VERITABLE SENS DU DECRET DE TRENTE
Vol
D'abord, les Pères disent formellement : « Tridentina synodus... omnes libros Vet. Test... pain pietatis affectu ac reverentia suscipit et veneratiir ». — De plus, ils éniimèrent les deiUérocanoniques avec et parmi les protocanoniqiies., sans laisser entendre qu'une différence quelconque d'autorité ou de di*»nité existe entre eux. — Enfin, comme ils appellent cmioniques tous les livres de l'ancienne alliance indistinctement, nous * avons le droit de conclure que ce qualificatif ne peut avoir
deux sens, et sig-nifier ici « livre divin, reconnu comme tel par tous », et là (( livre utile pour l'édification » (i); autrement le décret des Pères de Trente resterait vag-ue et contradictoire.
2) Le motif du o AT ' \ ^ 1 * i •
décret de Trente 9. — iSous amvous 2) a la memc conclusion, SI nous prenons g-arde au motif que le concile de Trente allèg-ue pour déclarer canoniques tous les livres de l'Ancien Testament. Il fait abstraction de leur présence dans le Canon hébreu ou de leur absence, ainsi que de la nature de leur contenu. Le concile fait abstraction pareillement du parti qu'on en peut tirer au point de vue de la dog-matique ou de l'enseignement pastoral. D'après les Pères, l'idée du Canon biblique fut certainement, et même uniquement, celle d'un recueil de tous les livres tenus pour divins par TEg-lise ; car nous lisons : « omnes libros Vet. et Nov. Testamenti, quum utriusque unus Deus sit auctor,... isyiiodus) suscipit et veneratur »! Tous les livres, on le voit, sont reçus comme également inspirés, partant comme également canoniques. Ainsi entendue, la canonicité n'admet pas plus de degrés que l'inspiration.
Le concile du Vatican confirme là-dessus celui de Trente, et prend aussi l'inspiration pour base de la canonicité (2).
b) Léon XIII. Léon XIII, enfin, dans son encyclique Provident issimus
Deus {?>), enseigne pareillement que l'infaillible autorité des
livres de l'Ecriture est ég-ale en tous, parce que tous sont également inspirés : « (Libros) et integros et per partes a divino œque esse afflatu ». Conséquemment,il déclare que tous sont reçus par l'Eglise comme inspirés, et qu'ils appartiennent tous, et au même titre, à son Canon : « Libros omnes atque integros,,, Ecclesia tanquam sacros et canonicos recipit » (4).
(i) On sait que telle était — daprès Rufin et beaucoup d'autres — la. formule de distinction entre les protocanoniques et les deutérocanoniqucs.
(2) Constit. dogm. de fide, can. 4, derevelatione.
(3) P. 4o, éd. Poussielgue.
(4) Encyc. cit., p. 38.
Conftrniatur.
a) Le concile
du Vatican ;
i52 LEÇONS D'INTRODUCTION GENERALE
3) ].c fjifi Au i\rcvc\. ^Q — l\appelons en outre, 3) dans quel ôtif le concile de Trente émit son décret de canonicité. Les Pères expriment nettement leur pensée à cet égard : « Omnes itaque intellig-ant, disent-ils,... quibus potissimiim testimoniis ac prœsidiis in confirmandis dogmatibus et instaurandis in Ecclesia rnoriôus sit usura (synodus) ». Ils se proposaient donc, en énninérant et en désignant nommément les livres que l'Église admet dans son Canon, d'indiquer les soui^ces de la 7'évélatioJi, afin que tous sachent où puiser les preuves irréfragables des dogmes et de l'enseignement pastoral. N'était-ce pas proclamer que les saints livres jouissent tous d'une égale autorité dans une égale infaillibilité ?
Remarque. Saus doutc, CCS Hvrcs u'out pas tous Ic même caractère ;
les uns sont plus propres à établir le dogme parce qu'ils renferment un plus grand nombre de vérités spéculatives ; les autres sont plutôt de nature à édifier, parce qu'ils rapportent les belles actions de vertueux et saints personnages de l'ancienne loi. Mais tous, quelle que soit la nature de leur contenu, ont la même dignité, la même autorité, et ont droit au même respect ; bref, tous sont égaux comme source de révélation, parce que tous sont égaux en inspiration. Nous ne voyons pas qu'il y ait, sous le rapport de l'infaillibilité et de la valeur, aucune différence entre YEccléslaste et Job ou les Psau?7ies, entre Rut/i et Judith ou Tobie, etc.
4)Lesa?Tons/«?iee.ç ^^ — Eiifin, 4) Ics circonstauces mêmes qui provoquèrent le décret de Trente nous confirment pleinement dans notre conviction. On sait que le concile voulait s'opposer à la témérité des protestants, qui niaient précisément l'autorité des deutérocanoniques, tout en leur reconnaissant une certaine utilité et valeur morale. Aussi dans une des délibérations (ii février i546) qui précédèrent la décision solennelle, les Pères posèrent la question : « Fallait-il distinguer, parmi les livres qu'on recevait, ceux qui sont authentiques et canoniques, et do?ît 7îot?^e foi dépend, — et ceux qui sont exclusivement canoniques, bons pour l'enseignement, utiles à lire dans les églises » (i) ? La distinction fut désapprouvée par tous. Cela montre bien que les Pères, ayant à combattre les réformateurs, ne pouvaient ni ne voulaient maintenir aucune différence entre les protocanoniques et les deutérocanoniques ; autrement ils seraient allés contre le but (ju'ils poursuivaient (2).
(i) Thcinor, /tc/flr/e-'fwZ/Ja, 1, 5i.
(2) Reuss le rccoiiiiaîl cl l'avoue sans drlom*. « A notre avis, ccrit-il, il ne saurait y avoir le moin-
COROLLAIRES OUI DECOULENT DU DÉCRET DE TRENTE i53
Corojiai.es. j[2. — On Comprendra maintenant i) combien peu fondée
est la distinction que plusieurs critiques modernes voudraient encore conserver entre les protocanoniques et les deutérocanoniques, — distinction qui reposerait « en g-énéral sur la nature -'• et le contenu des livres » (i). — On comprendra aussi, 2) quelle
signification la théologie attache au mot canonique depuis le concile de Trente. « Par livres « canoniques » nous entendons /es livres inspirés, reconnus of ficiellement comme tels par r Eglise, et jouissant tous, en vertu de leur inspiration, (Tune autorité divine, gui est égale en tous, parce que Vinspiration pour tous fut la même : « Libros omnes (V. et N. T.) et integros et per partes a divino œque esse afflatu (2)».
^''^^^^testanlr ^^^' ^'^' — Enfin, de ce que le concile de Trente a « péremptoirement supprimé et condamné toute distinction entre les différents livres de l'Ancien Testament », s'ensuit-il, comme le prétend Reuss, que ce concile s'est mis « en contradiction avec la plupart des Pères grecs orthodoxes, et avec un bon nombre des Pères latins les plus illustres et les plus estimés » (3) ? Assurément non.
Réponse de Bossuet. l^' — Bossuct, daus uuc lettre à Leibnitz (9 janvier 1700), a répondu d'avance et magistralement au professeur de Strasbourg : (( Une nouvelle reconnaissance, dit-il, de quelques livres canoniques dont quelques-uns auront douté ne déroge pointa la perpétuité de la tradition... Pour être constante et véri'ircttholkiile, perpétuelle, la vérité catholique ne laisse pas d'avoir ses progrès^ elle est connue en un lieu plus qu'en un autre, en un temps plus qu'en un autre, plusclairement, plus distinctement, plus universellement.
Ce qu'il faut pour << H suffit pour établir la succession et la perpétuité de la foi deVa'foiVrmspira- d'unlivrc saiut, comme de toute autre vérité, qu'elle soit ^02/blique"" ' ""^ ^' jours reconnue; qu'elle le soit dans le plus grand nombre sans comparaison ; qu'elle le soit dans les Églises les plus éminentes, les plus autorisées et les plus vénérées ; qu'elle s'y soutienne, qu'elle gagne et qu'elle se répande d'elle-même, jusqu'à tant que le Saint-Esprit, la force de la tradition, et le
dre doute sur la portée du décret de Trente. Le concile a bien positivement voulu effacer toute trace de différence entre les livres compris dans les Bibles latines usuelles, en tant qu'il s'agissait de leur autorité et de leur inspiration Dans la situation donnée, l'Église ne pouvait guère se prononcer autrement En face d'un principe rival et conquérant, il n'y avait que l'alternative de céder le terrain ou
de préconiser le principe opposé d'une manière absolue », Histoire du Canon, pp. 298-299, 2" éd. (i) Loisy, op. cit., p. 236.
(2) Encycl. Providentlsslmus , p. 4o.
(3) Op. cit., p. 296.
i54 LEÇONS D^NTRODUCTION GÉNÉRALE
g-oût, non celui des particuliers, mais Vuniversel de V Église, la fassent enfin prévaloir, comme elle l'a fait au concile de Trente » (i).
Or, la foi aux deutéroc. a été perpétuelle dans l'Eglise.
15. — Or, poursuit Bossuet, « la foi qu'on a en ces livres nouvellement reconnus (les deutérocanoniques) a toujours eu, dans les Eglises, un témoignage authentique dans la lecture qu'on en a faite dès le commencement du christianisme, sans aucune marque de distinction d'avec les livres reconnus divins ».
«Ajoutons l'autorité qu'on leur donne partout naturellement dans la pratique. — Ajoutons, enfin, que, 'le terme de canonifjue n'ayant pas toujours ime signification uniforme, nier qu'un livre soit canonique en un sens, ce n'est pas nier qu'il ne le soit - en un autre ; nier qu'il soit, ce qui est très vrai, dans le Canon des Hébreux, ou reçu sans contradiction parmi les Chrétiens, n'empêche pas qu'il ne soit, au fond, dans le Canon de l'Eglise, par l'autorité que lui donne la lecture presque générale, et par l'usage qu'on en faisait par tout l'univers ». de Bossuet. « C'cst aiusi, couclut Bossuct, qu'il faut concilier plutôt que
commettre ensemble les Églises et les auteurs ecclésiastiques, par des principes communs à tous les divers sentiments, et par le retranchement de toute ambiguïté » (2).
(i) OEîivres, t. IV, p. 015, éd. Bcrchc.
(2) Cette inaju,istrale lettre de Bossuet à Leibnilz mérite d'être lue tout entière par ceux qui s'intéressent à l'histoire du Canon dans TÉg-lise chrétienne.
LEÇON SEPTIÈME Le Canon de l'Ancien Testament dans les sectes chrétiennes dissidentes.
Le Canon de TAncien Testament chez les protestants au début de la Réforme. — Luther, Carlostadt, Zvvini>le, Calvin, les Confessions protestantes.— Le Canon de l'Ancien Testament chez les protestants au xvii'^ siècle; — au xyni* s. ; —au xix* s.— Le Canon de l'Ancien Testament chez les sectes orientales.— Chez les Nestoriens; chez les Jacobites syriens; chez les chrétiens d'Abyssinie; chez les Arméniens, etc.— Le Canon de l'Ancien Testament chez les Grecs orthodoxes, dans l'Église russe.
Le Canon de l'Ane. 1. — Commençons par le protestantisme.
Test, chez les pro- j - • i i • f t i ^ i
estants. Lcs patriarclies du protestantisme furent Luther et Carlos-
tadt en Allemag-ne, Zwing-le en Suisse, Calvin en France.
Luther. 2. — Luthcr plaça les deutérocanoniques au-dessous des
Ce ({u'il pensait . . ., , , • i i ti
des deutérocanoni- protocanouiques, mais 11 ne les reprouva pomt absolument. 11
ques, en général. J ^ 1 l ♦ i 1 'f 3
en recommande même la lecture dans la preiace de sa version
de la Bible, et les déclare utiles et précieux pour les fidèles (i).
Ses appréciations Cependant, le père de la Réforme se montre ailleurs très
sur quelques deuté- , .| -, , . . , .
rocanoniques. hostilc a quelqucs deuterocanoniqucs, qui lui revenaient
moins : « Pour ce qui est du second livre des Macàaôées, disait-il, et de celui d'Esther, je les ai tellement en g"rippe, que je voudrais qu'ils n'existassent point. Car ils sentent trop leur judaïsme et ont beaucoup de mauvais éléments païens » (2). Il est vrai que Luther ne ménag^e g-uère plus certains protocanoniques. Ce qu'il écrit de TEcclésiaste, par exemple, est plutôt d'un pamphlétaire que d'un critique : « Ce livre devrait être plus complet; il y manque bien des choses; il n'a ni bottes ni éperons, et chevauche en simples chausses, comme je faisais moi-même quand j'étais encore au couvent » (3). On s'étonne que Reuss, qui rapporte ces boutades, y découvre « l'esprit pratique » de Luther, « qui savait saisir la nature Intime des faits, ou trancher d'avance des questions que son époque n'entrevoyait pas même encore » (4).
(i) Cf. Reuss, Dissert, polemica de lihris N. T. apocryphis,perperam plebinegatis, p. 19.
(2) Cité par Reuss, Hist. du Canon, p. 35i.
(3) Cf. Reuss, ibid., p. 35o.
(4) Ibid., pp. 356-358.
i56 LEÇONS D'INTRODUCTION GENERALE
Cniiostadt. 3 — CaHostadt fut en général plus catég-orique que Luther.
D'après lui, les deutérocanoniques ne sont « ni divins, ni bibliques, mais seulement édifiants ». Ils doivent être tenus pour apocryphes (i).
Zwingic. j^ — Zwing-le rejette également ces livres qui, à l'enten-
dre, ne peuvent servir a de norme ou d'arbitre dans les questions de foi » (2).
^''''^'"' 5. — Calvin ne se déclara point d'abord l'ennemi absolu
des deutérocanoniques; il les conserva môme dans ses Bibles publiées en i54'^- Mais plus tard il s'insurgea contre le concile de Trente, qui avait mis ces hvres contestés sur le rang des protocanoniques. Quant à lui, il les exclut du Canon proprement dit des Ecritures, sans en défendre toutefois la lecture aux fidèles: Quamquam non is sum^ disait-il, qui lectionem horum librorxim velim prorsiis irnprobarc ,
Les Confessions g. — Commc OU Ic voit, Ics foudatcurs du protestantisme
prolestantes. ... .
et leurs premiers disciples au xvi« siècle, Brentz (y 1670), Flacius (f 1576) (3), gardèrent encore une certaine estime pour les deutérocanoniques que l'antiquité avait respectés; au moins n'osèrent-ils pas les proscrire impitoyablement dans la pratique. Les premières Confessions de foi des réformateurs, la Confession gallicane de 1,659, ^^ Confession anglicane de i562, la seconde Confession helvétique de i564 reconnaissaient que les apocryphes (deutérocanoniques) sont utiles pour l'édification des mœurs, quoique sans valeur en matière de foi (4). De leur côté, les pasteurs du temps se servirent de ces livres dans leurs sermons, dans leurs catéchismes et dans la liturgie* Le critérium de \\ restc vrai Quc la plus e-rave atteinte était portée à l'au-
eanonicite fausse par *■ . ...
le protesiantisn.e. toHté diviuc dc CCS écHts, ct surtout le vrai critérium de leur Troiscouranisdo- canouicité fut faussé, compromis et rejeté. La Réforme ne
puuons à la fin du ^ *• ,, .
x^'* s. voulut plus admettre la compétence de l'Eglise en cette sorte
de matière, et à son jugement doctrinal elle substitua le jugement privé des individus.
De très bonne heure trois courants se formèrent parmi les protestants: celui des luthériens, en général plus modérés et
(i) Reuss, op. rAL, pp. 350-358.
(2) Cf. Samuel Boruer, La Bible nu XVl" siècle, \k 108. (3j Cf. Reuss, op. cit.,]}\>. 355-350.
(4) Voir les textes dans Reuss, op. cit., ]). 3r>9; ZschokKe, op. cit. y p. 3/5; IS'icmeyer, CoUectio Confessionum a reformât, pub licat.,\>\^. 33o, Oon,408.