‹ Leçons d'histoire romaine république et empireChapitre 8 sur 29 · Leçon Mu 1 1 décembre · texte numérisé non relu

Leçon Mu 1 1 décembre

les causes et de peindre les hommes qui, en moins de quarante ans, ont fait de la République de Sylla, soidisant régénérée, guérie de ses infirmités par le fer et parle feu, la monarchie de César. Si cette transformation avait été l'œuvre de la violence, elle eût été précaire et sujette à des retours. Elle a été, au contraire, définitive. L'empire césarien a duré parla suite autant que la domination de Rome elle-même, sans que ni les crimes et les folies de quelques empereurs, ni la médiocrité du plus grand nombre d'entre eux, aient jamais fait revivre le régime que l'Empire avait remplacé. Cela suffit pour nous avertir que ce régime antérieur est mort, pour ainsi dire, de mort naturelle, par usure de ses organes, par impuissance d'adapter leurs fonctions à une tâche pour laquelle ils n'étaient point faits. C'est donc en dehors des conflits armés, c'est dans le train ordinaire de la vie politique et sociale, qu'il faut observer le délabrement progressif des vieilles institutions, de façon à pouvoir dire : tel jour a été commise telle illégalité qui en autorisera d'autres ; en telle occasion a été rompu un frein imposé jusque-là par la loi ou par la coutume; et le fait s'est produit, ici sous la poussée d'une ambition individuelle, là sous la pression plus forte encore des circonstances.

Or, dans la longue histoire de la décadence des institutions républicaines à Rome, décadence dont les premiers symptômes apparaissent au temps des Scipions et qui s'accélère à partir des Gracques, il n'y a guère qu'une période où il soit possible de suivre le fil des événements dans les conditions indiquées, c'est-à-dire en dehors des crises violentes

et avec des renseignements détaillés, presque quotidiens; c'est le laps de temps de trente et quelques années qui s'écoule entre la sanglante réaction de Sylla et la dictature de César. Plus tôt, entre les Gracques et la guerre Sociale, nous découvrons bien une période analogue, où l'effervescence des esprits se contient dans les limites de l'agitation pacifique et n'en travaille pas moins activement à la ruine des vieilles coutumes : mais nous n'avons pas, pour nous promener dans le demi-jour de cette époque, pour nous montrer de près les hommes et les choses, un guide comme Cicéron. Maintenant, c'est aux contemporains de Cicéron que nous avons affaire, et c'est sur lui que nous comptons, sur sa curiosité toujours en éveil, sur sa parole hardie, sur sa plume alerte et prompte aux confidences, pour nous initier aux menées des partis, aux fluctuations de l'opinion publique, incessamment agitée tantôt par la lutte de mesquines convoitises et tanlôl par le choc de grandes ambitions.

Cicéron avait vingt-six ans quand, du vivant même de Sylla, il prit la défense de Sex. Roscius d'Amérie contre un favori du dictateur (80 av. J.-C), ei il a survécu dix-huit mois à César. Sur une centaine de plaidoyers et de harangues qu'il a prononcés dans cel intervalle, nous possédons encore cinquante-sepl discours entiers, sans compter des fragments d'une vingtaine d'autres et les allusions aux événements du

jour éparses dans ses ouvrages de rhétorique et de philosophie. Enfin, à partir de Tan 68 commence et se poursuit sans interruption — sauf l'année du consulat de Cicéron — cette correspondance qui, telle qu'elle est, compilée à la hâte par les libraires de l'époque, mutilée par la prudence d'Attieus et plus encore par les ravages du temps, n'en est pas moins pour l'historien une mine inépuisable, une source de première main, cent fois plus sûre que les Biographies de Plutarque ou les Histoires d'Appien. Sur les 864 épîtres qui la composent, — dont 90 adressés à Cicéron par divers correspondants, — il n'en est pas une qui n'aide à mieux connaître non seulement l'auteur, mais son entourage, son temps, la société dans laquelle il vit. Elles nous apportent l'afflux d'idées, de sentiments, de passions, qui circulaient alors dans les hautes sphères du momie romain et ébranlaient au passage l'imagination impressionnable du grand orateur : tout cela «mi registre au jour le jour et rendu avec la fidélité de l'impression première. L'œuvre de Cicéron, lettres et discours, contient les matériaux d'une histoire complète de la fin de la République romaine. Si le temps nous avait enlevé ce qui nous reste1 de Sallusle, de Plutarque, d'Appien et de Dion Cassius, il nous manquerait -ans doute un certain nombre de faits, dont quelques-uns ont leur importance; mais nous n'aurions presque rien à apprendre sur les mœurs, sur les préoccupations, la physionomie de l'époque : qous n'en manierions pas moins à pleines mains — h i'o>e m'exprimer ainsi — l'étoffe dont l'histoire est l'aile.

Cela ne veut pas dire que, voyant ses contemporains par ses yeux, nous soyons obligés d'accepter du même coup tous ses jugements, d'épouser toutes ses querelles, bref, de nous ranger dans son parti, un parti qui l'ut souvent bien aveugle. D'abord, cela serait impossible au cicéronien le plus dévot. On est garanti contre la partialité de Cicéron par son inconstance. On entend tantôt l'avocat et tantôt l'homme, l'homme du monde ou le personnage officiel qui sacrifie la sincérité à la politesse et l'homme qui prend sa revanche dans l'intimité, l'optimiste qui s'engoue et le pessimiste qui se croit désabusé à fond. A part Clodius, qui a été six ans durant le fléau de sa vie et est resté pour lui le type du parfait scélérat, on trouverait difficilement un homme politique de l'époque dont Cicéron n'ait vu les qualités et les défauts: et cela, non pas d'ensemble, à la façon d'un artiste qui combine dans un portrait l'ombre et la lumière, mais par accès, suivant l'impression du moment, sans souci d'accorder cette impression avec celle de la veille. Pompée esl l'homme que Cicérou a le plus admiré, d'une admiration mélangée de sympathie; et pourliinl personne n'a pénétré mieux que Cicéron, n'a supporté avec plus d'impatience, n'a caractérisé en termes plus vifs L'insuffisance de ce glorieux personnage, ses allures louches, son hypocrisie native. L'indécision perpétuelle d'une volonté tiraillée entre L'appétit du pouvoir el la préoccupation non moins égoïste de paraître désintéressé. Cicéron a défendu en justice des gens, comme Gabinius el Vatinius, qu'il avail lui môme signalés par de brûlantes invectives à la vindicte publique. Il n'y ;i plus

rien à dire sur la versatilité de Cicéron, sur ses contradictions et ses palinodies, depuis qu'un professeur de Kœnigsberg, le savant et impitoyable Drumann, a pris la peine, il y a tantôt cinquante ans, de compiler en près de 1 300 pages compactes — avec les textes de Cicéron lui-même — le plus formidable réquisitoire qu'ait jamais fulminé contre la mémoire d'un homme la justice posthume de l'histoire. Justice suspecte d'ailleurs, et dont l'excessive sévérité, aggravée depuis encore par les sarcasmes dédaigneux de Th. Mommsen, a tourné en définitive au profit de l'accusé. On a compris qu'il était inique de comparer sans cesse la marche sinueuse d'une existence ballottée par tant d'événements à un idéal de vertu rectiligne qui n'a jamais existé. Drumann est bien obligé de convenir que, dans une société tout occupée d'argent et de plaisir, Cicéron eut des mœurs pures et une rare probité. C'est là, en tout temps et en tout pays, l'essentiel de la vertu : le reste importe moins. Au fond, c'est comme caractère de trempe molle, comme esprit libéral, incapable de comprendre le rôle salutaire et régénérateur de la force, j'allais dire, comme vaincu, que Cicéron déplaît si fort aux césariens et hégéliens d'outre- Rhin. Ce n'est peut-être pas une raison pour que nous retirions notre estime à un homme à qui il faut bien pardonner de n'avoir pas deviné les félicités dont les Césars de l'avenir combleraient leurs sujets cl d'avoir vécu dix-neuf siècles avant Hegel.

Mais il ne s'agit pas de savoir si Cicéron, comme homme et comme politique, mérite ou non notre estime. Disons simplement — là-dessus tout le

monde est d'accord — que ses défauts mêmes, cette excitabilité nerveuse qui le met à la merci du premier mouvement, cette versatilité, cette facilité à se contredire qu'on lui a tant reprochée, sont pour nous autant d'avantages, car ils sont une garantie de sincérité. Ces « cent petites passions » que Montesquieu impute à Cicéron multiplient les aspects sous lesquels notre auteur voit les choses, el elles nous laissent toute la liberté de notre jugement. Il faut se méfier des hommes à idées fixes, de ceux qui, comme Salluste ou Tacite, soit par procédé d'artiste, soit par l'effet d'une conviction forte, disposent les faits en vue d'une impression finale et arrivent à produire sur le lecteur une véritable obsession. Le lecteur de Cicéron ne court pas ce danger. D'autre part, il ne tient qu'à nous de ne pas tomber dans l'excès opposé : avec le contrôle des autres auteurs et l'expérience de ce qui était encore pour Cicéron l'avenir, il nous est facile de ne partager ni ses incertitudes, ni ses illusions.

Mais quel usage ferons-nous de tous ces documents? Nous bornerons-nous à établir la réalité des faits dans leur succession chronologique, sans autre souci que de tisser une trame historique continue et sans lacunes? C'est là un travail d'érudition qui a sa difficulté et son mérite : il est, du reste, tellement indispensable que tout historien est censé l'avoir fait, ou l'avoir vérifié, avant d'ajouter son apport

personnel au legs scientifique de ses prédécesseurs. Mais l'histoire ne saurait être une simple série de constatations. Nous voulons que l'historien groupe ces faits dispersés en les rattachant les uns aux autres par des liens de cause à effet : nous exigeons qu'il ordonne, qu'il construise, qu'il mette en évidence les grandes lignes le long desquelles se rangent les matériaux taillés et assemblés par lui. Il semble même que le labeur de l'érudition n'ait d'autre utilité que de rendre possible l'intelligence des faits, vus du côté de leur enchaînement logique. En un mot, une œuvre historique est d'autant plus appréciée, comme personnelle et originale, qu'elle contient plus de ce qu'on appelle philosophie de l'histoire.

C'est là que commence le danger. Le viel Ennius faisait dire à un de ses personnages dramatiques : « II faut philosopher, mais un peu seulement; raisonner d'un bout à l'autre est déplaisant ». Appliqué à l'histoire, le mot est parfaitement juste. A mesure que l'âge rend plus prudent, on éprouve une répugnance de plus en plus marquée à accepter en histoire les théories et systèmes qui ont la prétention de grouper tous les faits autour d'un petit nombre d'idées maîtresses et de tracer au cordeau les grandes routes — providentielles ou fatales — que suit l'humanité. Pour arriver à dessiner ces grands réseaux qui enserrent, classent, orientent les souvenirs du passé, il a fallu laisser de côté tous les faits, mal expliqués ou rebelles aux exigences de la théorie, qui troubleraient la netteté des aperçus. Il a fallu surtout, ce qui est plus grave, éliminer, ou à peu près, de l'histoire l'élément illogique par excel-

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lence, la liberté, la spontanéité des individus. Tous les auteurs de constructions historiques, qu'ils en conviennent ou non, admettent a priori que le monde est mené par des forces en comparaison desquelles l'initiative individuelle n'est qu'une quantité négligeable. Je ne vais pas jusqu'à dire que ce soient là des vues anti-scientifiques, l'ambition de la science étant de tout ramener à des lois naturelles et nécessaires : je constate seulement que, soumises à l'examen patient de l'érudit. ces formules générales se trouvent toujours inexactes par quelque endroit; qu'elles constituent des «à peu près, des moyennes, et qu'à leur égard la défiance est le premier devoir d'un esprit arrivé à sa maturité.

Ainsi, il peut être certain, d'une manière générale, que le régime républicain à Rome était, par ses vices internes, condamné à périr. Cela est vrai, si vrai qu'on ne se contente pas de ce truisme. On fait un pas de plus. Si la chute du régime républicain était une nécessité, il devait tout aus-i nécessairement surgir des hommes qui se chargeraient de le détruire et de le remplacer. << Enfin ». dit Montesquieu. « la république fui opprimée, et il n'en faut pas accuser l'ambition de quelques particuliers.... Si César et Pompée avaienl pensé comme Caton, d'autres auraient pensé comme firent César et Pompée; et la république, destinée ;'i périr, aurait été entraînée au précipice par une autre main. » Je veux bien encore me laisser conduire jusque-là, quoique les objections commencent à poindre. On a l'air de croire que, quel que fût l'ouvrier, l'œuvre eût été la même «l -<• fût produite au même moment inévitable;

que l'initiative et le caractère des personnages historiques n'ont eu d'influence que sur le détail des menus faits et n'ont pas fait dévier d'une ligne la marche fatale des événements. L'esprit se sent ainsi comme peu à peu soulevé au-dessus du sol; il commence à planer et à sentir l'enivrement des grandes perspectives. Qu'il s'élève à la hauteur où on perd de vue les individus, et le voilà qui joue avec des abstractions incorporées dans des mots sonores : le génie, la 'mission des peuples et des races; la tendance, l'œuvre propre de tel siècle comparé à tel autre. Plus haut encore, on entre dans la sphère des causes premières, causes efficientes, causes finales, qui donnent au grand spectacle de l'histoire un plan et en font un drame intelligible en toutes ses parties, une œuvre d'art. C'est de là-haut que Bossuet, instruit des conseils de la Providence, contemple la succession des empires, et que les adorateurs de l'Idée hégélienne — une contrefaçon de la Providence — admirent dans le monde la réalisation de plus en plus parfaite de leur divinité. Nous voilà perdus dans les nuages, je veux dire dans le mysticisme et la métaphysique, en dehors de l'histoire et même de l'humanité.

Encore peut-on s'entendre avec les tenants de la Providence, qui concèdent, je ne sais comment, un certain rôle d'arrière-plan à la liberté humaine; mais les hégéliens sont intraitables. Leur Idée — on en a fait depuis la « Volonté » de l'Être ou « l'Inconscient » — ne se contente pas de vouloir tous les changements survenus dans le monde; elle les procure par des moyens infaillibles, avec le moindre

effort possible et en vue d'un progrès certain. Ainsi, pour appliquer la théorie à notre sujet, la République romaine au temps de Cicéron était une forme usée, un corps décrépit, bientôt un cadavre en décomposition, qui devait disparaître pour laisser vivre à sa place un organisme nouveau et supérieur à l'ancien. César, choisi pour opérer cette transformation, n'est plus simplement un ambitieux clairvoyant, qui s'enhardit par le succès et finit par dépasser ses premières espérances : c'est une incarnation de l'Idée, qui se crée en lui un organe approprié à la fonction. Il a, dès le premier pas, la claire notion du but où il vise, et il choisit, avec un tact infaillible, la voie la plus sûre pour y parvenir. Dès lors, nous n'avons plus qu'à le suivre et à tout admirer dans son œuvre, la lin justifiant les moyens. Le système aboutit à la glorification des forts et îles victorieux. Tout ce qui a péri n'était plus digne de vivre, et la supériorité du Vainqueur est attestée par son triomphe même '.

Cette philosophie de l'histoire dispense de tout regret, de toute protestation, de toute hésitation. Elle consiste, étant donné un ensemble de faits, à penser que les choses ne pouvaient pas se passer autrement, H que, par nue évolution sans arrêt, sans recul, tout s'achemine vers la perfection. C'est de la théologie ;> peine déguisée, une théologie qui a perdu en sens commun tout ce qu'elle a gagné en logique. Je laisse ;'i d'autres le facile plaisir d'en user. N'étanl

1. J'ai eu L'occasion, en 1883, d'apprécier la théorie hégélienne appliquée ;i l'histoire d'Alexandre et de sea successeurs dans r avant-propos du traducteur ■ mis eu tête de l'Histoire de l'Hel lénisme de i.-G, Droysen pp. i-xxxvi).

ni fataliste, ni optimiste à outrance, je ne me chargerai pas de démontrer la mission providentielle de César et de justifier tous ses actes. Il a été assez longtemps dieu, et ceux qui portent son nom dans le monde croient déjà assez à leur infaillibilité pour que L'histoire n'encourage pas ce mysticisme dangereux qui fait vraiment à la liberté, à la dignité humaine, à la morale de tout le momie, une part trop restreinte.

Je ne voudrais pas cependant, par haine des systèmes et des déclamations, m'abstenir de philosopher et de tenir compte des circonstances qui pèsent sur les volontés les plus indépendantes. Prétendre ne rien ajouter de sa propre pensée à l'histoire, viser à l'impersonnalilé, ou. comme on dit aujourd'hui, à l'objectivité absolue, c'est aussi un système, et peut-être le plus chimérique de tous. Il est des esprits délicats et ombrageux qui voudraient reconstruire le passé sans que l'on vil. pour ainsi dire, la main qui en rassemble les débris; en laissant, comme ils disent,

les faits parler d'eux-mêmes ». C'est là une illusion. Les faits ne parlent pas d'eux-mêmes. La narration ou exposition est toujours, quoi qu'on fasse, un arrangement qui suppose un triage, une gradation de perspective, et porte par suite l'empreinte personnelle d»' --•'il auteur. Ensuite, le passé une fois reconstitué, ces mêmes puritains ne se permettent et ne permettenl aux autres que le plaisir de le contempler. 11 leur semble que la science est profanée par la seule pensée de la faire servir à quelque chose, d'en tirer quelque enseignemenl utilisable, .le veux bien que le plaisir de savoir soil le principal aiguillon qui encourage au travail scientifique. Mais, à côté île ce

plaisir, qui est sa récompense immédiate, le savant éprouve une satisfaction plus désintéressée, celle de penser qu'il a fait œuvre utile en ajoutant quelque chose à la somme de connaissances qui sont l'honneur et font aussi la force des peuples civilisés. Cela se voit plus nettement dans le domaine des sciences qui ont pour objet l'étude de In Nature, parce que l'application y suit souvent de près la recherche théorique. A voir l'essor prodigieux des sciences physiques et naturelles, qui ont fait en cent ans plus de progrès qu'elles n'en avaient fait jusque-là en vingt siècles, on sent qu'une passion intense circule dans tous les laboratoires, l'âpre désir de surprendre les secrets de la Nature, de connaître ses lois et d'en user pour mettre ses forces au service de la volonté humaine. C'est le rêve des magiciens et sorciers d'autrefois, devenu de jour en jour moins chimérique et déjà en partie réalisé. Tous les travailleurs groupés autour des microscopes et des cornues n'ont pas au même degré conscience de cette ambition : mais elle est leur Ame collective, et elle agit en chacun d'eux avec l'énergie du tout.

La science historique a aussi, et doit avoir, et ne peut pas ne pas avoir pour ressort moteur une passion analogue. Cicéron disait d'elle qu'elle nous enseigne à vivre [magistra vitae), et les dédaigneux se sont agréablement moquas de l'étroitesse de son point de vue. En, effet, l'histoire n'esl pas un cours de morale en action. Si Ton veut des faits édifiants, qu'importe qu'ils soienl vrais? La légende fait ici bieE mieux l'affaire; elle est libre de créer des lypes de perfection morale, de punir le vice et de récompenser la

vertu. De là vient, sans doute que les meilleurs livres de morale — je veux dire, les plus efficaces — sont fondés sur des légendes, et qu'on reproche à la science historique de déflorer la tradition. Et pourtant, le mot de Cicéron reste vrai. Individuellement parlant, nous n'avons pas besoin sans doute, pour apprendre à vivre, de connaître les faits et gestes des Pharaons ou d'être fixés sur la dose de réalités incorporées aux légendes de Sésostris ou de Sardanapalc; mais la mission de l'histoire n'en est pas moins de nous renseigner sur les aptitudes et habitudes de notre espèce, sur le degré de dépendance qu'imposent à la liberté humaine les conditions extérieures dans lesquelles elle se meut, sur les causes qui activent ou entravent le progrès de la civilisation, qui provoquent l'éclosion ou amènent la décadence de telle forme de société. En un mot, c'est braver le sens commun que de soutenir qu'il ne peut sortir de tant d'expériences, faites en divers temps et en divers lieux, rien d'utile ni d'utilisable, rien, si ce n'est le stérile plaisir de savoir ce que le vulgaire ignore.

Il faut donc philosopher sur les données de l'histoire, mais discrètement, en se tenant à courte distance des faits concrets, en se gardant de les convertir à tout propos en vues générales et d'oublier la réalité pour l'abstraction. Puisqu'il s'agit, dans le cas présent, d'une époque où le mécanisme gouvernemental se détraque, ce qui importe, c'est de noter au fur et à mesure comment une institution peut être respectée dans la lettre et faussée dans -on esprit; comment, à travers les mailles du réseau tressé pour les contenir, les ambitions individuelle- se l'ont jour

et se retournent contre l'intérêt public; comment enfin, — c'est là le trait saillant de cette psychologie sociale, — comment une démocratie sortie de tutelle, malgré sa défiance à l'égard des supériorités, vi-Ae à son penchant naturel, qui est de substituer l'autorité des hommes à celle des lois. Le sujet qui s'impose tout d'abord à l'attention, c'est ce qui passait dans l'antiquité, et à bon droit, pour être l'essence même d'une république, la fonction des assemblées délibérantes, l'exercice du droit de suffrage au sein du Sénat et des comices. En langage moderne, l'histoire intérieure de Rome entre la dictature de Sylla et celle de César s'appellerait l'histoire parlementaire de la République agonisante.

En effet, de toutes les institutions auxquelles on reconnaît un peuple libre, les plus caractéristiques sont les moyens adoptés pour faire du gouvernement l'expression de la volonté générale, non pas d'une volonté sous-entendue, comme le sera plus tard celle du peuple romain personnifié par l'empereur, mais d'une volonté perpétuellement agissante, qui se fait par la discussion et s'affirme par le vote. ( l'esl précisément au moment où ces institutions vont s'atrophier et disparaître qu'il est le plus intéressant d'en étudier le jeu. Jamais l'histoire de Rome n'a été plus parlementaire qu'aux abords de la crise suprême ; jamais nu n'a plus parlé el discuté qu'à l'instanl où, selon le mot de Tacite, le régime impérial allait pacifier l'éloquence. < »u peut suivre de près les cabales électorales, l'activité anormale des comices législatifs, et surtout les débats «lu Sénat, qui fait Bgure de Parlemenl à

lui tout seul. Non- avons encore «le- compte- rendus

de séances, des sénatusconsultes authentiques, exécutoires ou frappés d'opposition, dans leur forme originale et avec les signatures. Mais, pour comprendre la fonction d'un organe, il faut d'abord décrire l'organe lui-même. C'est une étude préparatoire dont l'objet peut se résumer en ces deux questions : qu'est-ce que le Sénat, et qu'entend-on par comices?

Nous voici sur le Forum, vers l'an 80 avant notre ère, sous la dictature de Sylla. Tournons-nous vers le Capitole et regardons non pas là-haut, sur la gauche, les ruines du grand temple de Jupiter Capitolin, incendié il y a trois ans, mais à droite et au pied de la colline, une esplanade à laquelle on accède par des degrés. Sur cette esplanade, un édifice d'aspect antique, qui date, dit-on, du roi Tullus Hostilius. C'est la curia Hostilia, le lieu ordinaire des séances du Sénat. Les auteurs anciens ne nous ont dépeint ni le bâtiment, ni son installation intérieure : ils n'ont pas songé que nous serions curieux de ces détails. Il parait résulter «les textes que les sénateurs romains se passaient fort bien de toute espèce de commodités. Point d'hémicycle en gradins, ni de siège présidentiel dominant la salle. Pas même de tribune: chacun peut parler de sa place et se lever s'il veut être mieux entendu. Les sénateurs sont assis pêle-mêle, quoique inégaux en dignité, sans place fixe, sur des bancs rangés adroite el à gauche d'une large allée centrale

qui se trouve dans l'alignement delà porte d'entrée. Au fond de l'allée, faisant face à la porte, qui reste ouverte pendant les séances, le président s'installe sur un siège qu'il s'est fait apporter, une chaise curule s'il est consul ou préleur, un banc s'il est tribun de la plèbe.

Remarquons-le. car ceci est caractéristique : le Sénat n'a pas de président à lui. De par ses origines, il n'est autre chose qu'une espèce de Conseil d'État, qui doit assister de ses lumières les chefs de l'État, c'est-à-dire les magistrats, — jadis, les rois, — quand ceux-ci veulent bien le consulter, mais qui n'a légalement d'autre droit que celui d'émettre des avis, ei seulement quand on les lui demande. 11 se réuni! chaque fois autour du magistrat qui l'a convoqué, et c'est le magistrat président qui, seul, peut donner force executive aux décisions de l'assemblée. Ce qu'on appelait le princeps senatus n'était pas le président du Sénat, mais simplement le premier sénateur inscrit sur la liste, celui qui avait droit d'opiner le premier.

En vertu de cette théorie, qui est un legs de L'ancienne monarchie, les sénateurs doivent être nommés parles chefs de l'État et sans caractère inamovible, ceux-ci ayant le droit de choisir leurs conseiller- et, par conséquent . d'en changer. Depuis que le- consuls ont été déchargés de ce soin au profil des censeurs, les sénateurs sont nommés à chaque lustre, el pour la durée d'un lu-Ire. par les censeurs. I.'- Sénal n'es! donc pas une corporation autonome, comme le- col- 3, qui se recrutent eux-mêmes et élisenl leur président : ce n 'est pa- davantage une assemblée repré-

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sentative, dans laquelle chaque membre est censé représenter la volonté de ses électeurs. On ne saurait trop le répéter : les Romains, comme les Grecs, n'ont jamais pratiqué le régime représentatif, et cela pour une raison bien simple, c'est que l'État, chez eux, a commencé par être une petite cité bien compacte; le centre a préexisté à la circonférence; tandis que le régime représentatif a été imaginé depuis ou par des confédérations qui se cherchaient un centre, ou dans des États assez grands pour être assimilables à des confédérations. Les Romains, eux, ne connaissaient d'autres représentants que les ambassadeurs, et ils ne concevaient pas qu'un peuple put s'envoyer des ambassadeurs à lui-même. Qu'ils aient eu tort de ne pas discerner le moment où il leur eût fallu modifier les habitudes de la cité, c'est possible; que l'invention Au système représentatif eût alors sauvé la République et empêché l'avènement du despotisme militaire, je n'en sais rien, ou plutôt je sais que ce sont là des que-lions oiseuses. Ce qui est certain, c'est que les institutions traditionnelles, faites pour un petit groupe de citoyens, n'étaient plus à la taille d'un grand empire.

Le Sénat n'était donc ni une corporation, ni une assemblée élue, et , à vrai dire, il n'avait par lui-même aucun pouvoir. Cela, c'esl là théorie; mais les Romains étaient passés maîtres en l'art d'accommoder les principes aux exigences de la pratique. En fait, il y a longtemps, a 1 époque où nous sommes, que le Sénat procède, indirectement, mais réellement, du suffrage populaire. Depuis mie certaine loi Ovinia, dont on ignore la date exacte, les censeurs sont obligés d'ins-

crire d'abord sur la liste des sénateurs tous les anciens magistrats, c'est-à-dire, les élu< du peuple, el il- ne peuvent ajouter de sénateurs de leur choix que s'il peste après cela des places vacantes. Le dictateur Sylla, après avoir, par une gigantesque fournée de 300 sénateurs pris parmi les chevaliers, complété jusqu'à concurrence de G00 membres l'assemblée réduite de moitié par la guerre civile et les proscriptions, vient d'assurer le recrutement mécanique du Sénat en décidant qu'on élirait désormais chaque année vingt questeurs au lieu de douze, et que tous ces questeurs entreraient ensuite de droit au Sénat.

Comme les sénateurs sont d'anciens magistral-, il y a entre eux une hiérarchie correspondant aux magistratures qu'ils ont exercées : en haut, les plus âgés, les consulares; au-dessous, les prastorii, puis les asdilicii et iribunicii; au bas, les quaestorii, qui, en général, n'ont guère plus de trente ans. Mais eelte hiérarchie ne sert qu'à déterminer l'ordre dans lequel le président doit consulter nominativement les membres de rassemblée : au point de vue du vote, ceux-ci sont tous égnux. On compte les suffrages, on ne [es pèse pas. On sait bien que la prééminence des ordre- supérieurs est assurée par le privilège qu'ils ont de parler les premiers et d'épuiser les discussions: après quoi, les ordres inférieurs n'ont plus qu'à voter en silence.

Dès que le président ;i donné la parole ;i un sénateur, il ne peni plus la lui retirer sous aucun prétexte, à quelques digressions, ;i quelques violence- de langage que se laisse aller l'orateur. Non- avons des

discours de Gicéron, par exemple, les invectives contre Pison, contre Vatinius ou contre Antoine, que n'eût supportés aucune assemblée moderne et que le Sénat a écoutés d'un bout à l'autre. Cette liberté absolue de la parole tenait lieu à Rome du droit d'initiative et du droit d'interpellation, qui paraissent inhérents aujourd'hui au régime parlementaire. En général, les Romains ne perdaient pas leur temps à confectionner et à perfectionner des règlements, remèdes de malade dont un corps sain ne doit pas avoir besoin. A part quelques prescriptions obligatoires pour le président, comme la prise des auspices avant la séance, la consultation suivant l'ordre du tableau, le Sénat n'avait pas de règlement et n'avait pas encore senti le besoin d'en avoir un.

Chose plus étrange, impliquée par ce qui a été dit plus haut, rien ne fixait non plus sa compétence. On y avait toujours trouvé cet avantage, que, n'étant pas fixée, elle n'était pas non plus limitée, ce qui lui permettait de suffire à tout moment à tous les besoins de la république. Le Sénat dirigeait toutes les affaires, intérieures et extérieures, de l'État, sans autre pouvoirqueson autorité morale. Il n'était tout-puissant que parce qu'il était obéi, d'une obéissance qu'il n'avait pas le droit d'exiger. Qu'il surgit la moindre résistance, il n'avait aucun moyen légal de la briser. Si, au moment où l'assemblée passait au vote, un magistrat égal ou supérieur en dignité au président — ou encore et le plus souvent un tribun île la plèbe — se levait et déclarait « intercéder », c'est-à-dire s'opposer à la résolution mise aux voix, il n'y avait plus

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de« sénatusconsulte », mais seulement, si l'on passait quand même au vote, un vœu formulé par le Sénat (auctoritas senatus). Un magistrat mécontent pouvait toujours dessaisir le Sénat d'une question quelconque et — à moins qu'il ne fut arrêté à son tour par l'intercession d'un collègue — la porter devant le peuple, en qui l'on s'habituait de plus en plus à reconnaître l'arbitre suprême et le véritable souverain. Il n'y a pas de sénatusconsulte qui puisse prévaloir contre une loi : l'un est un conseil, l'autre un ordre. Les formules officielles accusent nettement la différence; elles disent : « Le Sénat a été d'avis », « il a paru au Sénat », tandis que le peuple, sur la requête d'un magistrat, « décide » (scivit), « commande », « défend », « abroge » tout droit contraire à sa volonté présente.

Nous ignorons si cette assemblée de 600 membres, trop nombreuse et trop rajeunie dans ses rangs inférieurs pour être toujours calme, inspirait encore à l'étranger le sentiment de révérence qu'éprouva Cinéas quand il crut voir devant lui une assemblée de rois : mais il est certain qu'à Rome, depui- les Gracques et les guerres civiles, le prestige du Sénat a considérablement baissé. On dit et on sait, car une série de procès scandaleux l'a révélé, que les malhonnêtes gens n'y -oui pas rares. Il y a trente ans, on se montrail au doigl les sénateurs qui acceptaient l'or de Jugurtha : depuis, on ne compte plus les concussionnaires, les brasseurs d'élections, et surtout les créatures de Sylla, les vautours qu'il a engrai— <■- des dépouilles des proscrits. Les partis, aristocrates d'un côté, démocrates de l'autre, écbangenl en séance les

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