II
Lorsque la terre elle-même ne contient pas Toxyde colorant naturellement déposé dans la masse de la formation argileuse ou sableuse, on l'introduit après l'avoir fabriqué de toutes pièces, et le prix de cet oxyde doit augmenter alors notablement le prix de la pâte.
Lorsque la poterie qu'on veut décorer reçoit cette décoration sous couverte et qu'elle peut acquérir par elle-même une grande valeur, ou bien encore lorsque l'oxyde colorant possède une grande puissance tinctoriale , on peut négliger , en partie du moins , l'importance du prix de revient de la matière colorante.
Les oxydes , ainsi que nous le savons , sont des combinaisons d'oxygène avec diflFérents métaux. Quelques-uns éprouvent , de la part des corps réducteurs, des modifications dont il faut savoir tenir compte , car la réduction des oxydes peut modifier la couleur dont on espère le développement. Quelques nuances au contraire n'apparaissent qu'avec une influence réductrice. On peut donc recourir aux oxydes d'un même métal pour créer des colorations variées, mais à la condition de les cuire dans des atmosphères différentes ; c'est avec des précautions semblables que l'oxyde de chrome ajouté dans la proportion de o,oo5 à la pâte de porcelaine, donne du vert jaunâtre dans un courant d'air, et du vert bleu dans une atmosphère enfumée. C'est ainsi que l'oxyde d'urane donne, sous une faible proportion , des pâtes jaunes dans une atmosphère oxydante , ou des pâtes brunes et même rougeâtres dans une atmosphère réductrice.
Les oxydes employés jusqu'à ce jour pour colorer les pâtes sont :
1°. Les oxydes de fer, qui donnent du jaune, du rouge, du brun;
a°. Les oxydes de manganèse, qui donnent du violet ou du bnin;
3°. Les oxydes de chrome, qui donnent du vert, jaune ou bleu ;
4°. Les oxydes de cobalt, qui donnent du bleu ;
5°. Les oxydes d'urane , qui donnent du jaune ou du brun ;
6**. Les oxydes d'or, qui donnent du rose ou du gris violacé;
7**. Les oxydes de platine, qui donnent du gris ;
8°. Les oxydes d'iridium , qui donnent du gris ou du noir.
Oxydes de fer. — Les oxydes de fer, souvent intimement mêlés aux argiles, sont la cause de la coloration des principales poteries de terre ou de grès : nous avons vu comment on faisait disparaître dans les faïences l'inconvénient de cette colo-
ration; nous avons dit que dans les faïences fines une partie de l'oxyde de fer visible sur la surface des pièces disparaissait également en se dissolvant dans la glaçure en contact avec cette surface.
Oxydes de manganèse. — Les oxydes de manganèse n'entrent qu'en très-faible proportion dans les pâtes, et c'est en mélange accidentel avec l'oxyde de fer qu'on les rencontre ; ils ajoutent ordinairement à la teinte brunâtre que ces poteries tiennent de ce dernier oxyde. On pourrait profiter de la couleur violette qu'ils communiquent aux frittes alcalines pour colorer en rose les pâtes de porcelaine tendre. .
Oxydes de chrome. — Les oxydes de chrome sont mêlés aux pâtes de porcelaine tendre, de porcelaine dure et de grès fins pour colorer les biscuits en vert plus ou moins intense , suivant la proportion qu'on en ajoute. Ici nous devons faire remarquer que l'oxyde de chrome est insoluble dans les pâtes, et qu'il enlève de la transparence même à celles qui sont les plus translucides. Les porcelaines perdent par son addition leur caractère distinctif pour prendre les qualités des grès cérames.
Oxydes de cobalt. — Les oxydes de cobalt ajoutés à des pâtes naturellement ferrugineuses les colorent en brun ; l'oxyde de chrome et l'oxyde de fer forment de même des fers chromés qui colorent en brun rougeâtre : mais si la pâte est incolore , l'oxyde de cobalt ne donne qu'une couleur bleue plus ou. moins intense, suivant la quantité d'oxyde qu'on ajoute. Les grès du vieux Wedgvvood, colorés en bleu et rehaussés de charmantes compositions en pâte blanche, sont obtenus de cette manière. On a fait encore en Angleterre des poteries de la nature des porcelaines tendres, colorées par de l'oxyde de cobalt, dans lesquelles on maintient la couleur du bleu d'outremer, en corrigeant la teinte violacée propre au silicate de cobalt au moyen d'une addition d'oxyde de zinc ; il est bon , dans ce cas, de faire fritter préalablement le mélange de feldspath, d'oxyde de cobalt et d'oxyde de zinc qui donne la couleur outremer. ^Une condition indispensable à remplir pour réussir ces couleurs qui s'adapteraient également bien à la décoration des porcelaines artificielles françaises, est une atmosphère oxydante, tant à cause de la nécessité de maintenir l'oxyde de zinc à l'état d'oxyde pour éviter sa volatilisation, que pour s'opposer à la réduction de
Toxyde de cobalt, qui ne donne à l'état de métal que du gris ou du
noir.
Oxjde d'urane. — Le prix de Toxyde d'urane s'oppose à ce qu'on en fasse usage pour les poteries autres que celles qui , comme les porcelaines et les grès fins, ont par elles-mêmes une valeur assez considérable.
Lorsqu'on mélange à de la pâte de porcelaine blanche n pour loo d'oxyde d'urane, on obtient, si l'on cuit dans un courant d'air, une pâte qui prend une coloration jaune clair assez agréable; la même pâte cuite dans le charbon ou dans une atmosphère enfumée , comme celle des fours marchant à la houille, donne une pâte brune. Cette» dernière coloration s'obtient facilement, lorsqu'on augmente la dose d'urane , même dans une atmosphère à courant d'air, parce qu'il n'y a pas assez d'alcalis pour maintenir l'oxyde d'urane à l'état d'acide uranique. Les pâtes brunes passent au rougeâtre quand l'oxyde est en forte proportion et qu'on les cuit dans le charbon; mais on les obtient avec une grande économie lorsqu'on fait usage de pechblende choisie, au lieu d'oxyde d'urane préparé par les moyens chimiques. On peut, en augmentant la dose d'oxyde d'urane , préparer des pâtes complètement noires.
Un inconvénient assez grave de l'emploi de l'oxyde d'urane est sa solubilité dans l'eau. Il est difficile de s'opposer à son transport dans toute la masse ; on ne peut donc , lorsqu'on le conserve humide , l'appliquer comme engobage : il teinte les parties blanches voisines de celles sur lesquelles on l'a posé.
Oxyde d'or. — J'ai fait quelques essais pour colorer par l'or les pâtes blanches des porcelaines dures et tendres. On arrive à des colorations variées en faisant usage du chlorure d'or. Le précipité pourpre de Cassius conduit de même à des résultats pratiques; mais il faut , par une dessiccation préalable , lui faire perdre son état floconneux qui modifie la plasticité de la pâte à laquelle on le mêle et lui donne une certaine tendance à se fendre. On parvient, au moyen de l'addition de o,oo5 ou o,oio d'or à l'état de pourpre de Cassius , à colorer la pâte en rose agréable. Il faut moins de métal pour obtenir une même teinte avec les pâtes tendres; car elles cuisent à des températures notablement inférieures. Il convient de cuire dans une atmosphère oxydante, par exemple, au milieu d'un courant d'air, afin d'éviter le ton violâtre sale qui peut
provenir de la réduction de Toxyde stannique, résultant de la décomposition du pourpre sous l'influence de la chaleur.
Oxyde de platine. — Le haut prix de l'oxyde de platine et sa forte densité s'opposent à son emploi général dans les arts céramiques, surtout pour colorer les pâtes. Cependant, après réduction , il fournit avec les pâtes de porcelaine dures et tendres des gris fins et agréables , qu'on obtient facilement en arrosant de chlorure de platine le sable qui doit entrer dans la pâte. On fait fritter, puis on broie de nouveau. On évite, par ce tour de main bien simple, la séparation de la poudre de platine du sein du liquide qui maintient la pâte à l'état de barbotine , surtout lorsqu'on veut façonner les pièces au moyen du procédé de coulage.'
Oxyde d'iridium. — La même observation s'applique évidemment à l'oxyde d'iridium, et la même marche détournée pour l'incorporer aux pâtes peut être employée souvent avec avantage. C'est cette même voie qu'il faudrait adopter toutes les fois qu'on voudrait tirer parti de substances minérales brutes, telles que le wolfram, la pechblende, le rutile, etc., dont la densité se trouve être considérable.
Position des oxydes dans la décoration. — Nous avons dit que les oxydes s'employaient principalement dans les pâtes à l'état de mélange. Cependant ceux dont la valeur est considérable se posent souvent sur la pâte elle-même, tantôt crue, tantôt cuite; on les emploie quelquefois à l'état de pureté , lorsqu'ils peuvent se fixer avec la pâte au moment de la cuisson particulière qui précède le feu de vernis ; on les applique encore en mélange avec une petite quantité de flux vitreux pour agglutiner la couleur et la rendre adhérente avec les surfaces sur lesquelles elle est apposée : l'immersion dans l'eau chargée de la glaçure ne les déplace pas. Il résulte de ces deux différentes positions des modes divers d'emploi des oxydes.
Modes d'emploi des oxydes. — Lorsque les oxydes sont incorporés dans la pâte , s'ils sont , comme les oxydes de fer, de manganèse, etc., naturellement mêlés aux éléments qui composent ces pâtes , on opère un broyage et le mélange convenable dans les appareils que nous avons décrits , et ces opérations se font avec un soin directement en rapport avec la nature du produit qu'on établit.
45o VINGT-TROISIÈME LEÇON.
Si ces oxydes ne sont pas mêlés aux matériaux qui composent les pâtes , on les prépare à part ; on les amène , par un broyage très-soigné , s'exerçant soit sur les oxydes purs , soit sur les oxydes frittes ou fondus avec un des éléments antiplastiques , à l'état de poussière impalpable; on les ajoute alors aux autres éléments dans les tournants ou cuvelles appropriées.
Dans les fabriques qui font des colorations très-variées, il convient , comme on le fait en Angleterre dans les fabriques de grès fins, d'avoir un nombre suffisant de moulins, pour affecter toujours le même au broyage d'une couleur donnée. On ajoute dans ce moulin la partie incolore par portions successives, en broyant toujours pour obtenir un mélange intime , jusqu'à ce que la pâte soit composée. On évite ainsi des taches qui résultent du broyage imparfait ; et pour mieux atteindre celte homogénéité complète, il est bon de décanter la matière colorante avant son introduction dans les tournants.
Les pâtes colorées , raffermies et pétries , sont façonnées par les mêmes procédés que ceux que nous avons appliqués au façonnage des pâtes blanches ou communes naturellement colorées.
Ce mode de coloration est surtout en vigueur, d'une part, en Angleterre, pour faire les grès fins colorés de Wedgwood , et, d'autre part, à Sèvres, pour faire des pâtes de couleur, entre autres les pâtes céladon ; on a fait aussi quelques essais de pâte tendre colorée par des additions de frittes cuivreuses, ou chargée d'or et d'oxyde de chrome. Il est évident que cette méthode ne peut convenir pour obtenir les décorations résultant de linéaments ou de figures, appliquées par places sur des poteries, en général pour les décors différents de ceux qui résultent de la coloration de la pâte.
Coloration par teinture. — J'ai fait quelques essais pour obtenir par voie en quelque sorte de teinture les oxydes à l'intérieur des pâtes ; toutes les fois qu'on peut amener au moyen d'un acide volatil à l'état soluble les matières colorantes , on plonge l'objet façonné dans une eau chargée de ce sel , on laisse sécher, puis on dégourdit de nouveau ; le sel se décompose , l'acide volatil se dégage et l'oxyde se dépose. Il n'y a d'autre inconvénient à redouter qu'une inégale répartition du sel dans l'intérieur de la pâte et son accumulation sur ceux des points qui reçoivent une dessiccation
DÉCORATION CÉRAMIQUE. 45i
plus rapide; les sels viennent s'y réunir en plus grande abondance.
Ces mêmes phénomènes de teinture réussissent assez bien sur la pâte à l'état de mollesse et plastique lorsqu'on opère la dissolution de l'oxyde dans un acide faible comme l'acide acétique. La décomposition du sel se fait spontanément; elle peut être activée d'ailleurs par l'addition de quantités convenables de carbonates alcalins ou d'ammoniaque, lorsque l'ammoniaque ne jouit pas de la propriété de redissoudre l'oxyde précipité. Il est évident encore qu'on peut faire agir ces réactifs pour opérer par voie de double décomposition la poterie dégourdie, complètement imbibée de la dissolution saline qui doit introduire l'oxyde colorant.
Peinture sur pâte sous glaçure. — Dans cette dernière donnée , les oxydes ou matières colorantes sont appliquées soit sur la poterie cuite, soit sur la poterie crue, et par des feux convenables comme intensité ; l'adhérence de la couleur et son brillant se développent par l'addition d'un fondant ou de la glaçure.
Les dessins peuvent être placés sur la pâte crue avant toute espèce de cuisson, même celle qui a pour but de consolider assez la pièce pour faciliter la mise en couverte. On délaye alors avec de l'eau la couleur composée d'une manière convenable. Comme on ne fait de la sorte que des dessins grossiers, il importe peu que ces couleurs aient à l'emploi le ton qu'elles auront après la cuisson. La couleur et la poterie cuisent au même feu; elles prennent assez d'adhérence pour que la mise en glaçure n'exige pas de précautions particulières.
Les dessins peuvent être faits avec ces oxydes appliqués sur la poterie déjà cuite, soit à l'état de dégourdi, soit à l'état de biscuit, si la poterie doit recevoir une glaçure qui n'exige pas pour cuire une température égale à celle que doit recevoir le corps de pâte.
L'application des oxydes , dans le premier cas , sur une surface poreuse et absorbante , conduit à des précautions particulières sur l'emploi desquelles nous devrons insister au sujet des peintures sous couverte sur porcelaine de Sèvres.
Lorsque la pâte est cuite et qu'elle a perdu toute porosité , la coloration , soit par fonds de couleurs ; soit par linéaments , devient bien plus facile. On broie l'oxyde à l'essence , comme nous le dirons plus loin, pour l'appliquer suivant les contours qu'on veut
obtenir. Il faut remarquer ici que Toxyde doit être mêlé d'une certaine quantité de flux vitreux pour rendre adhérent à la pâle Toxyde, qui , s'il restait pulvérulent y se détremperait dans la glaçure, après qu'on a brûlé les essences, lorsqu'on vient à poser le vernis soit par arrosement, soit par immersion.
La préparation des oxydes et le choix qu'on en doit faire sont liés d'une manière intime avec la température à laquelle on cuit la poterie ou sa glaçure. Il est certain que les oxydes qui se dissolvent dans les glaçures ne peuvent être choisis , et qu'il ne faut pas perdre de vue la nature de la poterie qu'on veut décorer. L'antimoniate de plomb , par exemple , ne laisserait aucune trace sous couverte sur les porcelaines cuites au grand feu; l'oxyde de cobalt,
Fig. 456
au contraire , permettra de décorer toute espèce de poterie , puisqu'il résiste en présence de toute espèce de verre , même aux teni-
pératures les plus élevées que les arts industriels puissent produire. Dans ce genre de décoration, il donne cependant des dessins d'autant plus nets, qu'ils sont cuits à des feux moins violents.
Xmpreifion. — La coloration appliquée, ainsi que nous venons de le dire , tant sur les pâtes dégourdies que sur les pâtes cuites à rétat de biscuit, se fait généralement à la main; mais elle peut se faire aussi par les méthodes rapides de Timpression. Ce procédé, qui déjà vers 1761 donnait des résultats acceptables dans la manufacture de Worcester, a reçu en France, depuis 1806, des perfectionnements très-considérables. On l'applique exclusivement en Angleterre pour la décoration des faïences fines sous couverte , et cette méthode s'est étendue en France pour la décoration des
Fig. 467.
poteries similaires qui se font sur une très-grande échelle àCreil, à Sarreguemines, à Bordeaux, à Montereau. Sur une planche en acier,
en cuivre , en laiton , on dessine soit par gravure au burin soit à l'eau-forte » un sujet qu'on transporte sur une feuille de papier. L'épreuve faite avec une couleur grasse abandonne le papier lorsqu'on met celui-ci par l'envers en contact avec un liquide aqueux. En comprimant avec une roulette l'épreuve et la pièce à décorer, le dessin reste sur la pâte. On brûle l'essence dans le moufle avant de mettre en vernis.
Le moufle se compose ordinairement d'un étui en terre, quelquefois en fonte A ( fig. 456) placé sur un foyer B au dessus d'un cendrier C; la grille est à barreaux D plus ou moins espacés suivant la hauteur du moufle. Une cheminée E donne issue aux produits qui résultent de la combustion des essences ; une voûte percée d'ouvertures F, divise la flamme et régularise le tirage. Le moufle est porté par des arceaux G au nombre de trois ou quatre et placé sur une plaque de couche qui protège le fond. On cuit rapidement en laissant l'air pénétrer dans le moufle par une douille réservée dans la porte. On mure, avant de cuire, l'espace I qui donne libre accès lors de l'emmouflement {fig, 457).
Nous pouvons nous borner à dire que c'est par cette même méthode qu'oi} applique les dessins bleus, bruns, noirs et roses qui décorent toutes les faïences fines et tous les caillou tages. Nous avons indiqué les principes de préparation de ces divers oxydes. Nous n'y reviendrons pas; mais nous donnerons ici les détails des procédés au moyen desquels on prépare le pinck-colour des Anglais, composé singulier dans lequel la coloration rouge ou rose a pour principe le chrome oxydé.
Pinok-ooiour. — Le pinck-colour est insoluble, infusible; soumis à l'analyse par M. Malaguti, pendant son séjour à Sèvres, il a été trouvé composé de la manière suivante :
Acide stannique 78, 3i
Chaux ï4,9ï
Silice 3,96
Alumine 0,95
Eau 0,61
Oxyde de chrome o, 5a
Chromate de potasse 0,26
et perte o,4a
On reproduit cette même couleur en fondant :
Acide stannique loo
Craie 34
Chroma te de potasse 3 à 4
Silice 5
Alumine i
On fait un mélange intime qu'on chauffe au rouge clair pendant quelques heures ; la masse est d'un rose sale : elle devient d'un ton agréable lorsqu'on la lave, après porphyrisation, avec de l'eau chargée d'un peu d'acide chlorhydrique. On doit à M. Malaguti l'analyse et la synthèse de cette couleur, dont l'application réussirait certainement sur porcelaine tendre; elle conduit à des résultats véritablement pratiques sur les cailloutages anglais.
Peinture en bleu sous couverte. — Un grand nombre de pièces de porcelaine de la Chine ont un caractère d'originalité très-grande, qu'elles doivent au mode d'ornements bleus sous émail dont elles sont chargées. On a tout récemment appliqué sur la porcelaine de Sèvres ce genre de décoration, et la dernière Exposition à Paris des manufactures nationales , celle des mêmes établissements à Hyde- Park, à Londres en i85i, ont offert des pièces remarquables, d'un effet tout nouveau et d'une grande harmonie.
La peinture en bleu sous couverte est faite à la Chine sur pâte non crue , avec un oxyde de manganèse impur cobaltifère. On ne peut conserver aucun doute à cet égard , ni d'après la lettre du Père Ly, ni d'après les échantillons qui raccompagnaient, ni d'après les essais et l'examen chimique que nous avons faits, M. Ebelmen et moi, du tîtsing-hoa-liao. Quant à l'état dans lequel se trouve la pâte au moment de la décoration , il est évident que la porcelaine est crue , puisqu'on retrouve l'ornementation , filets et ornements, sous des collages opérés avec la barbotine (anses et becs de théières, etc.).
A Sèvres, les peintures de ce genre, exécutées jusqu'à ce jour, l'ont été sur la porcelaine dégourdie, c'est-à-dire poreuse et absorbante. Pour obvier à la porosité et la détruire , on applique au pinceau , sur la partie qu'on veut décorer, une couche mince de vernis et l'on fait sécher. Il faut que le vernis soit très-mince pour que sa destruction par le feu n'entraîne pas le levage de la pein-
ture, soit avant, soit pendant la mise en couverte. On peint sur cette couche de vernis avec assez de facilité pour faire les peintures les plus délicates et les plus soignées. On se sert comme matière colorante bleue d'un mélange à parties égales d'oxyde de cobalt anglais et de sable quartzeux. On le broie finement sur une glace pour remployer comme les autres couleurs. Quand la peinture est finie, on là laisse sécher, puis on la passe au moufle pour détruire le vernis qui empêcherait la couverte de prendre également sur toute la pièce. Nous venons de donner la description de l'espèce de fourneau dans lequel se fait cette calcination.
La pièce doit être cuite dans le four aif grand feu, bien encastée dans de bonnes cazettes avec toutes les porcelaines à cuire. Dans ces conditions particulières, la peinture, qui était ûoire entre les mains de l'artiste , sort du four d'un bleu très-agréable , uniformément glacé.
Comparés aux bleus de même sorte appliqués sur les porcelaines de la Chine, nos bleus sont plus pâles et moins nets, plus nuageux. On peut attribuer cet effet tant à la cuisson moins développée qu'exige pour être cuite la porcelaine de la Chine qu'à la nature particulière de la matière cobaltifère; cette combinaison du minerai de cobalt, dans laquelle est engagé l'oxyde, se nomme en Chine thsing-hoa-liao.
Des spécimens intéressants de la fabrication de M. Haidinger d'Elbogen, exposés à Londres en i85i, ont démontré qu'il était possible de tirer un parti très-avantageux de la décoration en bleu sous couverte et d'obtenir des effets plus nouveaux. Le Musée céramique de Sèvres a fait l'acquisition de plusieurs pièces de celle fabrique, bien réussies, présentant des dessins bleus, avivés çà et là par de la dorure et des couleurs de moufle.
Des faïences en très-grand nombre, d'origine ancienne, persane ou arabe, sont décorées sous couverte par des méthodes analogues qui consistent à déposer sous la glaçure des traits ou des aplats colorés au moyen d'oxydes de cobalt , de cuivre, de chrome ou de fer chromé , du jaune d'antimoine, etc. ; par la fusion de la glaçure, ces oxydes se fondent et donnent à la pièce une certaine harmonie qui peut être parfaitement imitée. Il suffit d'ajouter aux oxydes ou sels en question , préparés à l'état de pureté par les méthodes que nous avons indiquées sous le titre de chimie céramique,
leur poids ou la moitié de leur poids d'un fondant contenant :
Borax 5o
Sable loo
Minium 200
Dosages. — Nous terminerons les détails relatifs aux oxydes par quelques dosages propres à la fabrication de plusieurs des poteries colorées dans te masse que le commerce offre au consommateur.
Sans vouloir entrer dans le détail des fabrications grossières qui se préparent avec des terres naturellement colorées, nous indiquerons quelques compositions :
1°. De grès;
2**. Dô porcelaines tendres ; 3°. De porcelaines dures.
Gréi. — On colore la pâte des grès en bleu, en vert, en gris, en noir avec les dosages qui suivent :
Grès bleu vif o,o5o oxyde de cobalt.
Grès bleu pâle o,oo5 oxyde de cobalt.
Grès vert foncé 0,010 oxyde de chrome.
Grès vert pâle o , oo5 oxyde de chrome.
^ . * ui Al \ o,oo3 oxyde de cobalt.
Grès vert bleuâtre {' •',, ,
( o,oo3 oxyde de chrome.
^ . . \ 0,060 oxyde de manganèse.
Grès noir \ ' \ . . ^
( 0,060 oxyde de fer.
Pfttes de porcelaine tendre française. — La porcelaine tendre peut être colorée par divers oxydes en bleu, en vert, etc.
1°. Pâte turquoise. Cette pâte doit cuire au feu d'oxydation. On fait fritter:
Protoxyde de cuivre 5
Carbonate de soude i8
Sable blanc 77
On prend ensuite :
Fritte bleue turquoise 60
Fritte blanche 1 5
Marne lavée 10
Craie i5
'i"". Pâte d'un vert clair :
Pâte blanche gS
Chromate de baryte 5
JOO
3°. Pâte bleue :
Fritte blanche 70
Marne i7
Craie 8
Oxyde de cobalt 5
4'^. Pâte violette. On fait fritter :
Carbonate de manganèse 5
Carbonate de soude i5
Azotate de potasse 5
Sable blanc 70
On ajoute à la fritte :
Fritte 76
Marne lavée , 12
Craie 12
Porcelaine dure. — Nous indiquerons encore quelques dosages pour les pâtes de porcelaine dure :
Pâte bleu foncé o, 100 oxyde de cobalt.
Pâte bleu pâle o,o5o oxyc|^ de cobalt.
Pâte vert céladon | **' '°^ '"'^^!' î" ''^^^-
{ o,oo3 oxyde de cobalt.
Pâte bronze foncé o,o5o oxyde de nickel.
„.^ ^ ,. 1 0,100 oxyde de nickel.
Pâte vert olive < ' •, j v ,.
I 0,020 oxyde de cobalt.
Pâte brune o , i5o oxyde de fer rouge.
Pâte jaune 0,020 oxyde d'urane.
/ 0,1 5o chromate de fer.
-.»,,* \ o,i5o oxyde de cobalt.
Pâte brun noir < ' \ .
j o, i5o oxyde de manganèse.
( 0,120 oxyde d'urane.
Pâte rose o, 010 or à Fétat de pourpre.
Il n'y a d'autre considération à prendre dans la confection de ces pâtes que celle qui a trait à l'augmentation de fusibilité que communiquent certains de ces oxydes aux compositions normales : il faut obvier à ces inconvénients par l'addition d'une plus grande proportion de l'élément plastique.
ENGOBES.
Nous avons fait connaître, en commençant cette Leçon, la nature et le but des engobes ; il eût été plus simple peut-être de ne pas établir de distinction entre ces matières et les pâtes de couleur que nous avons étudiées plus haut. Cependant j'ai cru qu'il devait être fait une distinction importante entre ces deux sortes de matières colorantes, à cause des méthodes différentes au moyen desquelles on les applique sur les poteries ; d'ailleurs , considérés au point de vue chimique , les engobes doivent satisfaire à des conditions nouvelles qu'on ne doit pas exiger des pâtes simplement colorées dans toute leur masse.
La pâte de couleur, en effet, donnera toujours de bons résultats pourvu qu'elle ait été façonnée, avec tout le soin possible, par l'une des méthodes que nous avons indiquées, et qu'elle soit cuite, dans les conditions, je ne dis pas seulement de soins et de précautions sur lesquels nous avons insisté , mais dans une atmosphère de composition déterminée. Il faut de plus , pour que des engobes réussissent , qu'ils aient tous une composition telle , qu'appliqués sur la même pièce, ils cuisent au même feu, présentent la même fusibilité , la même dilatabilité et prennent avec la pâte une adhérence convenable; ils doivent, en outre, jouir des mêmes propriétés relativement à la glaçure , lorsqu'il s'agit de faire une poterie composée. Il est inutile de répéter qu'au point de vue de la résistance aux agents extérieurs , à l'influence de l'atmosphère du four, à celle de la glaçure , ils doivent se comporter comme les pâtes colorées que nous venons d'étudier.
La position des engobes est très-généralement la même que celle des oxydes ; on les applique presque toujours sur la pâte pour les recouvrir de glaçure. Cependant les poteries italo-grecques nous donnent un exemple remarquable d'engobes blancs ou rouges appliqués comme rehauts sur des lustres noirs. Le lustre en fondant a déterminé l'adhérence de la matière terreuse, et la terre
46o VINGT-TROISIÈME LEÇON,
se détachant en mat forme un contraste agréable qui , certainement, ajoute à l'intérêt que présente cette fabrication, très-avancée pour l'époque à laquelle elle a pris naissance.
Si la position des engobes sur les poteries est assez généralement la même, on n'en peut pas dire jutant des procédés au moyen desquels on les applique sur les poteries qu'on en veut décorer. Les procédés peuvent être très-différents. On les applique tantôt sur là pièce crue, tantôt sur la pièce cuite en dégourdi. Quelquefois l'engobe extérieur est placé le premier, tantôt, au contraire, on ne le place qu'en dernier lieu.
Lorsqu'on fait usage du procédé de moulage pour apposer les engobes qui décorent une pièce de forme donnée , que le moulage ait lieu sur pâte molle ou sur pâte liquide , on commence par placer l'engobe dans le moule, sur les parties qui doivent recevoir par cet engobe une couleur différente de celle du fond ; on remplit ensuite le moule soit de pâte molle qu'on applique par le moulage à la balle ou à la croûte , même encore à la housse , soit au moyen de barbotine, sî l'on opère par coulage. Les pièces ébauchées de la sorte sont mises en glaçure par l'un quelconque des procédés que nous avons fait connaître.
Lorsque la pièce est ébauchée, l'engobe peut se mettre comme dans le cas d'une véritable glaçure, par l'un de ces mêmes procédés. Il n'y a d'autre précaution à observer que celle de régler convenablement l'épaisseur de l'engobe, toutefois en supposant la couleur bien composée.
Lorsqu'on opère par arrosement sur poterie crue, comme on le fait en Suisse, pour l'établissement de ces sortes de pâtes faïencées qui ont encore, dans certaines localités, un très-grand succès, les barbotines sont placées dans une sorte de réservoir A dont la forme rappellerait celle d'une théière aplatie (fg. 458). Une ouverture B permet d'introduire la matière ; une anse C sert à déverser le liquide. Le bec est terminé par un tuyau d'un orifice très-petit D, qui permet de tracer avec les barbotines colorées des linéaments irréguliers qui se parfondent sous la glaçure , en présentant des sortes
d'herborisations très-singulières. Lorsqu'on pense que l'engobe est mis sous une épaisseur trop considérable , on enlève l'excédant en toumassant les pièces ; ce tournassage s'exécute ordinairement' sur le tour en l'air.
On trouve dans les engobes la possibilité d'obtenir des colorations brillantes et d'un aspect Varié ; mais ceux dont on peut faire usage sur une poterie donnée sont d'autant moins nombreux, que Ton cuit à des températures beaucoup plus élevées lorsqu'on applique l'engobe sur le cru; ils sont encore d'autant moins nombreux, que la glaçure est plus réfractaire lorsque la poterie composée doit subir deux feux distincts, l'un pour la pâte, l'autre pour la glaçure; dans ce cas, il vaut mieux réserver l'engobe pour le cuire avec la glaçure , sur la pâte préalablement cuite en grand feu.