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IX. — Anomalie de la réfraction et de l'accommodation

Si les maladies chroniques et celles qui s'accompagnent de lésions anatomiques persistantes, prédominent à Bordeaux, par contre, Paris tient le premier rang pour les anomalies de la réfraction, ou plutôt pour les troubles fonctionnels qui s'y rattachent.

L'hypermétropie etl'asthénopieaccommodative qui en sont si souvent la conséquence, se montrent dans la proportion de 13

p. 100 à Paris, de 8 p. 100 seulement à Bordeaux : plus d'un tiers en moins ; la môme différence existe pour la myopie. Faut-il en conclure que les anomalies de la réfraction sont moins fréquentes à Bordeaux qu'elles ne le sont à Paris? Pour la myopie, je regarde le fait comme certain ; il trouve son explication dans la pathogénie même de l'affection. On sait, en effet, que, d'une façon générale, la myopie est la conséquence du travail oculaire exagéré, et souvent mal gouverné, pendant la jeunesse, c'est-à-dire à une période de la vie où les enveloppes de l'œil, et particulièrement les membranes profondes, n'ont pas encore acquis le degré de résistance qu'elles auront plus tard. 11 en résulte que, sous l'influence des efforts d'accommodation et de convergence nécessaires pour la vision de près, et qui ont pour résultat un accroissement de la pression intra-oculaire, ces membranes cèdent peu à peu, éloignant ainsi l'écran rétinien du foyer de l'appareil réfringent.

De nombreuses statistiques ne peuvent laisser le moindre doute sur ce mode de production de la myopie. Partout, dans les établissements scolaire.,, dans ceux surtout où l'éclairage est défectueux, on voit la proportion des myopes augmenter, à mesure que les élèves avancent dans leurs études, et cela d'autant plus qu'ils doivent consacrer plus de temps au travail.

L'hérédité joue certainement un rôle considérable;. mais, ou- Ire que ce facteur manque dans la majorité des cas, il est à présumer quo la myopie transmise n'est elle-même que la conséquence éloignée du travail oculaire des ascendants ; et, ce qui tend à le prouver, c'est que la prédisposition à la myopie s'observe surtout dans les familles où se sont succédé plusieurs générations d'hommes voués à l'étude.

Or, il est incontestable qu'au point de vue du travail oculaire pendant l'enfance, ou, ce qui revient au même, du temps consacré à l'étude pendant les premières années de la vie, la population qui alimente les cliniques de Paris est bien supérieure à celle que je vois à l'hôpital Saint-André. J'ai même été fort surpris, au début, du nombre de malades complètement illettrés qui se présentent à ma consultation, ce dont je m'aperçois en cherchant à mesurer la réfraction et l'acuité visuelles à l'aide de l'échelle typographique contenue dans mon optomètre. La proportion est tout à fait en désaccord avec le haut degré de culture intellectuelle qui se remarque à Bordeaux; mais je n'ai pas tardé à m'apercevoir que la plupart de ces malades appar-

tenaient aux campagnes voisines, et notamment à la région des Landes. D'ailleurs, je dois taire remarquer qu'une bonne partie des myopes qui sont amenés à réclamer les soins de l'oculiste, on pourrait même dire le plus grand nombre, se présentent à un âge relativement avancé et pour des accidents tardifs de la myopie : troubles du corps vitré, choroïdites, amblyopie, etc. Or, pendant leur enfance, l'instruction élémentaire devait laisser beaucoup à désirer sur les bords de la Garonne.

Somme toute, je suis porté à croire que la différence entre le nombre des myopes, à Paris et à Bordeaux, tient surtout à ce qu'une très-forte proportion des malades que j'observe à la clinique de la Faculté, se compose de cultivateurs venus des campagnes voisines, et l'on sait que les anomalies de la réfraction sont relativement rares dans les populations rurales.

Contrairement à la myopie, 1'bypermétropie tient à unemoindre longueur de l'axe antéro-postérieur de l'œil. C'est un état congénital, souvent héréditaire, et qui, dans ses hauts degrés, doit être considéré comme un arrêt de développement de l'hémisphère postérieur du globe. Le travail oculaire, continué de génération en génération, tend à transformer l'hypermétropie en emmétropie, puis en myopie. On peut même considérer comme démontré que beaucoup de sujets devenus myopes, sans prédisposition héréditaire, sont nés hypermétropes: les efforts continuels d'accommodation qu'ils ont dû faire, ont amené peu à peu le refoulement en arrière des membranes profondes.

Dans les populations primitives, un faible degré d'hypermétropie paraît être l'état normal de l'œil ; pourtant ma statistique tendrait à faire croire qu'à Paris l'hypermétropie domine. L'explication du fait est facile : l'hypermétropie n'est pas une maladie et l'on n'observe jamais, en pareil cas, ces désordres graves du fond de l'œil, si communs chez les myopes. La moindre longueur de l'axe antéro-postérieur, qui faitque la rétine se trouve en avant du foyer de l'appareil réfringent, a simplement pour cause un déficit de réfraction statique qui peut être compensé par un effort proportionnel de réfraction dynamique. Si le déficit est peu considérable, si la visionne s'exerce qu'aune distance relativement éloignée, ainsi que cela a lieu chez les cultivateurs et la plupart des gens du peuple, le muscle ciliaire suffit, le plus souvent, à produire une accommodation exacte, sans qu'il se produise cette fatigue particulière connue sous le nom d'asthënopie accommodative.

En général, l'oculiste n'est consulté que dans les cas suivants : 1° hauts degrés d'hypermétropie se manifestant dès l'enfance et particulièrement chez les écoliers, par une asthénopie qui souvent les oblige à interrompre leurs études ; 2° hypermétropie légère oa de degré moyen, mais s'accompagnant néanmoins d'asthénopie, par suite d'un véritable surmenage de l'appareil d'accommodation : tel est le cas, notamment, chez les femmes qui n'ont pour vivre d'autres ressources que le produit de leurs travaux d'aiguille; 3° hypermétropie chez des sujets âgés, et par conséquent presbytes, ayant joui d'une bonne vue pendant leur jeunesse, qui, arrivés à l'âge mûr, voyaient encore très bien à distance, et s'étonnent plus tard de ne voir bien distinctement ni de près, ni de loin. Beaucoup redoutent une maladiegrave etsontheureux d'apprendre qu'ils n'ont ni cataracte, ni amaurose, et, que tout se réduit à une question de lunettes.

La faible proportion des hypermétropes, à Bordeaux, est probablement plus apparente que réelle, et me paraît tenir à ce que les malades de la seconde catégorie se présentent à la Clinique en moins grand nombre qu'à Paris. Je trouve, en effet, en consultant mes registres d'observations, qu'à Bordeaux la proportion des femmes se disant couturières est relativement faible; beaucoup ne font guère autre chose que leur ménage. À Paris, au contraire, la majeure partie des femmes du peuple vit de travaux d'aiguille; si l'on ajoute à cela une alimentation souvent insuffisante, les veilles prolongées et toutes les causes débilitantes contre lesquelles lutte à grand' peine l'ouvrière des grandes villes, on ne s'étonnera pas que l'asthénopie, c'est-àdire la fatigue du muscle ciliaire, se'manifeste à Paris avec un degré de fréquence exceptionnel.

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