'améliorer, l'empire eût pu guérir. Ce qui le rendit sans remède, c'est que, pour assurer la rentrée des impôts et en faciliter la perception, l'État eut l'idée de s'adresser non plus aux individus, mais aux corporations. Tous les métiers et négoces furent groupés en corporations, dont, au point de vue du recouvrement des taxes, lous les membres étaient solidaires les uns des autres, et, dans chaque ville, au-dessus de toutes les corporations, s'élevait l'ordre des curiales ou propriétaires fonciers, chargés de répartir l'impôt et responsables en totalité de sa perception. Le résultat ne se fit pas attendre. Les corporations, taxées à sommes fixes, se firent pour chacun de leurs membres une prison et barricadèrent toutes les i--ii<'< par où eût pu s'échapper soit une partie de leur personnel, soit une portion de leur capital. Le législateur les y aida de son mieux, surtout en ce qui concerne l'ordre des ouriales, c'est-à-dire la ha nie bourgeoisie. Il empêcha les bourgeois de disposer librement de leur propriété, qui devint comme un
gage surveillé par l'Etat. Il voulut, contrairement aux principes du droit, que cette propriété ne pût être aliénée sans être remplacée par une autre caution, ni partagée sans que les parties acceptassent la responsabilité pesant sur le tout. Son but constant fut de parer à tout dérangement du mécanisme fiscal en enfermant cbacun dans sa condition et en rendant celle-ci héréditaire. Il se forma ainsi des espèces de castes, comparables à celles de l'ancienne Egypte ou des républiques à la mode de Platon : la société alla se pétrifiant et se cristallisant de jour en jour, à la façon des corps inorganiques. Ce qui étonne, ce n'est pas que l'Empire ait fini par succomber à ce mal interne, c'est qu'il ait pu le porter si longtemps.
Il me semble avoir démontré ainsi, autant qu'une esquisse sommaire peut ressembler à une démonstration, nos deux premiers postulats, à savoir que les principales causes de la décadence de l'Empire ont été, en premier lieu, l'instabilité du pouvoir impérial, en second lieu, l'effort continu, épuisant, pour la défense du territoire, l'une et l'autre cause concourant au même effet : diminution de la vitalité physique et économique et, par contre-coup, des forces morales, de l'estime qu'une société fait d'elle-même et de la confiance qu'elle doit avoir en ses destinées.
Les forces morales! Ici, nous mettons le pied sur un terrain jadis brûlant, où le feu couve toujours sous la cendre. Le phénomène le plus important, au
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point de vue de l'histoire générale de l'humanité, celui qui se prépare au 111e siècle et s'achève au ive, c'est l'avènement du christianisme comme religion dominante et, par conséquent, puisqu'il se déclarait irréconciliable avec l'erreur, exclusive de toute autre. Proscrit au 111e siècle, il fut intolérant à son tour au ive, et, dans ces deux attitudes, il resta toujours fidèle à lui-même, à son esprit originel hérité du judaïsme, à sa direction primordiale. On se heurte ici à la diversité des jugements portés sur son rôle politique et social par ceux qui exaltent en lui le restaurateur de la dignité humaine et ceux qui lui reprochent d'avoir été pour l'Empire romain — ou même pour l'État en général — un ennemi dangereux, un allié plus dangereux encore.
De ces jugements, combien peuvent prétendre à l'impartialité? Combien sont exempts de toute préoccupation de polémique, purs de toute haine, de cette haine spéciale, subtile, prompte aux calomnies, qui se mêle à toute lutte où les passions religieuses sont en jeu? Même dan- des champs d'exploration mieux pacifié-, l'histoire ne peut guère apprécier impartialement que les hommes et les choses qui ont achevé le cours de leur existence, les cycles qui se sont fermés pour toujours. Or, le christianisme est vivant : il a même, à parler franc, conservé l'habitude de considérer toute critique comme une agression, et toute agression comme l'indice d'un esprit faussé <»u d'un cœur corrompu. Il faudra cependant, dansdes études sur le iv ne. -le, faire une part, et une large part, à l'histoire religieuse, sans laquelle l'autre ne serait plus intelligible. ( ta rencontre, dès le début, la perse-
cution de Dioclétien. le dernier effort tenté par l'État romain pour expulser de son sein une puissance antagoniste avec laquelle il n'avait pas encore appris à vivre sur le pied de paix. Bientôt après, sous les empereurs chrétiens, commence l'élimination ou l'absorption des religions païennes, traquées par TÉtat allié de l'Église. Il y a là une époque de transition, ou, comme on dit aujourd'hui, un « tournant » de l'histoire. Sans préjuger les résultats d'une enquête où l'on se heurte à chaque pas à des opinions préconçues, je me bornerai pour le moment à indiquer en peu de mots dans quelle mesure il est légitime de placer, à côté des Germains, le christianisme parmi les causes de destruction de l'Empire romain.
On sait comment le contact des races et l'échange des idées au sein de l'empire romain produisirent une effervescence religieuse qui fit trouver bien bornée la sagesse des philosophes, bien étriquées les religions à l'ancienne mode, celles qui confondaient leur domaine avec celui de la cité. 11 s'opéra un travail de fusion qui tendit d'abord à supprimer les différences entre les dieux des diverses nations, puis à absorber les petits dans les grands, et ceux-ci dans quelque puissance suprême. En d'autres termes, on s'acheminait, par le syncrétisme, au monothéisme. Et ce n'étiiit pas là, comme on pourrait le croire, œuvre de raisonnement : les facultés logiques et le sentiment religieux sont comme les deux plateaux d'une balance, dont l'un ne peut monter sans que l'autre s'abaisse! C'était l'œuvre d'un instinct, d'ailleurs très Mir. comme l'est toujours l'instinct. Ce que cherchaient les hommes de ce temps, c'était une puissance capa-
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ble de vaincre la mort, c'est-à-dire de leur assurer une existence, et même une existence heureuse, par delà le tombeau. Pour combien entrait dans ce désir, de jour en jour plus ardent, le dégoût d'un monde où l'individu n'était plus qu'un atome perdu dans la foule, pour combien le progrès des idées égalitaires, qui permettait maintenant aux plus humbles d'ambitionner un privilège autrefois réservé aux héros ou à la clientèle aristocratique des Mystères, je n'ai pas à le rechercher en ce moment. Ce qui est certain, c'est que le désir de l'immortalité, jadis peu encouragé par les religions nationales, a commencé alors à prendre dans l'âme humaine la place qu'il a gardée depuis, à devenir la raison d'être des religions cosmopolites. Le monde appartiendrait à celle de ces religions qui saurait le mieux convertir ce désir en une espérance assurée. Plus d'une s'y essaya, tantôt au nom d'Isis ou de Sérapis, tantôt au nom delà Grande- Mère, tantôt au nom de Mithra, employant pour moyen ordinaire l'initiation mystérieuse, la communication de recettes magiques, la purification par l'eau ou par le sang, bref, une foule d'observances rituelles d'une efficacité garantie. La religion de Mithra. en particulier, avec ses grotte^ mystiques, S6B multiples degrés d'initiation ou « sacrements >■, — c'est pour elle que le mot fut créé, — parut un instant destinée à devenir !;i religion universelle de L'empire.
[1 esl évident que toutes ces croyances, toutes ces aspirations déplaçaient pour ainsi dire le centre de gravité de l'existence. Grecs <-\ Romains, au temps où ils étaienl avant tout de- citoyens, l'avaienl placé
en deçà du tombeau; il était maintenant reporté au delà. C'est dire que l'État, dont le pouvoir ne dépassait pas les bornes de la vie terrestre, passait du même coup au second rang des puissances utiles, et les occasions ne manquaient pas de le classer parmi les puissances malfaisantes, instruments d'oppression et d'injustice. En tout cas, il est permis d'affirmer que cet entraînement des âmes, même accompagné de résignation et de docilité, ne pouvait tourner au profit de l'État, surtout au moment où il avait besoin de lutter pour l'existence.
Le christianisme parut d'abord n'être qu'une de ces religions préoccupées des choses d'outre-tombe, une de ces agences mystiques où s'enrôlaient les candidats aux félicités de la vie future. Cependant l'État, qui tolérait toutes les autres religions, et qui à ce prix croyait n'avoir rien à redouter d'elles, se montra de bonne heure défiant, puis hostile à l'égard de celle-ci. Entre elle et lui s'engagea un conflit permanent. Ce conflit de temps à autre passait à l'état aigu, sans qu'aucune explication nette, aucune définition de droit, vînt donner un sens à ce qui, vu à distance et par les yeux des chrétiens, nous apparaît comme un odieux abus de la force aux prises avec la vertu désarmée. D'un côté, l'arbitraire, des accès d'intolérance suivis de trêves toujours précaires; de l'autre, une constance inébranlable, le sacrifice allègrement fait de la vie à la foi. Le contraste est saisissant, et la tradition chrétienne est unanime à le déclarer inexplicable autrement (pie par des motifs d'ordre surnaturel. Les hommes ne sont ici que des comparses : la lutte est entre Satan etle Christ, entre
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le monde, le « siècle », l'abominable siècle, et les élus de Dieu. Oui n'a entendu la voix mordante de Tertullien signaler comme un monument d'iniquité le rescrit de Trajan défendant de rechercher les chrétiens, mais ordonnant de les punir sïls étaient dénoncés? Ce qui paraît plus monstrueux encore à l'apologiste, c'est que les tribunaux relâchent immédiatement tout chrétien qui, même après s'être avoué tel, renie sa foi. La torture, destinée d'ordinaire à arracher des aveux, n'était employée ici que pour extorquer des rétractations. « Voici un chrétien », s'écrie Tertullien, « que vous considérez comme un homme coupable de tous les crimes, ennemi des empereurs, des lois, des mœurs, delà nature entière, et vous le contraignez à nier pour l'absoudre, alors que vous ne pourriez pas l'absoudre s'il ne niait pas ! » Ce que Tertullien disait aux juges commissionnés par Septime Sévère, S. Cyprien le répétait, au temps de Dèce, au proconsul d'Afrique Démétrianus. « Quelle est celle insatiable rage de bourreau? Choisissez de deux choses l'une : être chrétien est un crime ou ne l'est pas. Si c'est un crime, pourquoi ne pas mettre à mort celui qui avoue? Si ce n'est pas un crime, pourquoi poursuivre un innocent? La question est faite pour les gens qui nient ».
Sans doute, Tertullien et S. Cyprien ont cenl foiraison. Seulement, ils ne voient pas ou ne veulent pas voir que le gouvernement ne tenait pas à exalter lr zèle des chrétiens en faisant des martyrs, cl qu'il espérail désorganiser la secte en y introduisait! la discorde, assuré que les apostats ou lapsl seraient excommuniés par l<-iirs coreligionnaires. Il- ne pré
voyaient certainement pas alors que l'Inquisition du moyen âge reprendrait pour son compte la procédure impériale, avec celte aggravation notable qu'elle menait au supplice ceiiN qui persistaient dans leur erreur et ne relâchait pas ceux qui l'abjuraient. Mais, d'autre part, si la jurisprudence des légistes impériaux était brutale, elle était loin d'être déraisonnable. Étrangers à toute espèce de débat religieux, les légistes ne poursuivaient qu'un but : empêcher la propagation de doctrines qu'ils jugeaient dangereuses pour la paix sociale et la sécurité de l'Etat. Ils n'avaient sans doute pas d'idées bien arrêtées sur la plupart des religions qui se disputaientles hommages des sujets de l'empire; mais le christianisme, ils le connaissaient ou croyaient le connaître. C'était pour eux une secte juive. Or, le judaïsme avait fait ses preuves; on savait qu'il ne tolérait aucune autre religion, et que le peuple d'Israël, quoique dispersé, était resté partout réfractaire à toute fusion avec les autres races, partout obéissant à sa Loi, rebelle à toute autre. Les Séleucides en avaient fait jadis l'expérience : les Romains, eux, gardaient encore le souvenir de la terrible guerre qui avait abouti à la destruction du Temple de Jérusalem par Titus. Ils avaient été là aux prises avec le fanatisme religieux, chose pour eux aussi incompréhensible qu'elle l'avait été pour les Hellènes, et cette force leur parut avec raison la plus redoutable qui fût au monde. Après comme avant cette exécution sanglante, les Romains n'avaient pas essayé d'assimiler les Juifs aux autres sujets de l'empire : ils ne leur demandaient ni ser\ iee militaire, ni collaboration d'aucune sorte. Mais il leur
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sembla que la prudence lapins élémentaire leur commandait d'enfermer le judaïsme dans la race juive. Ils interdirent la propagation des idées juives, ce qu'on appelait alors le prosélytisme, parmi les peuples d'autre race. Ils entraient ainsi directement en conflit avec l'idée mère, la raison d'être du christianisme, qui maintenant voulait étendre à toutes les nations, aux « Gentils », le privilège longtemps réservé aux fils d'Abraham. De là cette proscription toujours virtuellement existante, établie précisément par les meilleurs empereurs, par Trajan, par Antonin, par Marc-Aurèle, jurisprudence qui refusait d'entrer dans le détail des actes et punissait le fait même de se déclarer chrétien alors qu'on n'était pas né juif.
Peu à peu le triage se fit entre Juifs et chrétiens : mais ce fut pour aggraver les craintes des gouvernants. Les Juifs, qui étaient dans la légalité, dénonçaient aux rigueurs de la loi ces imitateurs abhorrés qui attendaient non plus la venue, mais le retour de leur Messie; et, comme il arrive toujours dans ces sortes de querelles, ils les accusaient par surcroît des crimes les plus odieux. La persécution aigrit les caractères. L'empire une fois aux prises avec l'adversité, les chrétiens ne purent ni ne voulurent cacher qu'ils avaient placé leurs espérances ailleurs, et que In chute même de Babylone, de la grande prostituée. Eté serait à leurs yeux que l'annonce d'une ère de pure félicité pour les élus. Les réquisitoires dressés contre 1rs vices du siècle par lesapologisles, les imprudences des zélateurs, les refus d'obéissance dans l'armée, les
bravades des confesseurs et martyrs devant les Iribunaux, — car la vertu a ses fanfarons comme le \ice.
— le tour agressif d'une foi qui stigmatisait toute autre croyance comme une œuvre de ténèbres et de perdition, tout contribua à envenimer la lutte engagée. Ce n'était plus seulement le pouvoir qui s"en mêlait, c'était le peuple. Le peuple se persuadait que les malheurs publics étaient dus à l'impiété et aux maléfices des chrétiens, et les chrétiens répondaient qu'en effet leur Dieu, le vrai, le seul, infligeait aux païens persécuteurs une correction méritée. Rares étaient sans doute les esprits conciliants qui, comme S. Cyprien. cherchaient à la décadence visible de l'empire des raisons naturelles et parlaient de la vieillesse du monde, de l'épuisement de la vie physique dans l'univers. Plus nombreux devaient être ceux que hantait l'idée développée plus tard avec complaisance par Orose, le souvenir des plaies d'Egypte châtiant, pour de moindres méfaits, le Pharaon biblique.
Il est certain que le christianisme, avant de s'être réconcilié avec l'État romain et peut-être même après, a été pour lui un dissolvant. Pour quelle part faut-il le faire entrer dans les causes qui hâtent au 111e siècle la décadence de l'empire, je ne saurais le dire et je doute que personne le sache. Il nous manque pour cela même l'élément matériel d'un calcul de ce genre, l'es» timation, même approximative, du nombre des chrétiens. Les auteurs profane- sont muets sur ce point, et les auteurs chrétiens se contredisent entre eux <■! avec eux-mêmes. Suivant les be-oin- de la cause, tantôt il- représentent leurs coreligionnaires comme remplissant le monde, au point qu'ils y feraient la solitude en fuyant au désert on écraseraient leurs perse-
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buteurs s'ils voulaient se défendre; tantôt ils s'étonnent que le pouvoir si bien armé ait peur d'une poignée d'hommes. Gibbon évalue la proportion moyenne des chrétiens à 1/20 de la population, et, s'il n'a pas démontré sa thèse, on ne l'a pas non plus réfutée.
Cette esquisse sommaire nous amène au seuil de l'histoire du Bas-Empire. Elle suflit à donner une idée générale de ce qu'était le monde romain au siècle précédent ; à faire comprendre pourquoi Dioclétien, voulant régénérer l'empire, s'ingénia tout d'abord à prévenir les révolutions intérieures en créant un mode régulier de transmission du pouvoir impérial, pourquoi il chercha ensuite, sans y mieux réussir, à accroître les forces défensives de l'empire en réorganisant l'armée et l'administration financière ; pourquoi enfin sa dernière tache, sa dernière illusion et son dernier insuccès, fui un essai de rétablir l'ordre moral tel qu'il l'entendait, le loyalisme et le patriotisme, par la persécution.
Suivant que la postérité mesure son estime à la grandeur des desseins ou au succès, Dioclétien prend place parmi les grands hommes ou parmi les politiques à courte vue. Nous apprendrons par son exemple que le pouvoir le plus absolu est bien vile convaincu d'impuissance quand il veut changer, à coups de décrets, les habitudes séculaires d'un peuple ou refouler les jeunes croyances auxquelles appartienl l'avenir. Le spectacle n'est pas d'un intérêl médiocre, car toul esl grand dans l'empire romain, si grand que les peuples modernes se parenl encore <le ses souvenirs, el que les Césars d'aujourd'hui comme le
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Pontifex Maximus de Rome ne font que se partager, avec les titres, la somme d'autorité jadis concentrée aux mains des Césars Augustes, incarnations quasi divines du Génie et de la Majesté du peuple romain.
Le terme de Bas-Empire, employé d'abord comme cadre chronologique, par opposition à l'époque antérieure, dite du Haut-Empire, a pris peu à peu, de par l'équivoque impliquée dans cette malencontreuse épithète, un sens injurieux. Il évoque l'idée d'affaissement, de décadence, de décrépitude. 11 conviendrait peut-être, en cette acception vulgaire, à l'empire byzantin, débris mutilé de l'empire romain qu'on voit surnager comme une arche dorée sur le flot des invasions barbares; mais il risque d'être injuste, si on l'applique déjà à la période qui va de Constantin à Théodose le Grand. Il n'a manqué à ce siècle tumultueux ni le- ferles passion-, ni les péripéties imprévues, ni les grandes crises morales et religieuses qui attirent el retiennent le regard de l'historien.
El pourtant, la dénomination de Bas-Empire peut rester -ans inconvénient à la place où l'usage l'a mise, ou même étendre son ombre un peu en d«'<à,