‹ Leçons d'ophthalmologieChapitre 2 sur 45 · L HOPITAL SAINT-ANDRÉ · texte numérisé non relu

L HOPITAL SAINT-ANDRÉ

Messieurs,

Chargé du cours d'ophtalmologie, je tiens à vous dire, dès notre première réunion, quelle idée je me suis faite de la tâche qui m'est confiée, quelle direction je me propose de donner à mon enseignement, et quel ordre je compte suivre dans les leçons théoriques et cliniques que je vais avoir l'honneur de vous faire.

Mais d'abord, et pour que vous sachiez comment s'est constitué ce vaste ensemble de connaissances qui forme aujourd'hui notre domaine scientifique, laissez-moi vous montrer quelles ont été les conquêtes de l'oculistique, depuis ces temps reculés où elle méritait à peine d'être appelée un art, jusqu'à l'époque, peu éloignée de nous, où elle est entrée enfin dans une voie véritablement scientifique. Je vous dirai ensuite quelles découvertes inespérées, quelle suite de travaux admirables, ont, en quelques

années, placé l'ophtalmologie au rang qu'elle occupe aujourd'hui.

Je ne vous ferai pas l'histoire complète de la science qui va nous occuper. Plusieurs leçons n'y suffiraient pas, et d'ailleurs je craindrais de lasser votre patience ; je sais combien ce genre d'érudition peut devenir fatigant pour un auditoire. Je veux simplement marquer de quelques jalons les grandes étapes de la route parcourue par nos devanciers.

Les débuts historiques de l'ophtalmologie remontent aux temps les plus reculés. Pour les Hindous, l'œil est l'organe noble par excellence ; ils admettent dans cet organe jusqu'à soixante-seize maladies.

Mais c'est dans la vallée du Nil que l'étude des maladies des yeux paraît s'être surtout développée, par le besoin que l'on avait de combattre des ophtalmies très fréquentes et presque inhérentes au sol. La médecine oculaire était exercée par des prêtres et les fondements de leur art ont été consignés dans leurs livres sacrés.

Les oculistes égyptiens paraissent avoir été des personnages importants, et il faut croire que leur réputation s'étendait au loin, puisque, au dire d'Hérodote, Gyrus, roi des Perses, ayant besoin d'un oculiste, envoya des ambassadeurs à Amazis, roi d'Egypte, pour lui demander le spécialiste le plus habile de tout le royaume. Il paraît même que sur son refus, il lui déclara la guerre !

De l'Egypte, l'art de guérir les maladies des yeux se transmit en Grèce; à l'exemple des Égyptiens, les Grecs conduisaient les malades dans les temples, pour les faire examiner par les prêtres. Les colonnes de ces édifices étaient couvertes de formules dont quelques-unes nous ont été conservées et témoignent de la part considérable attribuée à l'oculistique. On a même retrouvé, parmi les ex-voto

suspendus aux murs des monuments sacrés .de l'antiquité, des figurines représentant un œil et des tablettes votives sur lesquelles étaient inscrits la nature du mal et le remède employé pour le guérir.

La médecine sacerdotale des Égyptiens et des Grecs paraît ne s'être jamais élevée au-dessus de l'empirisme le plus grossier. Une des inscriptions arrivées jusqu'à nous raconte que :

« Le Dieu de la santé ordonna à un soldat aveugle, » nommé Valérius Aper, de mêler le sang d'un coq blanc » avec du miel, de s'en faire un collyre et de s'en frotter » l'œil pendant trois jours. Le malade recouvra subitement » la vue et rendit publiquement grâce au dieu. »

Souvent même tout se réduisait à des pratiques superstitieuses ou ridicules, imposées à la crédulité des malades. Une inscription trouvée sur le temple d'Epidaure est ainsi conçue :

« Dans ces jours, un certain Gaïus, qui était aveugle, » apprit de l'oracle qu'il devait se rendre au temple, y » adresser ses prières, puis traverser le temple de droite à » gauche, mettre ses cinq doigts sur l'autel, lever la main » et la placer sur les yeux. Il recouvra aussitôt la vue, en » présence et aux acclamations du peuple. »

Messieurs, ne rions pas trop de cette médecine grossière, de cette confiance aveugle dans le pouvoir médical des Dieux. Il est probable qu'il ne faudrait chercher ni bien longtemps, ni bien loin autour de nous, pour trouver chez quelque oculiste de bas étage des prescriptions tout aussi ridicules que celles que je viens de rapporter. Chaque campagne a ses guérisseurs, et certaines familles se transmettent de génération en génération une panacée qui, généralement, fait l'objet d'un trafic lucratif. Quant aux pratiques superstitieuses, elles n'ont fait que changer

d'adresse : l'amour du merveilleux est resté aussi vif que par le passé.

Avec les philosophes grecs, l'oculistique entre dans une phase nouvelle. Plusieurs d'entre eux fixèrent sérieusement leur attention sur l'appareil de la vision ; Aristote, Erasistrate, un des fondateurs de l'École d'Alexandrie, acquirent une grande célébrité dans le traitement des maladies des yeux. De cette époque datent les premières notions précises sur l'anatomie de l'œil el les maladies extérieures de cet organe; plusieurs d'entre elles, comme le ptérygion, le symblépharon, d'autres encore, ont conservé les noms que leur ont donnés ces auteurs.

L'école des empiriques et celle des méthodistes qui succédèrent à l'École d'Alexandrie, se jetèrent dans le vague des théories médicales. On disserte sur les causes premières, on cesse de s'appuyer sur l'observation. Cependant, Rufus d'Éphèse fit faire quelques progrès à l'anatomie de l'œil.

Les Romains, tout occupés de guerres, de conquêtes, de travaux gigantesques , dédaignèrent pendant longtemps l'étude de la médecine, dont la pratique fut abandonnée à des Grecs, esclaves ou affranchis. Gelse, vers le premier siècle de notre ère, a résumé, dans un chapitre de son livre, ce que l'on savait, de son temps, sur le traitement des maladies des yeux. Il décrit plusieurs opérations et, entre autres, celles de la fistule lacrymale et de la cataracte par abaissement, sans omettre d'indiquer les soins qu'il faut donner au malade avant et après l'opération.

Galien de Pergame, au IIe siècle, fait preuve, dans ses ouvrages, de connaissances étendues en oculistique. Il a très exactement vu que les nerfs de la troisième paire servent aux mouvements de l'œil ; il décrit la glande lacry-

maie, etc.; mais il est bien difficile d'établir la part qui lui revient en propre dans les progrès de cette partie de la médecine : tout ce qu'il a écrit à ce sujet paraît n'être qu'un reflet éloigné des travaux de l'École d'Alexandrie.

D'Auguste à Domitien, les oculistes et les spécialistes de toute sorte paraissent s'être multipliés à Rome dans une proportion inconnue de nos jours. Auguste et Tibère avaient des oculistes attachés à leur personne, c'est du moins ce qui semble résulter de l'inscription suivante :

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