PUBLIUS ATTIUS ATIMETUS AUGUSTI MEDICUS AB OCULARIS
et de cette autre trouvée, comme la première, sur une pierre antique :
TIT. LYRIUS TIBERII MEDICUS OCULARIS.
Il paraît même que des oculistes accompagnaient les armées; on possède une pierre sigillée dont l'inscription indique qu'elle était la propriété d'un certain Publius Sextus, oculiste de la sixième légion.
Ce fut, malgré tout, une des plus tristes époques de l'empirisme médical. Plus préoccupés de la vente de leurs collyres que de faire une étude sérieuse des maladies des yeux, les oculistes romains se sont perdus dans une polypharmacie ridicule et ont ajouté peu de choses aux travaux des philosophes grecs.
Si les noms de quelques-uns d'entre eux sont arrivés jusqu'à nous, ils le doivent uniquement aux cachets d'oculistes conservés dans quelques collections d'antiquaires. Sur ces cachets, destinés à estampiller les collyres, était gravée une inscription où le nom de l'inventeur était accompagné, en général, des épithètes les plus flatteuses à l'endroit du remède. Certains guérisseurs prétendaient même, comme ceux de nos jours, pouvoir faire disparaître la
cataracte sans opération, et par la seule vertu de leurs collyres.
Ces médications étaient souvent accompagnées de pratiques superstitieuses. Ainsi, pour faire sortir la poussière „ ou autres ordures entrées dans l'œil, il fallait agir comme il suit :
« Frottez l'œil légèrement, en promenant les cinq doigts » de la main droite, si le mal est à l'œil droit, ou de la » main gauche, si c'est à l'œil gauche ; crachez trois fois » et faites tout trois fois.... »
Suivait une incantation dont je vous fais grâce.
Cependant je ne voudrais pas vous laisser croire que toutes les prescriptions des oculistes romains fussent aussi ridicules que celle que vous venez d'entendre. Leur matière médicale était vraiment riche, et l'on y voit figurer des médicaments que l'on ne dédaignerait pas d'employer de nos jours. Chaque variété d'ophtalmie était l'objet d'un traitement particulier et il y avait des collyres différents pour l'état aigu et pour l'état chronique.
Pline le Jeune connaissait la vertu de certaines plantes pour faire dilater la pupille, et l'on trouve même, dans cet auteur, un passage qu'avec un peu de bonne volonté, on peut considérer comme consacré aux lunettes. Il y est dit qu'on rencontre des émeraudes concaves qui concentrent la vision (visum colligere), et que,, pour cette raison, il est défendu de tailler. L'empereur Néron, qui était myope, se servait d'une émeraude de cette espèce pour suivre les combats des gladiateurs.
A partir de cette époque, des siècles se passent sans qu'aucun travail important soit écrit sur les maladies des yeux. L'empire romain devient le proie des barbares ; la médecine est arrêtée dans son développement, on vit sur les œuvres d'Hippocrate et de Galien. Cependant, vers le
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VIIIe siècle, il se fait une sorte de réveil; des écoles se fondent dans l'empire du Coran, et les médecins arabesjettent encore quelque éclat sur l'enseignement de la médecine. Mais leur respect servile pour les opinions des anciens, les dogmes de l'islamisme, une scolastique ridicule, opposent aux progrès de la médecine une barrière bien difficile à franchir. Pour l'oculistique, en particulier, c'est à peine si l'on trouve à relever çà et là quelques découvertes de détail dans ce que nous ont laissé les Arabistes : Rhazès recommande de ne pas blesser, dans l'opération de la fistule lacrymale, la branche nasale de l'ophtalmique ; Avicenne dépouille le cristallin de l'usage qu'on lui attribuait d'être le siège de la vision, pour placer ce siège dans le nerf optique, etc.
Les médecins du moyen âge, mêlant les plus ridicules superstitions à une imitation maladroite de la pratique des anciens, firent du tout un véritable chaos. Un oculiste ne craint pas d'écrire qu'il suffit de porter sur soi des yeux de loup pour se préserver infailliblement de tous les maux d'yeux.
L'anatomie fit des progrès sensibles au XIVe siècle et au XVe siècle, mais c'est seulement à la fin du XVIe qu'apparaissent quelques travaux d'oculistique dignes d'être mentionnés. La France donne l'éveil : Ambroise Paré apporte un certain soin dans la description des maladies des yeux, et Guillemeau,son élève, dans un Traité intéressant, où il classe ces maladies, en élève le nombre jusqu'à cent trente qu'il désigne par des noms particuliers.
Ce fut une lueur passagère et l'oculistique ne tarda pas à retomber dans les pratiques ridicules et les formules surannées. Il faut arriver au XVIIIe siècle pour voir apparaître des noms qui font époque dans la science. Maître- Jean, en 1703, Brisseau, en 1705, établissent le siège
véritable de la cataracte, opinion qui trouva tout d'abord peu de crédit devant l'Académie. Quelques années après (1713-1717), Anel invente sa méthode de traitement de la iistule lacrymale. Un peu plus tard (1722), Saint-Yves introduit le nitrate d'argent dans la thérapeutique oculaire, essaie de préciser la nature du glaucome, signale le décollement de la rétine, etc. Après lui, Jean-Louis Petit publie sur l'oculistique (1732-1744), des mémoires célèbres. Enfin Daviel, en 1748, pratique pour la première fois l'opération de la cataracte par extraction.
Déjà les oculistes qui honorent leur profession sont si nombreux, qu'il me serait difficile de les citer tous. La France marchait alors au premier rang, et jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, ses chirurgiens prirent une part immense au progrès de l'oculistique.
En même temps que la pratique des maladies oculaires se perfectionnait, l'anatomie de l'œil était cultivée avec soin : Zinn et Sœmmering, entre autres, publient des ouvrages remarquables par la beauté des planches.
Malheureusement, c'est aussi l'époque des oculistes ambulants, charlatans parfois célèbres, dont quelques-uns parcourent l'Europe la trompette à la main. Parmi eux se distingua Wolhouse, chirurgien-oculiste de Jacques H, et l'élégant chevalier Taylor qui, après avoir guéri dans sa patrie toutes les maladies susceptibles de l'être, passa sur le continent, qu'il visita pendant trente ans, et vint enfin se fixer à Paris. Sa voiture était traînée par quatre chevaux brillamment harnachés ; il se faisait accompagner de huit piqueurs et avait peint sur les panneaux de sa voiture des yeux, emblèmes de sa profession, avec cette devise : Qui visum dat, vitam dat.
Le baron Wenzel. dont la réputation s'étendait au loin, voyageait aussi.
A en croire les mémoires du temps, plusieurs de ces empiriques auraient fait preuve d'une certaine habileté manuelle. Cependant il est permis de penser que quelques-uns d'entre eux n'étaient pas très confiants dans les résultats de leurs manœuvres, car, lorsqu'ils avaient pratiqué l'abaissement de la cataracte, ils recommandaient de tenir l'œil bien exactement bandé pendant deux ou trois semaines, au bout desquelles ils avaient mis prudemment une bonne distance entre le malade et l'opérateur.
A ces praticiens ambulants est due, selon toute apparence, cette croyance populaire que le printemps et l'automne sont les saisons les plus favorables pour l'opération de la cataracte. Un auteur anglais, qui écrivait à l'époque du chevalier Taylor, fait remarquer assez judicieusement que l'origine de cette coutume pourrait bien s'expliquer par cette circonstance que ces deux saisons, également éloignées des grands froids et des grandes chaleurs, sont celles qui conviennent le mieux à l'agrément des oculistes voyageurs.
Si je m'arrête à de pareils détails, ne croyez pas, Messieurs, que ce soit pour agrémenter cette leçon d'anecdotes plus ou moins plaisantes. J'ai un tout autre but : celui de vous montrer quelle a été, pour une bonne part, l'origine de cette défaveur qui s'est attachée si longtemps, dans le monde scientifique, à une profession utile entre toutes. Le charlatanisme de quelques empiriques a eu des conséquences déplorables pour la réputation des oculistes sérieux. Le public médical qui, de tout temps, fut peu suspect de tendresse pour les spécialistes, n'a jamais manqué de prendre prétexte de l'indignité de quelques-uns pour tenir les autres à distance. Longtemps l'entrée des sociétés savantes leur a été systématiquement fermée, et c'est à peine si les plus méritants d'entre eux arrivaient à obtenir quelque considération.
Écoutez Carron du Villards, qui pourtant n'était pas le premier venu :
« Chaque jour nous voyons des hommes sans savoir, )> sans titres, sans conscience, exercer la chirurgie ocu- » laire^rnonter sur les tréteaux, tromper le public et cred ver des yeux à droite et à gauche; la plupart ne savent » que perforer une cornée, montrer un cristallin opaque. » L'opération sera-t-elle heureuse? Tant mieux pour eux, » car leur science en est encore aux paroles du grand » Ambroise Paré : Je te pansons, Dieu te guarira.
» C'est pour cela qu'il faut en France un certain cou- » rage pour se dire oculiste, pour s'exposer à être appelé » collègue par des valets d'anciens oculistes. »
Ces lignes ont été écrites en 1838. Comme vous le voyez, il a fallu encore aux oculistes quarante ans de probité médicale et de lutte sur le terrain scientifique pour faire tomber la barrière qui les séparait de la généralité des médecins. Certainement il y a encore parmi nous quelques charlatans ; il y en a partout, il y en aura toujours ; pour qu'il en fût autrement, il faudrait supprimer d'abord la race des gens crédules, et il est douteux que l'instruction, même obligatoire, accomplisse jamais un pareil prodige.
Pourtant, ceux qui suivent avec quelque attention la marche des choses, ont pu constater que le charlatanisme tend à se transformer. Les pratiques grossières, les prescriptions bizarres, font place peu à peu à des procédés et à des formules quasi-scientifiques. Aujourd'hui il n'est guère d'empirique qui ne se vante de combattre rationnellement les maladies.
Les difficultés techniques que rencontre maintenant l'examen des yeux ne sont pas sans gêner un peu certains guérisseurs, mais ils trouvent des compensations dans les
ressources que l'oculistique offre à la mise en scène. J'ai vu, pour ma part, un médecin qui se disait oculiste, faire très sérieusement le simulacre d'examiner les yeux de son client, dans un cabinet parfaitement noir, à l'aide d'un ophtalmoscope tenu à rebours. C'est ce que les gens indulgents appelleront peut-être un hommage rendu à la science !
L'espèce d'ostracisme qui, si longtemps, en France, a pesé sur les oculistes, n'a pas seulement été injuste; il a eu cette conséquense déplorable d'enrayer chez nous le développement des études ophtalmologiques et nous a fait perdre, par là même, cette prééminence que nul n'osait nous contester au XVIIIe siècle.
En effet, mieux inspirés que nos gouvernants, les princes étrangers favorisaient, par tous les moyens en leur pouvoir, l'étude des maladies des yeux.
En 1773, date importante de l'histoire de l'oculistique, un médecin italien, nommé Barth, crée à l'Université de Vienne, sous les auspices de Marie-Thérèse, le premier enseignement ophtalmologique officiel. A Barth succéda Schmidt, puis Hymly, qui introduisit dans la pratique oculaire l'emploi de la belladone. A cette école se formèrent Béer, Bénédict, Grœfe et tant d'autres, dont les ouvrages furent longtemps classiques.
L'exemple de Marie-Thérèse ne tarda pas à être suivi par les souverains du Nord, et l'on vit se former, dans la plupart des Universités allemandes et jusqu'en Russie, des établissements destinés au traitement et à l'étude des maladies des yeux.
Un peu plus tard, Scarpa, en Italie, jetait un vif éclat sur l'enseignement de l'oculistique, et, dans un livre remarquable, traçait le tableau des principales maladies connues de son temps.
Londres doit à Saunders la première infirmerie ophtalmique ouverte à l'enseignement (1810), et la plupart des villes populeuses d'Angleterre ne tardèrent pas à posséder des établissements de ce genre. Aussi ne faut-il pas s'étonner si, de bonne heure, nos voisins étaient riches en publications ophtalmologiques.
L'école de Vienne, devenue célèbre dès le commencement de ce siècle, sous la direction de Béer, a vu longtemps ses doctrines prévaloir dans le monde entier. Béer soutenait que la plupart des états morbides de l'œil ont une origine constitutionnelle, ce qui est vrai dans beaucoup de cas, mais il allait certainement trop loin en prétendant reconnaître la nature spécifique de chaque maladie à des caractères anatomiques particuliers. De là une symptomatologie fantastique et des descriptions minutieuses, futiles, qui aboutissaient à une thérapeutique des plus compliquées. Sichel, à Paris, et à Strasbourg, Stœber, un de mes anciens maîtres, ont été les défenseurs éclairés des doctrines de l'École de Vienne. Velpeau a rendu à l'ophtalmologie un service signalé en montrant que les maladies des yeux, sans être, pas plus que celles des autres organes., à l'abri des influences constitutionnelles, présentent rarement des caractères suffisamment tranchés pour permettre de les rapporter, sans hésitation, à telle ou telle diathèse.
Les travaux nombreux suscités par les écoles d'ophtalmologie répandues en Europe et les discussions critiques, souvent passionnées, dont ils devenaient l'occasion, ne pouvaient jeter quelque lumière que sur les maladies de l'hémisphère antérieur de l'œil et sur celles de ses annexes, puisque l'exploration des parties profondes était impossible. Aussi en était-on réduit à désigner sous le nom générique à'amaurose la perte de la vue déterminée par des
lésions qui échappaient à tout examen et dont le siège même était problématique, tandis qu'on réservait plus spécialement le nom d'amblyopie aux troubles visuels dont on pouvait donner un semblant d'explication. C'est ce qui faisait dire aux mauvais plaisants, et non sans quelque apparence de raison, que l'amblyopie était une maladie dans laquelle le médecin ne voyait pas beaucoup plus clair que le malade, ce qui suffisait d'ailleurs à la distinguer de l'amaurose, dans laquelle ni l'un ni l'autre ne voyaient rien.
Les phosphènes, dont Serres, d'Uzès, avait mis en lumière la valeur symptomatique, étaient, il est vrai, un moyen d'apprécier le degré de sensibilité de la rétine, et, aujourd'hui encore, c'est parfois notre seule ressource pour nous renseigner à cet égard. Mais vous savez quels résultats peu concluants donne cette exploration chez beaucoup de malades. D'ailleurs la sensibilité de la rétine à là pression n'est pas du tout comparable à la sensibilité à la lumière.
En 4850, le cristallin semblait encore être une barrière infranchissable opposée à l'examen des parties profondes, et, chose singulière, on ne sent nullement dans les publications des oculistes de cette époque la préoccupation d'éclairer le fond de l'œil. Quelques-uns cependant avaient appris à explorer, à l'aide d'une lampe, par la réflexion de la lumière, les lésions de la cornée et de l'iris et montraient que cet éclairage oblique permet de bien reconnaître des altérations sans cela peu distinctes à l'œil nu ; Sanson avait indiqué le parti que l'on peut tirer, pour l'examen du cristallin, des trois images par réflexion découvertes par Purkinje... Mais tout cela n'avançait en rien le problème de l'examen du fond de l'œil.
Pourtant on savait, depuis les temps les plus reculés,
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que la lueur observée sur les yeux de certains animaux, est surtout sensible lorsque la lumière vient de derrière l'observateur et rase sa tête pour pénétrer dans l'œil observé. Méry, en 1704, avait montré qu'on peut distinguer les vaisseaux delà rétine d'un chat plongé dans l'eau, et après lui, plusieurs observateurs avaient fait au sujet de cette même lueur oculaire certaines remarques des plus intéressantes.
Prévost (de Genève) démontra, en 4810, que les yeux des animaux ne sontjamais lumineux dans une obscurité complète, contrairement à ce que l'on croyait avant lui, et que la lueur observée est toujours due à la réflexion d'une lumière incidente. En 1839, Behr observa la lueur oculaire chez l'homme, dans certains cas d'aniridie et de tumeurs du fond de l'œil; enfin, Cumming en 1846, et Brùcke en 1847, trouvèrent, chacun de leur côté, le procédé à suivre pour rendre l'œil humain lumineux, sans toutefois pouvoir distinguer les détails du fond de l'œil, lorsque l'observateur regarde parallèlement aux rayons incidents.
Une solution complète du problème ne pouvait tarder. C'est à Helmholtz qu'en revient l'honneur, et depuis lors une véritable révolution s'est faite en ophtalmologie. Grâce à l'ophtalmoscope, et à la seule condition que les milieux de l'œil soient restés transparents , nous voyons maintenant à merveille la papille du nerf optique, la rétine et la choroïde ; nous explorons dans tous les sens le corps vitré, et nous pouvons même suivre la circulation du sang dans les vaisseaux qui sillonnent le fond de l'œil.
Cette facilité d'examen n'est pas seulement précieuse au point de vue des maladies si variées qui peuvent avoir leur siège dans l'hémisphère postérieur du globe, elle est encore de la plus haute importance pour le diagnostic d'un certain
nombre de diathèses et de lésions éloignées qui ont leur retentissement sur l'appareil de la vision ? La syphilis , l'albuminurie, la tuberculose, les maladies du cœur, celles du cerveau et de la moelle, sont au premier rang des affections qui peuvent amener des troubles oculaires , et vous savez quelle importance tend à prendre ce que M. Bouchut nomme, assez improprement d'ailleurs, la cérébroscopie.
L'instrument inventé par Helmholtz a subi de nombreuses modifications. Les miroirs plans, concaves et parfois même convexes, ont été combinés de cent façons différentes à des lentilles collectives ou dispersives, et il est peu d'oculistes qui n'aient essayé de quelque disposition nouvelle.
L'ophtalmoscope binoculaire de Giraud-Teulon mérite une mention spéciale. -Il donne un éclairage excellent, permet de saisir avec netteté le relief du fond de l'œil, et rend par là même de précieux services. L'ophtalmoscope à réfraction, que j'ai présenté, il y a trois ans, à la Société de chirurgie de Paris, et dont vous me voyez faire habituellement usage, est un des instruments de ce genre les plus simples et les plus complets.
En même temps que se perfectionnait l'arsenal ophtalmoscopique, les procédés d'exploration du fond de l'œil se multipliaient. On apprenait à recourir, selon les cas, à l'examen à l'image droite ou à l'examen à l'image renversée. Donders appliquait l'ophtalmoscope à la mesure des objets du fond de l'œil, et, dès l'introduction du système métrique en ophtalmologie, j'ai donné une formule très simple, dérivée de celle de Donders, pour calculer les différences de niveau de la surface de la rétine, la profondeur des excavations glaucomateuses, la situation des corps
ilottants dans l'humeur vitrée, la longueur de l'axe optique, etc. Vous aurez une idée du degré de précision auquel peut atteindre un observateur exercé, lorsque vous saurez que l'erreur commise, dans une détermination de ce genre, ne peut guère être supérieure à 1/5 de millimètre.
La découverte d'IIelmholtz n'a pas eu pour seul résultat de rendre possible l'examen des altérations anatomiques du fond de l'œil ; elle n'a pas seulement fourni les moyens de distinguer les unes des autres des affections jusque-là confondues sous le titre obscur d'amauroses ; elle a en outre été le point de départ de recherches nouvelles sur les conditions dioptriques de l'œil, et ce n'est pas là, sachez-le bien, un de ses moindres mérites. Les travaux accomplis dans cette direction et les découvertes qui s'en sont suivies, à partir du moment où Jœger eut signalé la valeur de l'ophtalmoscope dans l'étude de la réfraction, ont eu pour le diagnostic et le traitement des anomalies fonctionnelles de l'œil une importance capitale.
Bien qu'Aristote eût entrevu la théorie ondulatoire de la lumière, vous ne sauriez croire quelles étaient les idées des anciens sur la réfraction et l'accommodation de l'œil aux distances. Ce fut un auteur arabe, Alhazen, qui, le premier, mentionna les propriétés réfringentes de l'œil; mais, ne comprenant pas que les images pussent être renversées sur la rétine, alors que nous voyons les objets droits, il pensait que les rayons étaient réfractés de manière à former sur le fond de l'œil une image droite.
Il faut arriver au XIIIe siècle pour trouver quelque chose de nouveau en matière d'optique. L'invention des lunettes paraît dater de cette époque.
Un gentilhomme Florentin, Salvinus Armalus, mort en 1317, est désigné dans son épitaphe comme en étant l'inventeur, et Alexandre de Spina, moine de Pise, mort en 1313, passe pour avoir vu une paire de lunettes chez quelqu'un qui en faisait mystère, pour les avoir imitées et en avoir distribué à beaucoup de personnes. Pourtant, deux siècles plus tard, Maurolycus ne pouvait en expliquer complètement l'effet, et à la fin du XVIe siècle, Jean-Baptiste Porta, inventeur de la chambre noire, tout en comparant l'œil à son instrument, croyait encore que les images se formaient à la surface antérieure du cristallin.
Les recherches entreprises , dès le commencement du XVIIe siècle , par des savants du plus grand mérite , avaient, il est vrai, jeté les premières bases de l'optique physiologique, mais rien n'était plus difficile que de faire un choix parmi ces matériaux sans nombre qui s'entassaient confusément, et dont la plupart n'ont aujourd'hui qu'une valeur historique.
C'est Kepler qui, le premier, en 1604, eut une idée exacte de la réfraction de la lumière dans l'œil. Un peu plus lard (1637), Descartes démontre directement la formation des images renversées au fond de l'œil des animaux ; il soutient que la sensation spéciale de la lumière résulte de l'excitation de la rétine et entrevoit le mécanisme de l'accommodation et de la réfraction de la lumière dans l'œil, ce qui n'empêchait pas Mariotte, parce qu'il avait reconnu que l'entrée du nerf optique est insensible à la lumière, d'en conclure que la choroïde est réellement la membrane sensible. Cette opinion erronée donna naissance à une controverse qui dura cent ans, et ne cessa qu'après les recherches de Haller et de Bernouilli. Du reste, vous ne sauriez imaginer qu'elle infinité d'hypothèses, parfois ingénieuses, mais le plus souvent invraisemblables,
ont été émises à cette époque sur la théorie de la vision.
Yung, en 4 801, dans un travail qui révèle une perspicacité vraiment merveilleuse, avait démontré la nécessité d'une transformation del'appareilréfringent, pourproduire l'ajustement de l'œil aux distances. Langenbeck, en 1849, observant ce que deviennent les images de Purkinje lorsque l'œil passe de la vision éloignée à la vision rapprochée, en conclut, le premier, à l'augmentation de courbure de la face antérieure du cristallin ; mais c'est seulement beaucoup plus tard, après que Brùcke et Bowmann eurent décrit le muscle ciliaire, que Cramer et Helmholtz purent établir le mécanisme de l'accommodation (1853).
Déjà Listing, mettant à profit, dans sa Dioptrique, les travaux de ses devanciers, avait décrit un œil schématique universellement adopté, et qui a rendu de précieux services pour les démonstrations relatives à la réfraction oculaire.
Dès lors, devinrent explicables une foule d'anomalies visuelles qui, jusque-là, avaient donné lieu aux interprétations les plus singulières, et Donders, dans un ouvrage devenu classique, put exposer avec précision ce qu'il faut entendre par anomalies de la réfraction et de V accommodation. Il montra qu'au point de vue optique les différentes manières d'être de l'œil à l'état de repos de l'accommodation, peuvent se ramener à quatre : emmétropie , myopie, hypermétropie , astigmatisme.
Donders séparait ainsi nettement l'hypermétropie de la presbytie, avec laquelle elle était confondue jusqu'alors, et qui n'est, comme vous le savez, que l'affaiblissement sénile du pouvoir d'accommodation. En même temps, il traçait de main de maître le tableau de Yasihénopie, accompagnement habituel de l'hypermétropie.
L'astigmatisme, vice de réfraction dû au défaut de symé-
trie de l'œil suivant ses différents méridiens, a été, dans ces dernières années, l'objet de nombreux travaux. Du reste, depuis longtemps, l'attention des savants avait été attirée sur cette singulière anomalie. De la Hire, à la fin du XVIIe siècle, mentionne, mais sans pouvoir en donner l'explication, certains phénomènes que nous savons aujourd'hui être dus à l'astigmatisme. Yung, en 1801 , reconnaît l'asymétrie de l'œil et sait, pour l'avoir appris d'un opticien, que nombre de personnes, pour voir distinctement, sont obligées de tenir leurs lunettes obliquement devant leurs yeux.
Dès le commencement du XIXe siècle, l'astigmatisme était assez bien connu, du moins dans ses effets, pour qu'un astronome anglais, Airy, pût proposer l'emploi des lentilles cylindriques comme moyen de correction. Mais c'est seulement depuis l'invention de l'ophtalmomètre d'Helmholtz, et grâce aux travaux de Donders^ Knapp, .lavai...., que les différentes variétés d'astigmatisme ont pu être étudiées cliniquement, et devenir l'objet d'un traitement méthodique. Ajoutons cependant que la théorie mathématique de l'astigmatisme avait été établie, par Sturm, dès 4845, et qu'en 4852, antérieurement aux travaux de l'école allemande, M. Goulier, alors capitaine du génie à Metz, avait adressé à l'Académie des sciences un travail sur le même sujet.
En même temps que Donders régularisait l'emploi des lunettes à verres sphériques ou cylindriques, il introduisait dans la pratique l'emploi des verres prismatiques destinés à combattre certains défauts de la vision binoculaire, et les lunettes sténopéiques, si utiles pour améliorer l'acuité dans les cas de taies de la cornée, et dans certains cas d'amétropie élevée. Vous savez que la partie essentielle de
l'appareil stéuopéique consiste en une ouverture étroite, percée dans un diaphragme opaque, de manière à ne laisser à découvert que la partie de la cornée capable de réfracter régulièrement la lumière. Dans une note communiquée à la Société de biologie, j'ai montré comment on pouvait, par l'emploi combiné de la loupe et du lorgnon sténopéique, corriger dans une mesure appréciable certaines défectuosités de la vue, regardées jusqu'ici comme au-dessus des ressources de l'art.
C'est encore à Donders qu'on doit, pour la mesure simultanée de la réfraction et de l'acuité visuelle, une méthode excellente, devenue classique, et qui longtemps a été la seule permettant des déterminations cliniques exactes. L'emploi des optomètres paraissait devoir être limité à la mesure de la réfraction, et la mesure de l'acuité, à l'aide de ces instruments, avait même fini par être regardée comme impossible, lorsque, en 1876. je fus assez heureux pour résoudre ce problème d'une manière fort simple.
La mesure de l'acuité supposait le choix de certains objets d'épreuve ; mais déjà Jceger avait publié à Vienne, en 1857, des échelles typographiques destinées à cet usage. Snellen qui, le premier, a bien défini l'acuité visuelle, faisait paraître, en 1863, des échelles plus régulièrement construites et, à peu près à la même époque, Giraud- Teulon publiait à son tour les siennes. Depuis lors, il a paru un grand nombre d'autres tableaux de ce genre, sans que le besoin s'en fit nullement sentir. C'est une œuvre maintenant facile, qui n'exige pas de grands efforts d'imagination et permet à chacun de mettre son nom sur quelque chose.
L'acuité centrale n'était pas seule l'objet d'investigations minutieuses. Aubert et Forster, en 1857, examinaient, les
premiers, l'acuité des parties périphériques de la rétine, et introduisaient dans la pratique la périmélrie. Il existe un grand nombre de périmètres ; celui que j'ai décrit en 1875 est, je crois, un des plus répandus.
La théorie des couleurs a eu, de tout temps, le privilège de fixer l'attention des plus grands esprits et, à maintes reprises, est devenu l'objet des luttes les plus vives et les plus passionnées. Je n'en finirais pas si je voulais vous citer les noms de tous ceux qu'a tentés l'étude, pourtant si complexe, des sensations colorées et dont quelques-uns. Léonard de Vinci, Descartes, Newton, Young, Buffon, Goethe...., ne furent rien moins que des hommes de génie.
Les premières recherches sur Yachromatopsie datent du XVIIIe siècle. Depuis le travail de Dalton, paru en 1798, une infinité de travaux ont été publiés sur la matière. Mais il semble que jusqu'au milieu du XIXe siècle les oculistes proprement dits aient systématiquement fermé les yeux à la lumière... colorée, car rien, dans leurs livres, n'indique qu'ils aient prêté quelque attention aux recherches des physiciens et des physiologistes. Maintenant l'élan est donné, et les différents recueils d'ophtalmologie publient, sur la vision des couleurs, de nombreux travaux dont les spécialistes ne sont pas seuls à tirer parti.
Des recherches récentes, et en particulier celles de Charcot et Landolt, ont définitivement établi l'importance de l'exploration de l'œil, au point de vue de la vision des couleurs, pour le diagnostic des maladies du système nerveux. D'autres ont été plus loin et ont cherché à tirer parti de la lumière colorée, non seulement pour le traitement des maladies des yeux, mais encore pour celui de certaines affections qui, au premier abord, paraissent n'avoir rien de commun avec l'appareil de la vision.
La découverte récente du professeur Boll. de Rome,
relative au rouge rétinien, en faisant voir que la formation des images, au fond de l'œil, est une pure photographie, une réaction photochimique qui s'opère au point de contact de la couche extérieure des bâtonnets avec l'épithélium choroïdien, a ouvert aux physiologistes des horizons nouveaux sur la vision des couleurs.
La question des mouvements de l'œil, celle du strabisme, auxquelles Stromeyer, Dieffenbach, Jules Guérin, Bonnet, ont attaché leurs noms, ont été, depuis vingt ans, l'objet de travaux extrêmement intéressants. On a déterminé le centre de rotation du globe, établi sur des bases nouvelles la physiologie des muscles de l'œil, analysé la symplomatologie des paralysies musculaires, précisé les relations de ces dernières avec les maladies nerveuses, celles du système central en particulier.
La ténotomie, longtemps discréditée par les résultats déplorables d'opérations entreprises sans une connaissance suffisante des conditions anatomiques et physiologiques qui président aux mouvements du globe, a été remise de toutes parts à l'étude. Des notions plus exactes sur la disposition des attaches musculaires, l'origine des déviations de l'œil et les exigences de la vision binoculaire, permettent d'arriver maintenant, dans l'opération du strabisme, à des résultats d'une précision en quelque sorte mathématique.
C'est à Donders, de Grcefe, Sœlberg-Wells, Giraud-Teulon, que nous sommes surtout redevables des travaux accomplis dans cette direction.
Le traitement orthopédique du strabisme et de la diplopie, le plus souvent d'une lenteur désespérante, mais auquel on est parfois contraint de recourir chez les malades pusillanimes, a été rendu moins incertain par un emploi plus rationnel des verres prismatiques ou sphéro-
prismatiques, et Javal a montré quels avantages on peut retirer des exercices méthodiques de stéréoscopie, dans le but de stimuler la tendance à la vision binoculaire.
Les progrès réalisés dans le groupe des inflammations externes ne sont pas moins importants. On a précisé les indications des fomentations chaudes ou froides. L'emploi des collyres et des caustiques a été régularisé ; l'atropine a remplacé le nitrate d'argent dans le traitement de la plupart des kératites, et les préparations d'ésérine, de duboisine, de pilocarpine, introduites récemment dans la thérapeutique oculaire, paraissent devoir rendre de précieux services contre certaines ophtalmies.
Les maladies des voies lacrymales, combattues si longtemps par des moyens héroïques, et trop souvent sans succès, sont devenues l'objet d'un traitement moins rigoureux, depuis que quelques auteurs, Bowmann et Stilling entre autres,, ont montré que la dilatation progressive des voies d'élimination des larmes, l'incision des strictures, s'il en existe, et l'emploi des injections donnent en somme des résultats très satisfaisants.
Dans un mémoire communiqué à l'Académie de médecine, je crois avoir établi que le larmoiement qui marque le début des affections de ce genre, reconnaît souvent pour origine un état congestif, un boursouflement de la muqueuse lacrymo-nasale, état qui, lui-même, est purement et simplement la conséquence de la fatigue de l'accommodation. Aussi, en pareil cas, le port de lunettes méthodiquement choisies est-il une des premières indications à remplir, si l'on veut rendre la guérison durable.
La grande chirurgie oculaire n'a pas marché d'un pas moins rapide que le reste. Vous parlerai-je de l'iridectomie, dirigée par de Grgefe, d'abord contre certaines maladies de l'iris, puis contre le glaucome ? Découverte mer-
veilleuse à laquelle chaque année des milliers de personnes doivent la guérison d'une maladie considérée jusquelà comme incurable î Vous dirai-je par quelles phases a passé l'exlraction de la cataracte ; ce que je pense de l'iritomie, du drainage de l'œil, de la trépanation et du tatouage de la cornée, de la sclérotomie, de l'énervation du globe, etc., etc. ? Mais tout cela nous entraînerait bien loin. Mon temps est limité ; je désire entrer en matière dès notre prochaine réunion, et tiens à vous exposer aujourd'hui le plan que je compte suivre.
Je viens de tracer à grands traits, rapidement, le chemin parcouru jusqu'à nous. Dans cette esquisse confuse, bien des points sont restés dans l'ombre, qui auraient mérité d'être mis en lumière ; aussi n'ai-je point la prétention d'avoir fait un tableau exact et complet des progrès accomplis en ophtalmologie : mais ce que j'en ai dit suffit à vous montrer combien est vaste le champ d'exploration qui nous est ouvert.
L'ophtalmologie comprend aujourd'hui plusieurs parties bien distinctes, dont chacune forme la matière de nombreux chapitres. La division suivante me paraît assez naturelle :
I. Anatomie, histologie, embryologie, normales et pathologiques. Physiologie (moins l'optique physiologique et la physiologie des muscles de l'œil).
IL Principes d'optique physiologique. Principales fonctions visuelles monoculaires : acuité centrale, acuité périphérique (champ visuel), perception des couleurs, réfraction, accommodation. Mesure de ces fonctions. Vision monoculaire; ses anomalies (myopie, hypermétropie, astigmatisme). Presbytie. Lunettes.
III. Physiologie des muscles de l'œil. Détermination des mouvements des yeux. Stéréoscopie. Vision binoculaire ; ses anomalies. Paralysies musculaires. Insuffisance. Strabisme.
IV. Ophtalmoscopie théorique. Ses applications à la mesure delà réfraction et à l'exploration du fond de l'œil.