SB ■J
Ul =
CARBONATE de chaux.
Du nord de la France, on expédie aujourd'hui beaucoup de noirs en grains plus ou moins gros, dans lesquels le phosphate de chaux se trouve à des doses fort élevées, — G5à 75 pour 100, — et même plus. Ces noirs sont gris et les fabricants d'engrais mixtes les recherchent avidement. Ils les pulvérisent avant de les mélanger à des tourbes faiblement anima Usées.
Liverpool et quelques autres localités d'Angleterre envoient d'autre part à Nantes des engrais en grains fins d'une belle teinte noire, et renfermant en général 75 a 78 pour 100 de phosphate de chaux.
Je vous signalerai enfin, Messieurs, le produit de la carbonisation des os dégélatinés, car il entre aujourd'hui pour une part assez notable dans les mélanges livrés à l'agriculture.
Les os, dépouillés de leur gélatine dans des chaudières autoclaves (1), peuvent fournir un résidu ainsi constitué d'après mes analyses :
(1) Le tissu cellulaire extrait des os, c'est-à-dire l'osséine, peut, étant desséché, se conserver fort longtemps sans altération, et beaucoup mieux
Matière organique ' IH,8
Silice 0,8
Phosphates de chaux et de magnésie 7G,i
Sels solubles dans l'eau 0,8
Carbonate de chaux, etc 3,2
Azote, 14 pour 1000.
Telle est la nature de ces résidus. Si on les soumet à la carbonisation, on obtient un noir qui renferme de 80 à 83 pour 100 de phosphate, et dont voici la composition pour les types les plus remarquables par leur richesse en acide phosphorique :
Charbon 6,5
Sable 1,4
Phosphates de chaux et de magnésie 83,4
Carbonate de chaux, etc 8,7
Cette substance, comme le noir animal vierge en pondre fine, est quelquefois employée parles agriculteurs intelligents qui la mélangent eux-mêmes avec des matières fermenteseibles d'origine animale ou végétale.
Les noirs que l'on trouve dans le commerce nous offrent donc une série de types dans laquelle la substance organique s'élève progressivement et le phosphate de chaux décroît d'une manière inverse. C'est à l'agriculteur à apprécier si, en raison du terrain et de la culture, il doit acheter de préférence un noir très-chargé de matières fermenteseibles ou un noir analogue à ceux de Russie, du nord de la France, etc. Vous savez, Mes-
que lorsqu'il a été converti en gélatine soluble. Les faits suivants démontrent combien la matière animale des os est susceptible d'une longue conservation. Les os d'hommes et d'animaux qu'on tire des catacombes d'Egypte renferment encore, après 3,000 ans, tout le tissu cellulaire qui leur est propre. M. de Gimbernat ayant traité par l'acide chlorhydrique faible des fragments d'os fossiles du mammouth de VOhio et de Yéléphant de Sibérie, animaux qui, selon Cuvier, sont morts depuis plus de 4,0( 0 ans, parvint à en extraire la substance animale dont il put former de la gélatine. Celle-ci, de même nature que celle obtenue des os frais de boucherie, fut mangée à la table du préfet de Strasbourc, où, pour la première fois sans doute dans notre siècle, on se nourrit d'une matière animale qui existait avant le déluge. Ceci se passait eu 181 1.
(Girardin, Leçons de chimie élémentaire, vol. II, p. 740.) (1) La richesse de ces noirs qui arrivent en assez forte proportion à Nantes est, en général, de 80 p. 100*
sieurs, que les marchands appellent les premiers des noirs chauds. Ils font allusion à la fermentation et à la température élevée qui s'y développe. Nul doute que, dans un sol maigre et pour la culture rapide du sarrasin, un tel engrais ne donne de très-bons effets. S'agit-il d'un sol riche en détritus organiques à réaction acide ; s'agit-il d'une culture qui comporte un long séjour de l'engrais dans le sol, on comprend alors que le noir vierge, que les résidus carbonisés des fabriques de gélatine, que les noirs de Russie, soient préférés. Il est difficile, en résumé, de donner sur ce point autre chose que des règles générales.
Les chiffres que je vous ai soumis et qui expriment la nature des différents noirs offerts à l'agriculture permettent de classer ceux-ci en deux catégories : 1° le noir résidu de raffinerie proprement dit, matière riche en azote et en phosphate calcaire et contenant dans une heureuse proportion les principes les plus utiles aux végétaux; 2° le noir animal, substance le plus souvent grenue, ayant subi un grand nombre de révivifications, et dont l'emploi réussit spécialement dans le défrichement des landes.
Les effets du noir riche en azote et en phosphate, sur les sols argilo-siliceux de la Bretagne et d'une partie de la Vendée, sont parfaitement connus. Il existe des domaines dans lesquels, depuis quarante ans, cette substance réussit à merveille. Mais ce qu'il faut remarquer, c'est que si, dans les terres épuisées par une longue culture, les noirs résidus de raffinerie sont les engrais surtout convenables, en revanche, les terres de landes riches en matière organique végétale, et propres dès lors à favoriser la dissolution des phosphates par leurs acides, sont fertilisées avec un grand avantage par le noir animal, alors même que ce dernier est grenu et qu'il ne contient point de matière azotée en notable proportion.
Ainsi, encore une fois, deux faits bien tranchés qu'on peut résumer ainsi : f
Pour les terres pauvres en matières organiques, — emploi de noir azoté ayant servi à la clarification ;
Pour les landes chargées de substances organiques, source incessante d'acide carbonique, — emploi du noir animal môme grenu .
Cela est tellement vrai que l'observateur qui parcourrait la Mayenne, la Bretagne et la Vendée, pourrait en quelque sorte
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déterminer à priori les terrains où tel des noirs que je viens de citer serait employé avec le plus de succès : il lui suffirait pour cela d'examiner les espaces de moins en moins vastes où existent des landes et ceux qui sont en culture depuis longtemps. C'est ce que M. le vicomte de Romanet, auteur d'un travail communiqué à l'Académie des sciences, a pu vérifier il y a quelques années, sur mes indications, pendant l'excursion agronomique qu'il fit dans l'Ouest.
L'action favorable du noir animal réside-t-elle dans le phosphate de chaux ou dans l'azote assimilable qu'il renferme? J'avoue, Messieurs, que je regrette de voir poser des questions complexes sous une telle forme. Il faudrait tout d'abord savoir de quel noir on veut parler. S'il s'agit d'un noir très-pauvre en matière fermentescible, on ne peut nier que le phosphate de chaux ne soit son élément d'action principal; mais si l'on fait allusion à certains résidus de clarification riches en matière azotée, il faut reconnaître que des phénomènes multiples caractérisent leur rôle dans le sol arable. On peut représenter la valeur d'un noir de Russie ou d'un noir vierge en exprimant sa richesse en phosphate, cela est évident ; mais on ne saurait se dispenser pour spécifier un noir des raffineries de Nantes, Marseille, Amsterdam, ou Hambourg, de donner son analyse complète.
Dans les résidus de clarification, la propriété fertilisante, disais-je tout à l'heure, est due à des causes multiples. Sang coagulé, charbon poreux, sirop en fermentation, acides qui en dérivent, phosphates terreux, tout concourt à donner à l'engrais une action des plus favorables; voilà la vérité.
Si on prend un noir fin provenant de la clarification, et qui ait séjourné une quinzaine de jours dans la cour de l'usine où il a été produit, on remarque qu'il est couvert de moisissures et que sa température est élevée. Soumis à l'ébullition avec de l'eau distillée, ce noir donne lieu, après la filtration, à une solution jaune clair franchement acide, dans laquelle l'ammoniaque détermine, au bout de quelques instants, un assez volumineux précipité de phosphates de chaux et de magnésie. Les acides carbonique, acétique, butyrique, etc., produits par la fermentation, la matière organique, le saccharate de chaux,
les sels ammoniacaux, tout concourait donc à dissoudre le
J'ai voulu nie rendre compte de la dose de phosphate de chaux qui pouvait être rendue soluhle sous les influences que je viens de développer. J'ai trouvé une occasion favorable pour effectuer avec précision cette expérience dans les circonstanceque je vais décrire.
Une raffinerie d'Amsterdam, dont j'ai déjà eu l'occasion de vous parler, opérait, en 1852, la clarification en employant le> proportions suivantes de substances :
2,000 à 2,500 kilogr. de sucre.
50 à 100 kilogr. de noir.
2^,500 à 3 kilogr. de sang de bœuf.
30 œufs.
Le noir provenait du blutage des gros noirs révivifiés. Le résidu de la clarification contenait, d'après mon analyse :
29,0 pour 100 de matière organique. v 30,7 pour 100 de phosphate de chaux.
L'azote de la substance s'élevait à 24 pour 100.
A son arrivée à Nantes, le chargement avait subi une fermentation extrêmement énergique : la température variait dans la masse de 30 à 15°. Une odeur extrêmement piquante et une
forte vapeur acétique se dégageaient par les panneaux du navire.
Un dosage effectué avec soin nie permit de reconnaître que ce résidu de raffinerie d'Amsterdam contenait déjà 3 millièmes de phosphate des os soluble dans l'eau (1). Réfléchissez maintenant, Messieurs, à toutes les influences qui, en agriculture, viennent s'ajouter à de telles réactions et vous vous expliquerez que l'acide phosphorique puisse être rapidement enlevé du sol par les plantes.
Donc, la matière azotée du noir de raffinerie joue, tant par son action directe que par son action intermédiaire relativement aux
(\) J'ai obtenu quelquefois jusqu'à 5 millièmes do phosphate soluble dans des circonstances analogues.
phosphates, un rôle des plus importants dans l'utilisation agricole de cet engrais.
Une série de comparaisons nombreuses effectuées sur les engrais riches en acide phosphorique employés dans les terrains de l'Ouest, m'a également permis d'établir que si le noir animal résidu de raffinerie est un corps essentiellement précieux pour l'agriculture, ce n'est pas seulement parce que, contenant de fortes proportions de phosphate de chaux, il peut, dans des sols argilo-siliceux, donner la matière minérale nécessaire au développement d'une grande quantité de céréales; ce n'est pas uniquement non plus parce qu'offrant sous un petit volume une foule de principes très-disséminés dans les fumiers, il peut, relativement à ces derniers corps, jouer le rôle d'un alcaloïde eu égard au végétal d'où il est extrait, niais plutôt encore parce que, dans l'ensemble des éléments qu'il renferme' au sortir de la chaudière à clarification, réside une solidarité de réactions extrêmement remarquable à tous égards. La meilleure preuve de la justesse de cette opinion se trouve dans la dissemblance assez notable d'un noir, annualisé par les procédés du raffineur et au sein de la matière sucrée, avec un noir artificiellement animalisé dans la chaudière improvisée d'un marchand d'engrais, ainsi que cela s'est, du reste, pratiqué à différentes reprises.
Je ne prétends certes pas qu'on ne puisse ainsi faire d'excellents engrais, je me borne à signaler une différence appréciable.
En résumé, pour une rotation de dix années, il est certain que, flans nos contrées, deux noirs de raffinerie également riches en phosphate de chaux donneront, à peu de chose près, le môme résultat final ; niais en bonne économie agricole, où l'intérêt des capitaux affectés à la culture doit être strictement considéré, il faut produire vite et diminuer autant que possible le fonds dormant d'une exploitation ; de telle sorte qu'un grand avantage agronomique résultera toujours — à dose égale, et je dirai même quelque peu inférieure — de l'emploi d'un noir animal notablement azoté. L'activité imprimée à la végétation, tant par le rôle propre de la matière animale que par la solubilité qu'elle communique indirectement au phosphate compense largement l'intérêt du capital que l'inactivité d'un noir peu assimilable forcerait à enfouir dans le sol cultivé.
Là où existent des conditions bien tranchées d'acidité du sol, là où des substances organiques abondent, les phosphates sont soumis à des influences dissolvantes très-énergiques et leur effet est immédiat. Au contraire, si le calcaire prédomine, ou encore si le sol arable est suffisamment riche en phosphates assimilables, il est convenable de délaisser le noir animal pour adopter les engrais azotés. C'est un fait sur lequel je n'insisterai pas, parce qu'il est devenu banal; mais j'appellerai votre attention sur les causes premières auxquelles il faut l'attribuer.
Les cultivateurs bretons et vendéens savent parfaitement que le marnage, le chaulage, l'écobuage lui-môme sont défavorables à l'action du noir. La chaux, disent-ils, brûle le noir. Dans les noirs de sucreries du Nord où le carbonate de chaux s'élève quelquefois à 24 pour 100, l'action du phosphate est souvent paralysée pendant quelque temps; aussi les emploie-t-on de préférence pour les associer à des composts riches en substance organique, tels que La tourbe animalisée, et où, par conséquent, les principes dissolvants sont accumulés.
M. Moll a expérimenté sur une lande d'excellente qualité qui était récemment défrichée ; il a employé le noir de sucrerie riche en carbonate de chaux ; les acides du sol saturés par le carbonate ont été sans action marquée sur le phosphate et les résultats ont été très-médiocres.
Pour étudier l'influence du chaulage sur les terres fumée*» à l'aide du noir animal, M. Moll a également fait à diverses reprises l'expérience suivante dont les résultats ont été constants. Une pièce de lande, récemment défrichée, fut divisée en trois parties : la première reçut 4 hectolitres de noir à l'hectare ; dans la deuxième, on mit une quantité de chaux variant de 30 à 100 hectolitresà l'hectare, plus 4 hectolitres de noir répandu, comme d'habitude, en même temps que la semence sur le terrain chaulé ; la troisième enfin, ne reçut que de la chaux aux mômes dose* que dans la seconde partie.
Cette troisième partie, lorsque le chaulage dépassait 50 hectolitres, a donné généralement d'assez beaux produits en blé et avoine, quoique inférieurs à ceux de la partie purement fumée au noir ; mais il n'y a jamais eu qu'une végétation languissante dans la deuxième partie qui avait reçu du noir et de la chaux.
Des dommages occasionnés par les bestiaux et les oiseaux ont empêché de constater le chiffre exact du produit de ces trois parties ; mais l'aspect de la végétation suffisait pour faire apprécier les différences qu'aurait présentées leur rendement (1).
M. le vicomte de Romanet a souvent observé l'action presque insignifiante du noir animal employé à la dose de 4 hectolitres 1/2 par hectare, dans des terres de bruyère préalablement marnées (2). Les môme» effets se sont produits chez M. Chambardel. «Un tombereau de marne, dit cet agriculteur, qui était « tombé par mégarde sur ma lande, a rendu stériles toutes les « parties qui avaient sjibi le contact de la matière calcaire, « tandis qu'au contraire la récolte était magnifique tout au- « tour. » Ces faits ont une origine commune : la faculté dissolvante primitive du sol paralysée par la neutralisation de ses acides.
« Dans le Centre-Ouest, au dire de M. Moll, l'écobuage a toujours été défavorable à l'action du noir, » et cela se comprend, puisque les matières organiques si propres à dissoudre les phosphates sont éliminées par l'action de la chaleur. Si ce fait est moins marqué en Bretagne, cela tient probablement aux fortes proportions de potasse qui interviennent alors en l'absence de matière organique pour favoriser la solubilité et la transformation du phosphate de chaux.
Remarquez enfin, Messieurs, que l'eau des landes, bien connue par ses effets nuisibles sur les prés, perd ses inconvénients lorsque le noir a agi sur le défrichement. Ici le principe humique acide de ces eaux a été utilisé par la nature et la dissolution du phosphate do chaux en a été la conséquence.
Je ne développerai pas, Messieurs, les prodigieuses transformations accomplies dans l'Orléanais, la Sologne, etc., sous l'influence du noir animal.
« Un de me? fermiers, disait il y a dix ans M. le vicomte de Romanet, n'a employé, l'année dernière, sur une étendue de 10 hectares semée en seigle, que 2 1/2 à 3 hectolitres par hectare, et je dois dire que sa récolte m'a paru très-satisfaisante ;
(1) Rapport de MM. Haï rai et Moll à la Société d'encouragement ', ?3 janvier 1856.
(2) Du noir animal, par M. le vicomte de Romanet, 1852.
mais le terrain sur lequel il a opéré était une bruyère versée depuis près de deux ans, qui avait été hersée un grand nombre de fois, et se trouvait ainsi, quant à l'action de l'air atmosphérique, dans les meilleures conditions possibles. » •
Le même agriculteur donnait les détails suivants sur l'action du noir animal en Sologne :
« L'action si énergique du noir de raffinerie ne suffit pas pour faire obtenir des terres neuves, môme» riches en de tristes végétaux, toutes les plantes alimentaires indistinctement. Si dans ces sortes de terres, le seigle, semé avec du noir, donne presque toujours, dès la première année, une#récolte satisfaisante, le froment semé dans les mômes conditions, ne réussit, en général, que la seconde ou la troisième année. Le trèfle commun ne prospère que plus tard ; et quant au sainfoin — cette plante qui vient dans les terrains les plus arides, dans les fissures de roches même, pourvu que ces roches soient calcaires — je n'ai jamais pu, en employant cependant une quantité très-considérable de noir, lui faire atteindre 10 centimètres de hauteur dans les terrains complètement dépourvus de calcaire que je cultive ; la plupart des graines ne lèvent môme pas ; le trèfle incarnat se montre presque aussi rebelle ; mais il n'en est pas ainsi de la vesce qui, semée avec du noir, fournit, dès la seconde année, d'abondantes récoltes. Le trèfle blanc et la luzerne viennent bien mieux que le trèfle commun; seulement la luzerne dure peu, parce que sa racine pivotante rencontre presque toujours dans ces sortes de terrains un sous-sol impénétrable, en sorte qu'il faut la traiter comme du trèfle, c'est-à-dire comme plante bisannuelle.
u Je prends pour exemple, dit M. de Romanet, une ferme, comme il y en a tant dans les départements du Centre, composée de 7 à 8 hectares de prés naturels qui, de mémoire d'homme, n'ont pas été fumés, et rapportent une très-petite quantité de foin plus ou moins mélangé de jonc ; de 80 à 400 hectares de terres labourables, et d'environ 80 à 100 hectares de bruyères ou landes qui servent au pâturage des bestiaux en général, mais plus spécialement des bôtes à laine. Il faut d'abord faire remarquer que ces bruyères ne sont pas stériles pour le cultivateur, comme on l'a si souvent répété ; elles produisent
delà laine; elles produisent des élèves dans les races bovine, chevaline, et surtout ovine ; elles produisent aussi de l'engrais pour les terres labourables ; et en effet, à l'aide de ces landes ou bruyères, le cultivateur qui occupe la ferme dont j'ai parlé entretient, toute l'année, un troupeau de brebis mères qui couchent seulement à l'é table, sans y prendre de nourriture (si ce n'est pendant les fortes neiges, cinq à six jours par an tout au plus), et dont le fumier, ajouté à celui de ses bôtes d'attelage et de ses vaches, lui permet d'engraisser tant bien que mal ses terres labourables.
« Je suppose maintenant qu'il défriche, en peu d'années, le tiers de ses bruyères, soit 30 hectares : il sera obligé de réduire son troupeau d'un tiers, car il n'aura pas la ressource d'abandonner au pâturage, par compensation, une étendue équivalente de ses vieilles terres, puisque, pendant les trois premières années environ, les bruyères défrichées sans le concours du noir animal ne donnent pas de récoltes. 11 diminuera donc d'un tiers la somme des engrais que lui produisait son troupeau, et en même temps il augmentera, dans une égale proportion, l'étendue de ses terres labourables qu'il lui faut nécessairement fumer pour en tirer parti. Il marche donc rapidement à une ruine inévitable. S'il pouvait, à la place de ses bruyères, obtenir des prairies artificielles, le résultat serait bien différent : il remplacerait le pâturage par la nourriture à Fé table; il aurait moins de frais de garde et plus de fumier.
« Mais il n'en est pas ainsi : dans les terrains maigres et dépourvus de calcaire où se trouvent le plus ordinairement les bruyères, aucune plante de celles qu'on cultive pour former des prairies artificielles ne peut réussir sans le marnage. Or, le marnage est souvent impossible, à cause de la distance où se trouve la marne, qui manque même totalement dans la plupart de ces contrées ; il faut donc qu'il subisse la peine de ses imprudents défrichements. Telle est l'exacte vérité sur les défrichements de bruyères opérés dans les circonstances ordinaires; vérité qui, malheureusement, n'a jamais été dite, et c'est là ce qui ruine successivement tous ces cultivateurs qui viennent des départements du Nord et de l'Est apporter quelques économies dans un pays dont ils ne connaissent ni les avantages ni les dangers.
a Prenons "maintenant une ferme semblable, et plaçons-y un cultivateur, étranger ou regnicole, peu importe, mais intelligent et connaissant les ressources que lui oifre le noir de raffinerie. Je suppose qu'il défriche d'abord 5 hectares de bruyères, pour continuer de même chaque année, tant qu'il y trouvera de l'avantage : il les ensemence immédiatement, en employant pour engrais du noir animal ; et, si nous admettons qu'il soit assez sage pour ne pas chercher à augmenter considérablement, dès la première année, sa récolte en grains, il laisse ru pour la pâture une superficie égale, soit 5 hectares environ de vieilles terres, en sorte qu'il ne changera rien à son troupeau. Dès lors, il lui restera une quantité de fumier d'étable proportionnée à l'étendue des terres neuves auxquelles il aura appliqué pour engrais du noir de raffinerie.
u Que fera-t-il de ce fumier? C'est là que je vois, pour la Sologne et pour toutes les provinces qui possèdent beaucoup de landes ou bruyères, un moyen d'amélioration certain et immédiat ; non plus par des semis de bois résineux que la grande propriété opère dans cesprovinces depuis bien desannées et dont les proportions dépassent déjà les limites des besoins locaux; non plus par des semis de chêne et autres bois non résineux, lesquels, bien qu'ils réussissent généralement, ne produisent de revenu réel qu'après un long espace de temps et sont, par cela même, hors de la portée des petits propriétaires, semis qui, d'ailleurs, tendent encore, les uns comme les autres, à dépeupler des contrées où la population se trouve déjà trop clair-semée, mais par une production nouvelle de bestiaux et de céréales pouvant, avec les bois qui existent déjà en abondance, répondre à tous les besoins d'une population croissante, en môme temps qu'elle assainira la contrée elle-même. Ce fu mier, dis-je, qui reste disponible, il le mettra sur ses prés naturels, qui ne lui rapportent qu'une petite quantité de foin trèsmédiocre, parce qu'ils n'ont jamais été engraissés, et qui, dès l'année même où aura eu lieu une application suffisante et raisonnée de fumier d'étable, lui donneront une quantité de bon foin double de celle qu'il en retirait précédemment.
« Il obtiendra encore un autre résultat précieux ; ce sera de pouvoir, sans inconvénient, arroser ses prés, opération qu'il ne
peut tenter aujourd'hui sans voir remplacer par du jonc l'herbe qui y croît naturellement. En effet, une circonstance singulière, mais bien connue des cultivateurs de la Sologne et des autres parties de la France que j'ai citées plus haut, c'est que l'irrigation, dans ces contrées, amène immédiatement la naissance du jonc, qui se substitue aux graminées et envahit, dans l'espace d'une seule année, les prés même les plus élevés, et ceux dont le sol a le plus de pente. Gela tient à deux causes : d'une parties sources et les ruisseaux se chargent, en traversant le sol, en parcourant les landes et les bois, de ces principes acides qui sont, comme on l'a vu plus haut, essentiellement favorables à la végétation des joncs comme à celles de bruyères ; ces principes s'infiltrent, par l'irrigation, dans la couche de terre végétale, et le jonc, dont les semences sont répandues dans toute la contrée, s'y développe immédiatement, à moins que les prés ne se trouvent déjà imprégnés de substances alcalines propres à neutraliser ces principes. D'autre part, le sol des prairies est tellement saturé de ces mêmes principes acides ou amers, que, pour amener à produire exclusivement du jonc un pré qui en produisait peu, parce qu'il était très-sec, il suffit de lui donner, par voie d'irrigation, l'eau qui lui manquait. 11 importe peu de savoir dans quelle proportion chacune de «es deux causes concourt au résultat, mais ce résultat est certain, et il n'est pas, dans ces contrées, un seul cultivateur expérimenté qui ne sache bien que le seul moyen, pour lui, d'avoir du foin passable et à peu près exempt de jonc, est d'éloigner l'eau des prés en toute saison, à moins que ces prés ne soient couverts de fumier, ou que cette eau ne soit -chargée de marne comme celle de la rivière de Sauldre.
« Je reviens au cultivateur dont j'ai parlé. Combien aura-t-il dépensé, la première année, pour arriver à ce résultat comparativement à ce qu'il dépense, en réalité, pour la maind'œuvre seule qu'entraîne le transport de son fumier d'étabie? Sur 5 hectares de terre, il met, à raison de 40 mètres cubes par hectare en moyenne, une quantité de 200 mètres de fumier, qui lui coûtent, pour le piochage du tas, le chargeage dans les tombereaux, le transport sur des champs plus ou moins éloignés, l'épajidage sur ces mêmes champs et le labour destiné à
enterrer le fumier avec la semence, 75 centimes à 1 franc par mètre cube, soit, en moyenne, 175 fr. Telle est réellement sa dépense actuelle. Il évitera tous ces frais pour les 5 hectares dont il est question, mais il aura à acheter 22 1/2 hectolitres de noir de raffinerie, lesquels, pris à Paris au prix actuel de 7 fr. 50 c. (1), lui reviendront, rendus sur son champ, à 10 fr. Thectolitre à peu près, en supposant qu'il se trouve à une distance moyenne de 50 lieues ; soit une dépense totale d'environ 225 fr. Il retrouvera donc, en grande partie, sa mise de fonds rien que dans l'économie faite par lui de ce que lui coûteraient le transport dans le champ et les autres frais occasionnés par l'emploi du fumier d'étable. »
Il y aurait d'importantes modifications à apporter aujourd'hui aux chiffres de M. de Romane t, mais la thèse discutée et soutenue par cet agronome n'en est pas ébranlée dans ses bases, et les pratiques actuelles de la Sologne l'établissent surabondamment .
« Si l'on demande, dit à son tour M. de Sesmaisons, quels services le noir résidu de raffinerie a rendus à l'agriculture dans le département de la Loire-Inférieure-, il n'y a qu'à jeter les yeux sur deux cartes du département : l'une dressée en 1818 et l'autre en 1855. Les deux arrondissements de Savenay et de ChU teaub riant et une partie de celui d'Ancenis étaient à la première époque des pays perdus, dépourvus de routes et couverts d'immenses étendues de landes dont le défrichement eût semblé une véritable chimère : ajoutons que ceux qui traitaient de semblables projets d'extravagances avaient parfaitement raison. On pouvait concevoir quelques défrichements partiels comme possibles et exécutables ; mais supposer des populations entières attachées à cette œuvre laborieuse avec ardeur et persévérance; mais supposer le défrichement devenu opération courante et s'étendant à des milliers d'hectares, encore une fois c'était extravaguer. Et pourtant tout cela s'est fait î Et pourtant, si nous jetons les yeux sur la carte du département dressée en 1853 par les soins de M. l'agent voyer en chef de Nantes, ces mômes arrondissements se présentent à nous percés
(1) Les prix, depuis l'époque où écrivait M. de Romanet ont varié dans une énorme proportion.
ONZIÈME LEÇON. c281
de routes nombreuses, traversés par le canal de Bretagne : les bourgs et les villes ont pris un nouvel aspect ; cet ancien sol de landes, livré jadis à l'abandon, est maintenant coupé de nombreux fossés qui assurent et délimitent la propriété. Ajoutons d'ailleurs que toute lande enclose estime lande défrichée, si ce n'est aujourd'hui, au moins demain ou après. Or, quel est l'auteur de ce changement à vue? Le noir de raffinerie. Ces impossibilités, qui les a vaincues? Le noir de raffinerie. Voici comment :
« Essayez de défricher une lande à la charrue, et confiez à cette terre, si bien préparée qu'elle puisse être, une semence de céréales, pour produit vous n'aurez pas môme la semence; témoin les expériences faites à Grand-Jouan, par M. Rieffel, et consignées dans Y Agriculture de l'Ouest.
« Au lieu de défricher à la charrue, employez le procédé de l'écobuage, vous pourrez récolter un bon seigle, peut-être encore une avoine à la suite, et puis ce sera tout.
« Cela signifie que ce sol a besoin d'un engrais spécial. Mais cet engrais dont le défrichement a besoin des la première année, où le prendre?
« Où le prendre ? car déjà les vieilles terres n'en ont pas assez, et il faudrait plutôt leur en ajouter que leur en dérober. Et si on n'a qu'une faible proportion ou point du tout de vieilles terres, c'est-à-dire de fourrages, où donc chercher l'engrais? Au loin dans les villes. — Mais alors surgit la question des transports, et il n'y a pas besoin de réfléchir bien longtemps pourvoir quelles impossibilités se dressent devant le défricheur. La chaux, les cendres et les charrées sont d'un plus facile transport, sans doute ; mais leur action est bien incomplète. — C'est alors qu'une découverte heureuse fait naître un nouvel ordre de choses. Le noir de raffinerie, essayé sur le sol des landes, a en effet une action spéciale, et, chose merveilleuse ! une dose de 5 ou 6 hectolitres, c'est-à-dire de 450 à 550 kilogrammes suffit. Une charrette à deux bœufs porte donc d'un seul coup l'engrais de deux à trois hectares, et tout devient possible en fait de défrichement.
« Si on joint à ce résultat le bienfait de la loi de 1836 suites routes départementales et vicinales; puis, par suite de l'établissement de ces voies de communication, l'effet des entrepôts
de noir de raffinerie s'établissant partout, pour ainsi dire à pied d'œuvre et sollicitant le cultivateur ; on comprendra l'ardeur avec laquelle on a procédé au partage et au défrichement des landes en Bretagne. Grâce encore à la nouvelle loi de procédure en fait de partage des landes, ces opérations se sont multipliées; mais, sans le noir de raffinerie, qui oserait dire qu'on eût vu se produire une pareille émulation ?
« La fraude du noir elle-même est un argument en faveur de cette substance fertilisante, argument d'une immense portée, car il est suggéré par une longue expérience à laquelle tous les cultivateurs de la Loire-Inférieure ont pris part.
« Est-ce à dire que le noir animal suffise seul au défrichement des landes? Est-ce à dire qu'il suffise d'entrer sur un sol de landes avec les capitaux nécessaires à l'acquisition des cinq hectolitres de noir par hectare et par an pour obtenir un succès assuré? Dieu nous garde d'énoncer une pareille erreur! L'action du noir de raffinerie s'épuise nécessairement, et le cultivateur prudent ne comptera sur son effet que pour commencer l'opération. Il lui faudra simultanément un soutien de vieille* terres que l'on consacrera à la production des fourrages. Les landes donneront un surcroît de froment, grâce au noir ; les cultures fourragères permettront l'augmentation du bétail, à l'aide duquel on soutiendra par du fumier la vigueur des sols exploités.
« Le sol des landes dans les pays granitiques et schisteux est particulièrement propre à la production des crucifères et de* graminées, toujours grâce au noir de raffinerie ; il faut donc se tourner vers les crucifères pour leur demander le fourrage nécessaire à l'entretien du bétail qu'il est important d'établir au plus tôt sur le sol défriché. Plus tard on arrive au ray-grass et au trèfle. En un mot, il faut éviter de faire sur le noir de raffinerie plus de fond qu'il n'est juste. A lui d'entrer en matière, à lui d'exciter la terre de landes, mais au fumier et au bétail de maintenir la productivité -de ce sol. Voilà ce que l'expérience générale nous a enseigné; voilà ce que nous avons appris sur le sol môme des landes en parcourant à plusieurs reprises des exploitations diverses dans les arrondissements situés entre Loire et Yilaine, surtout entre Erdre, Isle et Don. Certes,
ce qui en résulte en faveur du noir de raffinerie lui donne une haute valeur. N'est-ce donc rien que deux récoltes de froment et autant de sarrasin, suscitées sur un sol couvert auparavant de bruyères et d'ajoncs nains, ou d'autres plantes plus mauvaises encore? N'est-ce rien que vingt mille hectares rendus à la production des céréales et du bétail? »
Je n'ai que peu de mots à ajouter à cette opinion essentiellement claire et pratique de l'un des hommes que l'agriculture de la Bretagne compte parmi ses représentants les plus dévoués. Certes, le noir ne saurait être considéré comme le seul agent de fertilisation à utiliser dans les sols granitiques et schisteux de l'Ouest; mais il est bon de constater que son activité se fait sentir en Bretagne, mène sur les vieilles terres, tandis que dans les terrains de la Sologne, de la Dombes, etc., son action perd de son intensité une fois le défrichement opéré.
Il faudrait donc être aveugle pour méconnaître la signification des expériences nombreuses faites dans les défrichements et pour nier l'utilité et la haute valeur agricole des engrais à base de phosphates. Malheureusement cette valeur a motivé des fraudes dont j'aurai à vous entretenir. Toute médaille a son revers et tout rayon son ombre.
Fossilisation. — Certaines couches du globe sont les ossuaires de générations innombrables. — Os fossiles des Pampas. — Analyse de calcaires phosphatés de France. — Gisement d'os fossiles en Angleterre. — Analyse d'os fossiles. Découverte des coprolithes. — Leurs caractères. — Formation des pseudocoprolithes. — Conditions géologiques de leur gisement en France. — Prix de revient. — Problèmes soulevés par leur exploitation.
Messieurs.
L'utilité agricole des débris osseux de l'animal vous est démontrée. Il nous importe de rechercher désormais quelles transformations peuvent subir ces débris lorsque, par leur séjour dans le sol, ils éprouvent les influences de la fossilisation.
Avec les maîtres de la science, je désignerai par fossilisation le phénomène qui se rattache aux changements par lesquels un corps, jadis vivant, a passé d'une époque à d'autres époques, en laissant dans les couches terrestres des traces durables de sa forme caractéristique.
Ce qu'il faut mentionner à cet égard, c'est que, pour qu'un corps soit susceptible de laisser dans les couches du sol des traces durables de son existence, il ne suffit pas que sa dureté et sa consistance lui permettent de résister à l'action mécanique des milieux environnants et de conserver ainsi sa forme jusqu'à ce que la consolidation soit opérée dans les sédiments où il se trouve enfoui ; il faut encore que sa composition chimique soit telle qu'il puisse en même temps échappera la décomposition
organique et que la dissolution de chacune de ses parties ne soit pas immédiate après sa mort. Cette loi générale admise, nous pouvons aborder l'examen des faits intéressants pour l'agriculture, auxquels la fossilisation a donné lieu.
Il y a des couches considérables de l'écorce du globe qui sont constituées par les enveloppes solides d'animaux inférieurs. Formées par les dépouilles d'innombrables générations, ces couches sont exploitées aujourd'hui, soit comme amendements utilisés pour l'amélioration des cultures, soit même comme des matériaux de construction. Dans 45 grammes environ d'une pierre des montagnes de Casciana, en Toscane, Soldani a recueilli 10 454 coquilles cloisonnées microscopiques. Quatre ou cinq cents de ces coquilles ne pesaient que 0?, 05 4, et parmi ces espèces, il en est une dont mille individus atteindraient à peine ce poids !
Les tripolis d'origine sédimentaire sont quelquefois complètement formés d'animaux infusoires à carapace siliceuse, comme par exemple, ceux de Bilin, en Bohême. Ehrenberg a calculé que 27 millimètres cubes de tripoli de cette localité pouvaient contenir jusqu'à 41 millions de ces infusoires à test siliceux!
• Il existe en Auvergne des surfaces immenses de terrain où les couches de gravier, de sable, d'argile et de calcaire, se sont entassées à une profondeur de 250 mètres environ. Or, le caractère foliacé des marnes de cette formation est dû à la dépouille de myriades de cypris qui donnent à la substance marneuse la propriété de se diviser en feuillets aussi minces que du papier.
Dans l'ardoise oolithique de Stonesfield, près d'Oxford, un seul lit de schiste calcaire et sablonneux, de lm, 90 d'épaisseur environ, offre un mélange confus de plantes et d'animaux terrestres avec des coquilles marines.
Faut-il, Messieurs, citer d'autres exemples? Je pourrais vous montrer quelques-unes des pyramides de l'Egypte, construites avec un calcaire rempli de nummulites ; d'immenses carrières des environs de Paris, formées par des millioles — petites coquilles dont la grosseur n'excède pas celle d'un grain de millet. — En rassemblant les nombreux témoignages matériels d'existences éteintes, il me serait facile de vous prouver que les osse*
ments fossiles des animaux supérieurs n'ont pas une aussi grande importance industrielle et agricole que certains débris d'animaux inférieurs, dont la statistique effraye l'imagination la plus hardie ; mais arrêtons-nous sur la pente où nous entraîneraient de telles études, bien faites pour éveiller les méditations du philosophe et du tcchnologiste. Constatons, cependant, avec Buckland, que s'il est une chose digne d'étonnement, c'est que le genre humain soit demeuré tant de siècles dans l'ignorance de ce fait, maintenant complètement démontré, qu'une portion considérable de la surface actuelle du globe a été formée par les débris des animaux dont les anciennes mers étaient peuplées. Il existe — ajoute le môme auteur — de vastes plaines el d'énormes montagnes qui ne sont pour ainsi dire que les charniers (1) immenses des précédentes générations, où les débris pétrifiés des animaux et des végétaux éteints se sont amoncelés pour former de merveilleux monuments. Ces monuments nous attestent le travail de la vie et de la mort durant des périodes d'une énorme étendue.
Cuvier, appréciant ces curieux phénomènes naturels avec son immense génie, déclare « qu'à la vue d'un spectacle si imposant, si terrible môme — celui des débris de la vie formant presque tout le sol sur lequel portent nos pas, il est bien difficile de retenir son imagination sur les causes qui ont pu produire de si grands effets (2). »
Si de ces considérations générales et grandioses nous descendons aux applications toutes spéciales dont l'examen doit être avant tout l'objet de nos réunions, nous trouverons un ensemble de faits bien dignes d'éveiller une légitime curiosité.
Ce n'est pas seulement aux actions physiques et chimiques ayant eu pour effet la désagrégation des roches phosphatées cristallines, que les terres doivent le phosphate assimilable, dont l'analyse, aussi bien que la végétation, nous révèlent la présence. Dans certaines couches du sol, en effet, il y a de véritables ossuaires où se trouvent réunis, en amas confus, des os dispersés et des fragments brisés de squelettes d'animaux. Or, quelle que
(1) Ou plutôt les ossuaires. A. B.
(5) Rapport sur les progrès des Sciences Naturelles, in-8, 1810, p. 196.
soit la période géologique pendant laquelle ces os ont été ensevelis, que les animaux dont ils proviennent aient été antérieurs à l'existence de l'homme ou contemporains de son existence, il n'en est pas moins vrai que de tels gisements méritent d'être étudiés avec soin au point de vue des intérêts de l'agriculture.
Les cavernes à ossements et les brèches osseuses ont de tout temps fixé l'attention des géologues. Les cavernes consistent généralement en séries de grottes, dont quelques-unes ont plusieurs lieues de longueur. L'une des plus remarquables en Europe est celle de Gailenreuth, en Franconie (Wurtemberg). Celle d'Adelsberg en Carniole a été explorée sur une longueur de trois lieues. Généralement, les parois de ces cavernes portent les traces manifestes de l'action érosive des eaux.
On a extrait de la caverne de Gailenreuth dont je vous présente le dessin, plus de mille squelettes d'ursus spelœus, et deux cents d'hyènes, de loups, de lions, de gloutons, etc. (1).
Les brèches ne diffèrent guère des cavernes que par la
(1) La diffusion des ossements d'éléphants fossiles dans le monde entier est bien faite pour éveiller l'attention. Il n'est pas de région du globe, en effet, dans laquelle on ne trouve de ces débris. Dans le nord de l'Europe, dans la Scandinavie et l lilunde; dans le centre de l'Europe, l'Allemagne, la Pologne et la Russie moyenne; dans le midi, en Grèce, en Espagne, en Italie; en Afrique, en Asie, dans le Nouveau-Monde j presque partout, en un mot, on a trouvé et on trouve encore des défenses, des dents molaires et des ossements de mammouth. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que ces débris se trouvent plus spécialement dans les régions glacées de la Sibérie, lieux qui seraient tout à fait inhabitables pour l'éléphant de nos jours.
Chaque année, à l'époque du dégel, les rivières immenses qui descendent vers la mer Glaciale dans le nord de la Sibérie, rongent de nombreuses portions de leurs rives et y mettent à découvert les os que la terre contenait. La Nouvelle-Sibérie et l'île de Lachou ne sont, pour la plus grande partie, qu'une agglomération de sable , de glace et de dents d'éléphants. A chaque tempête, la mer jette sur la plage de nouvelles quantités de défenses de mammouth.
Les habitants de la Sibérie font un commerce fructueux de cet ivoire fossile. Tous les ans, on voit, pendant l'été, d'innombrables barques de pécheurs se diriger vers les iles à ossements, et, pendant l'hiver, des traineaux attelés de chiens s'y dirigent en caravanes. Tous ces convois reviennent chargés de défenses de mammouth pesant chacune de 1&0 à 400 livres. C'est là l'origine de ce que nous appelons en Europe ivoire vert, pour le distinguer de Vivoire blanc* qui provient des défenses de l'éléphant actuel et des dents de l'hippopotame. ^Voyez le Voyage de Billings, traduit par Castera, t. I, p. 181).
forme ; toutefois, les débris de ruminants y existent en phb
grande abondance. On rencontre ces brèches dans toutes le^ parties du globe.
M. Alcide d'Qrbigny (1) a observé, à côté de L'immense chaîne des Andes, l'amas considérable d'os fossiles de Buenos-Ayres formé sur une surface d'environ quatre- vingt-quinze mille kilomètres carrés de superficie de limon rougeatre enveloppant tantôt des squelettes entiers, tantôt des os séparés de mammifères. Pour ce géologue, il y a, dans une telle accumulation, la preuve que des perturbations géologiques seules ont pu déterminer l'anéantissement de races animales qu'un charriage pur et simple, sous l'action des affluents terrestres, expliquerait difficilement.
Quoi qu'il en soit, considérez, Messieurs, le spectacle frappant, pour l'économiste, de ces pampas dont l'herbe est couverte par les ossements d'animaux modernes, et dont les profondeurs recèlent les débris phosphatés de générations lointaines. Os récents, os modifiés par la fossilisation, tout cela doit rentrer au môme titre dans le torrent de la circulation organique : vous n'en doutez plus.
Lorsque la découverte des débris fossiles ne conduit qu'à la constatation de quantités minimes d'acide phosphorique, elle a encore son intérêt, son utilité incontestable ; en voici une preuve entre autres :
M. Guillemin, ingénieur des mines dans le département de l'Allier, mentionnait, en avril 1857 (2), que, dans les localités de Noyant, de Messarges, de Souvigny, de Oypey et de Mellier, il existe, à la partie supérieure des terrains houillers, des couches d'un calcaire gris, compacte, alternant avec des schistes argileux et bitumineux. Or, ce calcaire est rempli de débris d'animaux : dents, os, écaille, et il donne à l'analyse :
[l\ Géologie de l'Amérique méridionale, pages 72, 81. 2) Journal d'agriculture pratique, 4* série, t. VII, pag. 334.
Calcaire Calcaire «le Souvigny. de Messarpes.
Carbonate de chaux Phosphate de chaux Carbonate de fer. . .
Silex et argile
Bitume
7, or»
m) LEÇONS DE CHIMIE AGKIOOLE.
La chaux qu'on obtiendrait de ces calcaires contiendrai! donc 5 et 12 centièmes de phosphate de chaux. Or, si vous avez encore présentes à la pensée les données générales sur lesquelles je me suis appesanti dans les premières conférences de ce cours, au sujet de certains terrains fertiles, vous vous expliquerez facilement, Messieurs, que les recherches géologiques et chimiques puissent ouvrir àragricul turc des horizons immenses.
Dans ses savantes études destinées à vulgariser les notions relatives à l'existence de l'acide phosphorique à l'état de gisement, M. Élie de Beaumont a résumé avec soin les nombreuses recherches effectuées en Angleterre pour mettre les os fossiles à la portée de l'agriculture. Ce savant géologue a successivement retracé les tentatives faites pour extraire du crag de Suffolk et de Norfolk des ossements d'animaux antédiluviens.
Le crag supérieur de Suffolk renferme des ossements d eléphant fossile, de rhinocéros, de bœuf, etc. On les trouve mélangés avec du sable et du gravier à 70 ou 80 centimètres de profondeur. M. Wigains annonçait, en 1848, qu'on avait déjà extrait plus de 300 tonnes de ces matières destinées à la fabrication du superphosphate de chaux.
En 1822, dit M. Élie de Beaumont, MM. Buckland et Conybeare avaient signalé dans les petites falaises qui bordent le canal de Bristol à Aust-Cliff, près l'embouchure de l'A von, une couche de lias inférieure tellement riche en débris d'ichthyosaurus et d'autres grands sauriens, qu'elle constitue un véritable conglomérat ossifère. Vous voyez, Messieurs, que les ossements peuvent exister sous forme de couches. C'est ce qu'en Angleterre on nomme bone-bed.
Le professeur Buckland a également trouvé des ossements fossiles d'hvènes et autres animaux dans le sol du Yorkshire* Depuis cette époque, on a fouillé avec le plus grand soin tous les amas analogues, et M. Thompson, de Bristol, constatait, en 1851, que des centaines d'ouvriers étaient chaque jour occupés à extraire des os fossiles et des matières phosphatées qui s'en rapprochent, sur les côtes de Suffolk, de Norfolk et d'Essex. « Le produit de quelques arpents en os fossiles, dit aus>i M. Thompson, a quelquefois égalé la valeur d'un petit domaine. »
L'importance agricole des os fossiles étant démontrée par les faits, nous devons nous occuper de leur composition.
Les échantillons des carrières d'os du voisinage de Sutton (Suffolk) sont tantôt spongieux et friables, tantôt fibreux et résistants. Ces derniers peuvent prendre assez promptement un beau poli, et leur porosité n'est appréciable qu'au microscope. Leur analyse fournit les chiffres suivants :
Eau et matières organiques volatilisées à la
Traces
Phosphate de chaux uni à un peu de phos-
Indéterminé
Indéterminé.
Trois autres échantillons, provenant des mêmes localités, et destinés à la pulvérisation, puis à la transformation en superphosphate, ont fourni 58, 61 et 62 centièmes de phosphate de «'haux basique. L'azote, négligé pour le premier échantillon, a été dosé dans les deux autres. Sa quantité était de 0,0838 et 0,0482 pour 100 parties (1).
En général, on a constaté, en Angleterre, que les phosphates et le fluorure de calcium sont plus abondants dans les os durs i|ue dans ceux dont la contexturc est spongieuse.
Voici enfin quelques analyses d'os fossiles effectuées par M. Fremy :
(1) Thompson J. Herapath, Journal of the agricultuval Society of Englund, t. XII, impartie.
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