‹ Leçons de chimie agricoleChapitre 3 sur 87 · LEÇONS · texte numérisé non relu

LEÇONS

DE

Toutes les statistiques donnaient à la Bretagne, il y a trentecinq ans, le chiffre rond de 1)00,000 hectares de landes, terres incultes, vaines et vagues. Or, d'après le cadastre, les cinq départements qui composent la presqu'île armoricaine comptent une étendue territoriale totale de 3,400,554 hectares. Près du tiers du territoire était donc complètement inculte.

La statistique officielle estimait encore, en 1852, une existence de 800,000 hectares de landes. J'ignore quels chiffres aura donnés le recensement décennal do 1862, les travaux de ce recensement ne sont pas encore publiés. Mais, si j'en juge par quelques renseignements pris dans les localités qui me sont connues, les agriculteurs de la Bretagne n'auront pas défriché moins de 400,000 hectares de bruyères dans la période de 4852 à 4862. Ainsi, M. le Préfet du département d'Ilie-et- Vilaine a constaté que, dans le seul arrondissement de Redon, plus de 20,000 hectares ont été défrichés dans ces dix années. Dans le canton de Nozay, que j'habite, j'en ai compté 3,000 hectares autour de moi, et tous les cantons voisins travaillent avec la môme énergie.

S'il est donc vrai que 400,000 hectares ont été défrichés et mis en valeur de 4830 à 4852, le mouvement a certainement doublé

2 LEÇONS DE C H I M i E AGRICOLE.

dans les dix dernières années, et nous aurons fait dans ce laps de temps autant d'ouvrage que dans les vingt années précédentes. En tonte chose les commencements se dessinent avec lenteur. L'inconnu effraye au premier abord, jette de l'incertitude et fait hésiter longtemps, jusqu'au moment où l'impulsion gagne de proche en proche : les plus timides alors se mettent en marche. Cela est arrivé pour les landes de la Bretagne, et nous avons vu les mêmes phénomènes se reproduire pour les bateaux à vapeur et pour les chemins de fer. En plein parlement d'Angleterre, on a commencé par nier la possibilité des chemins de fer.

On a nié aussi, pendant bien longtemps, la possibilité d'abord, et ensuite les avantages économiques de la mise en valeur des terres incultes. J'ai conservé le souvenir lucide des difficultés innombrables que l'on m'opposait, lorsque je vins visiter pour la première fois, en 1829, les landes de Grand - Jouan. La génération actuelle ne se fait aucune idée de l'état des esprits à cette époque, en ce qui concerne les terres de bruyères. Les gens sensés d'alors n'auraient pas payé 100 francs l'hectare de lande nue, qui se vend aujourd'hui enjbeaucoup de nos communes, jusqu'à 500 francs, en adjudication publique, et ce prix est souvent dépassé dans des localités favorables.

11 faut bien que les habitants gagnent à ce mouvement, car autrement ils s'arrêteraient. Ce n'est pas ici l'élan spontané d'un homme isolé ; mais le fait d'une population entière, population qui compte et travaille pour vivre et accroître son bienêtre.

Sans doute les premiers pionniers ont eu à surmonter de grandes difficultés : on n'aborde pas l'inconnu sans périls et sans payer de sa personne. N'en est-il pas ainsi dans toutes les carrières, dans l'industrie, le commerce, les armes, la marine. Il est innombrable le nombre des hommes qui ont fait le sacrifice de leur vie, ou de leur fortune, pour faire progresser l'humanité. En fait, cependant, il n'est aucune carrière qui offre plus de sécurité générale que la carrière de l'agriculture, cela est évidemment prouvé par l'augmentation de la population et l'accroissement de la fortune territoriale. S'il n'en était

pas ainsi, la population serait instantanément paralysée dans son développement, et une affreuse misère nous engloberait tous.

Les difficultés qui s'opposaient autrefois* au défrichement des landes étaient de diverses sortes en Bretagne. On était arrêté, tout d'abord, par le sentiment unanime que les landes devaient rester landes, et que c'était perdre son temps et son argent que d'y toucher. Il y avait partout des légendes propres à effrayer les imaginations.

Une difficulté plus sérieuse ensuite se présentait au sujet de la propriété des landes. Des procès interminables entraînaient des frais énormes, et souvent la restitution de domaines que l'on avait payés et dont on se croyait le légitime possesseur. Grâce à l'initiative d'un ancien avoué de Nantes, M. Favreau, nommé représentant à l'Assemblée nationale, cette question a été résolue par la loi du 6 décembre 1850, sur la procédure relative au partage des terres vaines et vagues, dans les cinq dé- ' partements composant l'ancienne province de Bretagne.

Je n'ai pas encore abordé les difficultés techniques. A l'époque dont je parle, il fallait tout créer, tout inventer. La bibliographie agricole ne contient aucune théorie sur le défrichement des bruyères, antérieure à celle que j'ai publiée en 1840.

Le soc plat de nos charrues actuelles était totalement inconnu, tous les cultivateurs se servaient de l'antique charrue à soc rond, en fer de lance. Cette charrue était tout à fait impropre aux défrichements. Le reste du matériel agricole était absolument nul. Il est facile de comprendre qu'une population ainsi préparée se trouvait dans une position peu favorable pour seconder des entreprises de défrichements auxquelles elle n'avait d'ailleurs aucune foi. Les ouvriers étaient à la fois inhabiles et dépourvus de spontanéité.

Mais, par-dessus toutes choses, ce qui manquait essentiellement pour entreprendre la mise en valeur des terres incultes, c'était Yengrais. Les anciennes exploitations rurales existantes, et qui nourrissaient une population clair-semée en hommes et en bestiaux, ne pouvaient distraire aucune parcelle de leurs maigres fumiers pour fertiliser les bruyères. On ne pouvait songer non plus à tirer des villes de lourdes matières fertilisantes,

pour les amener dans les campagnes à travers les chemins impraticables de l'époque. On n'avait donc rien.

L'écobuage parut un moment devoir prêter le secours de son action énergique à la conversion des landes en terres arables. Mais, après quelques essais, ce procédé ne tarda pas à être abandonné. 11 fut bien vite démontré qu'à la suite de l'écobuage la terre était plus stérile qu'auparavant.

On en était donc la, cherchant les voies nouvelles, lorsqu'une expérience d'horticulture vint révéler à M. Ferdinand Favre, maire de Nantes, les effets prodigieux du noir animal. Cependant plusieurs années se passèrent en tâtonnements, on ne se rendait pas compte de ces effets, d'abord exclusivement attribués à l'azote. L'azote régnait alors en maître souverain.

Les cultivateurs, ne s'attachant qu'à l'effet produit et peu soucieux d'en rechercher les causes, employèrent le noir animal en quantités de plus en plus considérables. Pour eux, le problème du défrichement des landes était résolu. On avait désormais sous la main une matière précieuse qui, sous un faible volume, d'un transport facile, permettait d'étendre à l'infini le domaine de la culture.

De cette époque, à laquelle on peut assigner la date de 1830, une ère nouvelle s'ouvre pour les terres incultes. Les études sont poursuivies dans les laboratoires comme les travaux dans les champs, et les plantes nous apprennent bientôt, qu'indépendamment de l'azote, elles ont besoin du phosphate de chaux des os, qui forme partie intégrante du noir animal.

Cette action puissante du phosphate de chaux dans les terres de bruyères, longtemps inconnue ou niée, fut constatée enfin par une telle multitude de faits, qu'il fallut bien se rendre à l'évidence.

Un nouveau courant d'idées se forme : en 1842 apparaissent les premiers guanos naturels. Puis des usines nombreuses sont fondées pour la fabrication des guanos artificiels et le broyage de tous les débris d'os et de cornes. Viennent ensuite les phosphates fossiles, dont l'exploitation, due aux longues et patientes recherches de M. Demolon, prend des proportions immenses comme élément d'une grande question de civilisation.

On voit combien les faits se sont promptement enchaînés les

uns aux autres, dans une période d'une trentaine d'années, pour l'accomplissement d'une œuvre puissante d'économie agricole. Législation, voies de communication, instruments aratoires, matières fertilisantes, capitaux, confiance des populations, toutes ces forces vives sont venues successivement se mettre au service du défrichement des landes.

Ce sera la gloire de notre génération d'avoir, sans sortir de la patrie, entrepris cette .belle conquête des bruyères stériles, d'avoir cultivé, assaini, fécondé ces terrains; de les avoir couverts de routes et de plantations, puis peuplés d'habitants plus à l'aise à coup sûr que ne l'ont jamais été leurs ancêtres.

Au train dont vont les choses, la Bretagne, à la fin du dixneuvième siècle, ne conservera pas une grande étendue des 000,000 hectares de landes qu'elle avait au commencement. Le dénombrement de la population, effectué en 1861, donne sur le dénombrement de 1856, une augmentation de 68,670 habitants. Dans cette dernière année, nous avions pour les cinq départements de la Bretagne un total de 3,838,1)51 habitants, et 1861 a donné le chiffre de 2,007,621.

Cependant beaucoup d'ouvriers bretons se sont dirigés sur • Paris et autres centres de grands travaux publics ; mais cette émigration a été contre- balancée par l'immigration d'ouvriers étrangers, attirés par les travaux de tous genres que nécessitent les défrichements et l'amélioration matérielle de l'existence chez tous les habitants des campagnes. D'autre part, des familles de cultivateurs, trop pressées dans les environs des villes, les abandonnent pour venir sur les bruyères où se construisent de nombreuses habitations. Ce courant est si bien établi, que toute ferme élevée dans les landes trouve de suite plusieurs preneurs.

J'ai déjà cité les nombreux défrichements de bruyères effectués dans le canton que j'habite. Le chiffre de la population y a suivi une progression constante. Ainsi, en 1830, le canton de Nozay avait une population totale de 10,852 habitants. Le dénombrement de 1861 accuse un effectif de 15,312. C'est un canton essentiellement agricole, et les cultivateurs s'y plaignent, comme partout, du manque de bras et de la dépopulation, sans faire attention qu'il y a aujourd'hui 4,460 habitants de plus qu'en

1830. La superficie des terres du canton n'a cependant pas varié : il y a toujours le môme nombre d'hectares ; mais, sur ce nombre, 8,000 hectares de landes incultes sont devenus des terres arables, et ces terres demandent des bras. Les salaires ont doublé, le revenu des propriétés a quadruplé, l'aisance générale est incomparablement plus grande.

Il est facile de comprendre, par cet exposé, comment il s'est fait que M. Adolphe Bobierre, professeur de chimie à Nantes, ait employé toute l'activité de son esprit investigateur à l'étude des engrais industriels, qui jouent un si grand rôle dans la fertilisation de la Bretagne. Placé devant ce grand laboratoire de bruyères, il voit souvent les effets avant que la science soit parvenue à les expliquer ; mais il les voit et reconnaît alors loyalement la nécessité de ne préjuger l'activité d'un engrais que sur des essais dans le sol.

Cette loyauté sera son plus beau titre à la reconnaissance des agriculteurs; car, ainsi comprise, la science est réellement utile à l'agriculture. Des mécomptes nombreux, des pertes considérables même eussent été évités dans nos contrées, si la science avait toujours suivi cette voie. Elle est cependant la voie la plus sûre et la plus féconde : c'est elle encore qui a inspiré à M. Bobierre ses études nombreuses sur les phosphates fossiles. Dans le milieu où il travaille, M. Bobierre a compris de suite quelle immense ressource les défricheurs de bruyères allaient trouver dans la découverte des nombreux gisements de ces phosphates. On lira avec un vif intérêt dans cet ouvrage les travaux qu'il a entrepris à ce sujet.

Pour bien comprendre le service providentiel que sont appelés à rendre les phosphates fossiles, il est nécessaire de se faire une idée de l'activité croissante du commerce des engrais dans la Loire-Inférieure. Le port de Nantes reçoit les résidus de clarification des raffineries du monde entier, les résidus de la révivification et du blutage des sucreries indigènes, les noirs fins de la carbonisation des os après extraction de la gélatine, les produits de la calcination des déchets de boutonneries, toutes les sortes de guanos connus, des charrées, tourbes, poudrettes, etc., etc.

Toutes ces substances, d'après un rapport de M. Bobierre au

conseiller d'État, alors préfet de la Loire-Inférieure, sont évaluées au chiffre énorme de 41,000,000 de francs pour la période décennale de 1850 à 1860. Cela fait plus de 4,000,000 de francs par an, et les prix augmentent toujours, et les cultivateurs demandent encore^de nouvelles marchandises.

Tout cela ne constitue cependant qu'une des faces de la question de la mise en valeur des terres incultes. La lande défrichée, fécondée par l'engrais, n'est pas encore un lieu habitable. D'autres dépenses sont nécessaires en constructions, clôtures, assainissements, chemins, épierrements, nivellements, chaulages, etc. , etc.

Il y a vingt-cinq ans environ, voulant porter la lumière sur ces détails alors peu connus, et faire comprendre l'importance des capitaux qui étaient nécessaires dans une entreprise de défrichement, j'ai établi, pour un hectare, des calculs de prix de revient basés sur mes propres travaux à Grand-Jouan. Je supposais l'hectare de bruyères acheté au faible prix de 20 francs ; et cependant, au bout d'un certain nombre d'années employées pour constituer une propriété, ce môme hectare revenait à 544 francs, après l'accomplissement de tous les travaux nécessaires.

On se récria alors beaucoup sur ces chiffres, qui apportaient une désillusion, mais qui étaient l'expression de la vérité. Je me souviens môme qu'il me fut demandé par un ancien général, si c'était donc une nécessité de dépenser autant d'argent, sur une lande de 100 hectares, par exemple, et d'être entraîné à un déboursé de 54,400 francs, taux prodigieux à cette époque. Beaucoup de travaux ont été entrepris, depuis lors, sur les terres incultes, et chacun a pu s'assurer de la réalité des choses. Je crovais la lumière faite.

Un jour cependant, la Revue des Deux Mondes m'apporta un article de M. Villermé sur la propriété rurale en France, qui revenait sur les désillusions d'il y a vingt-cinq ans. M. Villermé déplorait que des landes, transformées en bonnes terres arables, finissent par coûter une somme égale à leur valeur marchande.

(Jue dirait M. Villermé des chiffres actuels? Au moment où j'écris, des landes analogues à celles que j'estimais alors 20 francs, prix d'achat, se vendent couramment 500 francs l'hectare.

Pour mettre ces dernières en valeur, il faut autant de capitaux que pour les premières ; supposons qu'il faille, au taux actuel des choses, une somme de 600 francs ; l'entrepreneur aura une terre qui lui coûtera 1,100 francs. S'ensuit-il qu'il ait fait une mauvaise affaire? mais la concurrence qui se fait sur les terres de bruyères me semble bien prouver le contraire. Tout le monde y voit un avenir assuré de profits.

L'année dernière, j'ai perdu un de mes amis, défricheur de landes, qui avait commencé sa carrière avec un capital de 400,000 francs. A sa mort, j'ai demandé au notaire quelle fortune il laissait à ses enfants. Le notaire me répondit qu'il laissait environ 20,000 francs de rente ; soit, au denier 30, un capital de 000,000 francs.

Si, maintenant, M. Yillermé veut savoir ce que rapportent les terres, dont j'avais établi le prix de revient à 544 francs par hectare, je lui dirai que leur revenu net est de 70 francs en moyenne. En comptant, comme le notaire, au denier 30, cela donne à chaque hectare une valeur de 2,000 francs.

Ces terres ne produisent cependant qu'un rendement moyen de 14 hectolitres de froment à l'hectare, et ce rendement est l'objet d'observations nombreuses, accusant les cultivateurs d'une ignorance profonde.

Or, il y a en France 20 millions d'hectares, à peu près le tiers du sol national, — dans cette catégorie. Comment supposer que ce rendement de 14 hectolitres de froment puisse être promptement augmenté? Il est cependant le signe d'un grand progrès, car ces terres ne donnaient autrefois que 8 à 10 hectolitres de froment ; et, antérieurement, elles étaient cultivées en seigle.

J'ai vu, en 1830, des cantons entiers couverts de seigle, et qui, aujourd'hui, ne portent que du froment. 11 n'est pas possible, qu'à la suite d'une telle transformation, les rendements égalent, en un court délai, ceux des terres soumises, depuis des siècles, à de riches cultures. Il faudra pour cela plusieurs générations nouvelles et l'apport de nombreux capitaux.

On ne se rend pas assez compte des avances de tous genres que le sol exige pour sa modification et son arrivée définitive à une haute production.

D'après Bastiat, il n'est pas un champ en France qui vaille ce qu'il a coûté, et en un mot, qui puisse s'échanger actuellement contre une valeur représentant autant de travail qu'il en a exigé pour être mis dans l'état de productivité où il se trouve.

Il y a beaucoup de vrai dans cette assertion, et la position du cultivateur serait excessivement difficile s'il ne trouvait une compensation dans l'industrie du bétail. Ce sont les spéculations variées, que permettent l'élève et l'engraissement des animaux, qui viennent équilibrer le budget de la ferme.

Aussi, voit-on prospérer toutes les exploitations où l'économie des animaux est bien entendue. C'est à cet égard surtout que l'instruction manque dans les campagnes et que l'on trouve les procédés les plus barbares, mêlés aux croyances les plus superstitieuses.

On se plaint beaucoup de nos jours de la dépopulation des " campagnes; j'ai trouvé les mêmes doléances dans des écrits du temps de Henri IV. Ces migrations frappent les regards et le mal paraît plus grand qu'il n'est en réalité.

Ce que Ton ne voit pas aussi bien, c'est le manque d'instruction, le manque de capitaux, et le manque d'engrais : là le mal est réel.

La question des engrais a donné lieu aux plus hautes études, l'intérêt a paru ici le plus immédiat, et les savants chimistes qui s'en sont occupés, auront rendu de grands services. Mais ce n'est là qu'une branche de l'art agricole, le cultivateur a besoin d'études zootechniques et d'études économiques.

Le prix croissant de la viande nous apprend que le bétail n'est plus en nombre pour satisfaire aux besoins des consommateurs qui augmentent chaque jour.

Quant aux études économiques, elles nous ont montré les charges énormes qui pèsent sur le sol. Toute la législation agricole est à refondre. Il faut changer le système qui consiste à prendre indéfiniment dans les campagnes pour enrichir les villes. En remontant aux sources de notre budget de deux milliards, on trouve que près des trois quarts de cette somme proviennent de l'agriculture. C'est trop. Il y aurait de quoi arrêter la production, si elle pouvait être arrêtée; en tout cas, elle est certainement entravée par cette cause.

Quoi qu'il en soit, dans les cas de défrichements de bruyères, que j'ai cités plus haut, on voit le capital tripler dans l'espace de vingt-cinq à trente années. Il est sans doute possible d'aller plus vite à la Bourse de Paris; mais les populations rurales se contentent de cette marche lente et assurée, qui, d'ailleurs, leur procure une augmentation constante d'aisance et de bien- <Hre. Fort heureusement, tous les travailleurs ne meurent pas dans la misère.

En 1812, l'eau potable commençait à manquer à Londres. Les hommes les plus hardis reculaient devant l'exécution des divers projets qui étaient présentés pour procurer la quantité d'eau nécessaire à une population croissante. Hugh Myddelton offrit d'amener la Rivière Neuve à Londres à travers un parcours de 38 milles. A ce sujet, un auteur contemporain dit avec amertume : « Si ces ennemis nés de toute noble entreprise, le danger, la difficulté, l'impossibilité, le dénigrement, le dédain, le mépris, la haine, l'eussent emporté dès le début, ou môme dans le cours de l'exécution, ce travail, d'une si immense valeur, n'eût jamais été achevé. »

Hugh Myddelton a sa légende populaire. Elle fait mourir pauvre et obscur, ce bienfaiteur de la cité de Londres. Mais, par bonheur, il n'en fut rien : il est mort chargé d'ans, de gloire et de richesses, laissant un bel héritage à sa veuve et à ses enfants.

Grand-Jouan, 25 mars 1870.

Jules RIEFFEL.

Utilité de la chimie agricole. — Pratique et théorie. — Ce qu'un agriculteur doit chercher à connaître. — Notions générales sur l'atmosphère terrestre. — Pression atmosphérique. — Baromètre. — Son application à la mesure des hauteurs. — Pronostics sur le temps. — Température de l'air. — Thermomètre. — Humidité de l'air. — Hygromètre.

Messieurs,

Autant il serait téméraire de prétendre enseigner l'agriculture proprement dite, autant il me semble naturel et logique d'exposer dogmatiquement les faits révélés par la chimie agricole. On doit reconnaître que cette science domine les pratiques relatives à la fertilisation du sol, au même titre que la zootechnie domine la production du bétail. Enseigner les lois de la transformation de la matière brute, montrer comment elle s'élève dans la hiérarchie naturelle, au triple point de vue de la physiologie, de la physique et de la chimie, c'est évidemment accomplir une œuvre utile. Du reste, Messieurs, l'agriculture proclame aujourd'hui par tous ses actes, sa tendance à profiter des conquêtes scientifiques, et l'on ne saurait trop admirer les progrès immenses accomplis par elle depuis trente ans, grâce aux ressources qu'elle a trouvées dans la chimie, la mécanique et la zootechnie.

Pour moi, pour la plupart d'entre vous, Messieurs, ce sont là, je n'en doute pas, des axiomes, et cependant si je crois de-

voir les proclamer avec insistance, c'est que, trop souvent, au nom d'une prétendue pratique qu'il faut appeler par son vrai nom et qualifier de routine aveugle, des esprits prévenus se refusent obstinément à ouvrir les yeux à la lumière et à accepter le concours fécond de la science.

Si le chimiste avait la prétention de dicter de son laboratoire des lois inflexibles a l'agriculteur, si les connaissances qu'il possède sur les affinités de l'atome n'étaient pas complétées par des études de physique générale, s'il perdait un seul instant de vue que l'agriculture n'est pas une science soumise aux évolutions des x sur un tableau noir, mais bien un art en raison de la multiplicité et de la subtilité des influences auxquelles elle est subordonnée, oh ! je comprendrais qu'on pût dédaigner les enseignements de la chimie agricole ; mais, de bonne foi, est-ce qu'il en est ainsi?

Il n'est pas rare de rencontrer des agriculteurs — je devraisdire des possesseurs de domaines cultivés — qui, au grand mépris de la logique et de la langue, s'intitulent hommes pratiques, par ce seul fait qu'ils rejettent systématiquement toute idée scientifique et positive, susceptible de modifier en quoi que ce soit un procédé ancien. Pour eux, il n'y a ni analyse, ni observation, ni espérance fondée sur l'étude qui ne soit dédaigneuse-, ment condamnée comme œuvre de la théorie, et l'on sait ce que, dans leur bouche, signifie ce dernier mot. Par eux, le proverbe breton : lande tu as été, lande tu es, lande tu seras, fut naguère créé et propagé. C'est malgré eux enfin que l'agriculture progressive s'impose, jetant de vigoureuses racines dans des contrées régénérées, et apportant à la société des richesses dont elle ne soupçonnait pas môme la possibilité.

Examinons la carrière de deux agriculteurs : l'un, homme d'étude et d'obse nation, pénétré de l'importance de la chimie, de la zootechnie, de la mécanique : théoricien sans esprit d'aventure, praticien sans obscurantisme ; l'autre, ennemi de toute nouveauté, indifférent par système au mouvement des sciences, et se disant homme pratique par cela seul qu'il ignore. Chez le premier, l'emploi d'engrais convenablement appropriés a facilité les défrichements et doublé la production, les assolements ont été substitués aux jachères, des terrains inondés ont été

assainis par le drainage, un gisement calcaire voisin de la propriété a été étudié et appliqué avec profit à l'amendement du sol, en môme temps que les races d'animaux ont été améliorées par des croisements ingénieux. Des cultures inconnues dans la contrée ont été introduites ; quelquefois une distillerie, une féculerie, une sucrerie môme ont été annexées à l'exploitation. L'esprit industriel s'est éveillé : faut-il ajouter que l'aisance et souvent la fortune ont couronné de tels efforts ?

Et maintenant, pénétrons dans ce domaine important par l'étendue, médiocre par le revenu et où trône cette pratique si dédaigneuse de l'initiative moderne. Rarement le propriétaire y établit sa résidence, les cours sont obstruées par un fumier que lavent les eaux pluviales, et des ruisseaux fangeux, sources d'insalubrité notoire, portent aux ornières du chemin les éléments actifs du purin. Ici ne cherchez ni poudrette, ni phosphates , ni composts appropriés aux cultures. « Rien que du fumier », a dit le maître, peu préoccupé d'ailleurs des moyens de se procurer ce fumier et môme de le conserver en bon état. En revanche, vous trouverez des terres qui se reposent , des animaux qui croupissent dans la vase, des joncs qui poussent à I'envi, et en fin de compte une situation financière dont le conservateur des hypothèques a trop souvent le secret.

Et si vous pensez, Messieurs, que j'aie exagéré le tableau en faisant trop complaisamment apparaître le succès dans un cas et la ruine dans l'autre, je vous répondrai : Regardez autour de vous, comparez la culture du nord de la France, où les vigoureuses initiatives abondent avec celle des contrées vouées à un culte trop fervent des vieilles méthodes ou plutôt des vieilles apathies, et prononcez vous-mômes.

Un bon agriculteur doit connaître assez de botanique pour apprécier les propriétés des végétaux, assez de physiologie pour interpréter un croisement, assez de mécanique pour choisir et modifier un instrument, assez de chimie enfin pour comprendre le rôle d'un assolement, l'action d'un engrais, l'aptitude d'un sol à telle ou telle culture. J'en conclus que la science a quelque chose à faire en agriculture, et j'espère vous prouver dans ces leçons que la chimie en particulier abonde en révélations utiles.

Ce que l'agriculteur doit tout d'abord demander à la chimie

et î\ la physique, ce sont des données exactes sur la constitution de l'atmosphère, des eaux et du sol. Avoir des notions saines sur ces grandes divisions de la science, c'est posséder un instrument très-efficace pour l'interprétation des phénomènes de la végétation. Cherchons donc tout d'abord à nous rendre compte du rôle de l'air, en nous bornant toutefois à des aperçus généraux, — les seuls que comporte le cadre de ces leçons.

On sait que les phénomènes de la végétation et de la vie ne s'accomplissent pas au delà de 6,000 mètres d'altitude. La couche, explorée par les aéronautes, n'offre d'ailleurs qu'une épaisseur de 7,000 mètres, et c'est à cette zone que les lois de la physiologie peuvent être appliquées. Selon M. Barrai, qui s'est élevé avec M. Bixio à la hauteur de 7,049 mètres, les vastes conceptions des esprits les plus éminents et des géomètres les plus profonds ont un caractère hypothétique dès qu'elles ont trait aux régions de l'air non explorées jusqu'ici (i). Les lois de la réfraction ont permis toutefois de calculer très-approximativement que la couche d'air qui entoure notre planète a une épaisseur de 12 à 15 lieues de 4 kilomètres. Si la terre était représentée par une sphère de 10 mètres de diamètre, l'atmosphère serait figurée par une couché gazeuse de 38 millimètres d'épaisseur.

L'air est pesant. On le démontre facilement en faisant la tare d'une vessie à robinet qu'on a eu le soin de bien comprimer, et la pesant de nouveau après l'avoir gonflée. Si à la vessie on substitue un ballon de verre muni d'un robinet et dont la capacité scit connue, on arrive à reconnaître que le litre d'air sec pèse à la température de zéro :

d'après Biot et Araiço l*,299l

— Dumas et Boussingault I ,2995

— Regnault 1 ,2931

Soit en moyenne l',2972

(I) Ascension de Humboldt et Bonpland, le 24 juin 1802.. 5,878 mètres.

— de Lhoest et Robertson, le 18 juillet 1803... 6,831 —

— de Gay-Lussac, le 16 septembre 1804 7,016 —

— de Boussingault et Hall, le 16 décembre 1831. 6,004 —

— de Barrai et Bixio, le 27 juillet 1850 7,049 —

— de Welsh et Nicklin, le 26 août 1852 6,096 —

— de Welsh et Nicklin, le 10 novembre 1852. . 6,989 —

Lorsqu'on dit, dans le langage ordinaire , que 10 litres d'air pèsent 13 grammes, vous voyez, Messieurs, qu'on exprime un résultat approximatif qui se confond presque avec la vérité rigoureuse.

Une conséquence directe de ce fait , c'est l'explication des sensations diverses que nous éprouvons selon que nous habitons une vallée ou la cime de montagnes élevées.

Dans un cas, nos tissus supportent la pression d'une colonne d'air de 50 à 60 kilomètres ; dans l'autre, cette pression est diminuée proportionnellement à la hauteur de la montagne. ( ta a calculé le poids de l'air supporté par la surface totale du corps d'un homme de taille moyenne. Cette pression atteint le chiffre énorme de 15,000 kilogrammes, et on s'explique parfaitement qu'elle n'attente ni à l'intégrité des formes , ni à la liberté des fonctions de nos organes. Il y a en effet de l'air dans notre corps; il y en a non-seulement dans ses cavités, mais encore dans ses liquides et jusque dans ses parties solides: de là, une pression de dedans en dehors qui compense celle de l'extérieur. C'est ainsi qu'une boule de verre soufflée, extrêmement mince et fermée, n'est pourtant pas écrasée par le poids de l'atmosphère, en raison de l'air qu'elle renferme et qui contre-balance l'influence de la pression extérieure.

L'instrument destiné à mesurer la pression de l'atmosphère est le baromètre. J'en dirai quelques mots.

Lorsqu'on remplit exactement de mercure un tube de verre fermé à l'une de ses extrémités et dont la longueur est de 80 centimètres environ, il suffit de boucher son ouverture avec le doigt et de la plonger dans un verre renfermant aussi du mercure, pour constater que la colonne métallique descend rapidement et s'arrête vers 76 centimètres, point où elle reste enfin stationnaire. L'espace compris entre la surface du mercure et l'extrémité supérieure du tube est la chambre du baromètre. Cette chambre ne renferme pas d'air. On dit qu'elle est vide, bien qu'elle contienne de la vapeur mercurielle: nous dirons qu'elle est complètement purgée d'air. Il en résulte que l'air atmosphérique pesant sur le métal contenu dans la cuvette inférieure avec plus ou moins de force, selon l'altitude à la-

quelle se fait l'observation, le mercure s'élève plus ou moins dans le tube barométrique.

Vous voyez que l'atmosphère presse la surface du sol et celle de la mer, comme le ferait une colonne de mercure de 76 centimètres, qui reposerait sur chaque point de ces immenses surfaces. Le poids total de l'atmosphère est par conséquent le môme que celui d'une couche de mercure de 76 centimètres d'épaisseur, qui recouvrirait le globe. On pourrait construire un baromètre avec de l'eau, mais sa colonne liquide aurait 10m,33 d'élévation, et chaque liquide offrirait sous ce rapport des chiffres inversement proportionnels à sa densité.

Le baromètre est employé pour la mesure des hauteurs. L'agriculteur peut également, à son aide, obtenir de précieux renseignements sur l'état probable de l'atmosphère. 11 importe toutefois de préciser la limite dans laquelle ce genre spécial d'indications doit être renfermé.

La hauteur à laquelle on se trouve, l'heure, la température, les vents, influent sur La hauteur de la colonne de mercure du baromètre; on a remarqué aussi que la pression de l'air augmente généralement par le beau temps et décroît par le mauvais temps, le temps variable ou incertain étant accusé par une hauteur intermédiaire du mercure. De là, les indications qui suivent :

Hauteur du mercure. État de l'atmosphère.

785mra Très-sec.

776 Beau ûxe.

767 Beau.

758 Variable.

74U Pluie ou vent.

740 Grande pluie.

731 Tempête.

Saigey fait observer avec raison , dans sa Petite Physique du globe, que ces indications sont le résultat d'anciennes observations faites à Paris. Or, comme les constructeurs parisiens ont fait les mêmes instruments pour toutes les contrées indistinctement, plaçant toujours le variable à 760 millimètres, il en est résulté que, dans des villes situées bien au-dessus de Paris , les baromètres indiquaient constamment la pluie. Ce n'est pas

le principe du baromètre qu'il faut accuser en pareil cas, mais bien l'ignorance des constructeurs. 11 est nécessaire en effet que les annotations du baromètre soient modifiées selon les hauteurs des stations.

Ces réserves faites, établissons que, pour dix années d'observations formant 3,653 jours, à midi, il y a eu à Paris :

300 jours de beau temps,

388 jours de pluie, neige, etc., 1,837 jours de ciel nuageux, l,0G6 jours de ciel couvert, C2 jours d'épais brouillards.

Pour une année moyenne à Paris, ces chiffres donneraient 30 jours de beau temps, 38,8 de pluie, 183,7 de ciel nuageux, 106,6 de ciel couvert, et 6,2 de brouillards.

Des observations analogues poursuivies depuis trente-huit années à Nantes par M. Huette , ont donné :

Jours de. parfait beau temps et de temps variable 264,13

Jours où le temps est constamment couvert 101,16

Le nombre des jours de pluie est représenté par 146, et le nombre des jours de brume et brouillard par 173; enfin, il i^èle, année moyenne à Nantes, pendant 43 jours 59 centièmes.

Pour chacun de ces états de l'atmosphère , le baromètre a donné une série de hauteurs', si l'on prend le milieu ou mieux le centre de gravité du cylindre de mercure compris entre la plus grande et la plus petite ascension, on a la hauteur moyenne correspondant à un état déterminé du temps. Voici le résultat obtenu h Paris :

Milieux ou centres de granité. Baromètre.

Du beau temps 760,50

De la pluie 749,80

î)u ciel couvert 755,70

Du ciel nuageux 756,00

Du brouillard 761,80

De toutes les hauteurs barométriques 755,70

Ce qui veut dire , Messieurs , que les chances de beau terap* ont les mômes, au-dessus et au-dessous de la hauteur baromé-

trique 760B,m,5; que les chances de pluie sont les mômes audessus et au-dessous de la hauteur barométrique 749w,n,8, et ainsi du reste.

En d'autres termes , la région moyenne de la pluie est à 749,8; vient ensuite la région moyenne du ciel couvert, à 755,7; puis la région moyenne du ciel nuageux, à 75G,0; puis la région moyenne du beau temps, à 760,5; enfin la région moyenne du brouillard, à 761,8.

A Nantes, et d'après M. Huette :

La hauteur moyenne annuelle du baromètre observée à 7 heures du matin, à 40 mèt. d'altitude est de. 762mm/;8

Idem, à 3 heures du soir 7«2 ,02

Hauteur maxima 785 ,00

— minima 728 ,00

L'examen attentif des pressions barométriques a permis du reste de formuler d'une manière générale les lois suivantes, sur lesquelles j'appelle toute votre attention :

1° L'état moyen du ciel couvert correspond au centre de gravité de toutes les hauteurs barométriques ;

2° L'état moyen de pluie correspond au centre de gravité des colonnes accusant les pressions inférieures;

L'état moyen du beau temps correspond au centre de gravité des colonnes accusant les pressions supérieures.

Jusqu'ici nous avons considéré les chances pour chaque état du ciel, indépendamment les unes des autres. Mais si l'on demandait les chances relatives, pour une certaine pression barométrique comprise entre 75i et 755, par exemple, on devrait recourir au tableau du chapitre précédent, où Ton trouverait, sur 215 jours :

3 jours de brouillard, 11 jours de beau, 22 jours de pluie, 66 jours de ciel couvert, 113 jours de ciel nuageux.

D'où il suit qu'il y aurait 3 à parier pour brouillard, M pour beau, 22 pour pluie, 66 pour couvert, et 113 pour nuageux; ou, en nombres plus simples, 1 pour beau, 2 pour pluie, 6 pour couvert, et 10 pour nuageux. Il y aurait ainsi une seule chance

PREMIÈRE LEÇON. i<)

sur 19 pour le beau, 2 sur 19 pour la pluie, 6 sur 19 pour le ciel couvert, et 10 sur 19 pour le ciel nuageux. Le baromètre n'indique rien autre chose, Messieurs, que des probabilités de ce genre, pour chacune de ses positions en particulier.

En résumé, les régions du beau et du mauvais temps se pénètrent l'une l'autre, comme on le voit dans la figure suivante :

Pluie. Beau.

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