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PRONOSTIC

Vous devez être convaincus d’avance, Messieurs, que le pronostic des plaies par balles de guerre s’est considérablement amélioré de nos jours. Cet heureux changement ressort en effet de tout ce que nous savons des dernières campagnes. Les blessés relevés vivants du champ de bataille, convenablement traités suivant les méthodes modernes, sont exposés à une mortalité bien moindre qu’autrefois, à condition que l’infection ne se soit pas déjà installée dans leurs plaies.

Si nous passons en revue les lésions des différentes parties de l’organisme nous voyons que les plaies des parties molles guérissent presque sans exception et rapidement, tandis que je me souviens d’avoir vu la pyoémie ou la septicémie en emporter un grand nombre encore en 1870.

Les fractures qui jadis indiquaient le plus souvent l’amputation, et guérissaient exceptionnellement après cette mutilation, se terminent en général par la guérison sans intervention et laissent au blessé un membre utilisable et souvent dans les meilleures conditions. Il n’est plus jamais, pour ainsi dire, question d’amputation en pareil cas, que les os seuls aient été lésés ou que les articulations soient intéressées; autrefois, les arthrites suppurées emportaient la plupart de ces blessés et ceux qui, par hasard, y échappaient, conservaient un membre ankylosé, trop souvent dans une position vicieuse.

Ecoutez ce que dit Küttner : « Quelle différence dans la marche des blessures des os et des articulations dans la guerre de 1870-71 et la guerre sud-africaine; autrefois, à peine une fracture guérie sans suppuration, à peine

une plaie du genou ou une fracture du fémur guérie sans amputation, si celle-ci pouvait encore sauver la vie au blessé. Et maintenant ? Nous n’avons pas vu une seule suppuration articulaire, nous n’avons pas eu à pratiquer une seule amputation pour fracture du fémur; les fractures du fémur ont toutes guéri sans suppuration, à part quelques cas exceptionnels où l’infection était due à des circonstances particulièrement défavorables. Une amputation, une résection articulaire et quelques révisions, telle était notre activité opératoire pour un nombre vraiment considérable de lésions des os et des articulations par projectiles de petit calibre. »

Vous vous souvenez de ce que je vous ai dit des blessures des artères ; si les plaies des artères viscérales amènent la mort par hémorragie primitive ou retardée, celles des artères des membres guérissent bien plus facilement que jadis; preuve en est le grand nombre d’anévrismes artériels ou artérioveineux observés après la guerre du Transvaal et celle de Mandchourie.

Je vous ai déjà montré combien les plaies de poitrine sont en général peu graves ; quelques-unes, il est vrai, sont immédiatement suivies de mort parce que le cœur ou les gros vaisseaux du hile des poumons ont été atteints, mais les autres donnent un nombre de guérisons rapides inconnu autrefois. Les Anglais au Transvaal ont pu une fois renvoyer au front 73 hommes sur 154 blessés de ce genre, comme ils avaient pu le faire pour 28 blessures du genou sur 92.

Il n’est pas jusqu’aux plaies pénétrantes du crâne et de l’abdomen, dont le pronostic ne se soit amélioré; cela est moins certain pour les premières cependant que pour les secondes. Dans les plaies pénétrantes du crâne aux courtes distances, les lésions sont telles que le blessé succombe immédiatement ou dans les premiers jours; parmi ceux qui ont survécu, un grand nombre encore sont emportés par

les complications septiques, mais ceux dont la plaie cutanée a guéri sans accidents et rapidement ont bien des chances de survivre. Sur 61 de ces blessés qui avaient survécu, dit Makins, et qui furent évacués à l’arrière, 4 seulement moururent, c’est-à-dire 6,55 %; plusieurs de ces derniers étaient cependant sérieusement atteints. Il faut pourtant ajouter que le sort de ces blessés guéris n’est pas suffisamment connu et que l’on doit tenir compte dans le pronostic de l’éventualité possible, souvent même probable, de complications mortelles tardives; d’ailleurs un bon nombre d’entre eux ont déjà, au moment de l’observation, payé leur guérison par de graves infirmités. En résumé, si par le fait de son volume et de son mode d’action, le projectile de petit calibre produit aux grandes distances des lésions encéphaliques compatibles avec la vie, il n’en ressort pas avec une certitude suffisante que le pronostic en soit de beaucoup amélioré. C’est une question à l’étude mais dont nous n’avons pas encore la solution définitive.

Et maintenant, pour les plaies pénétrantes de l’abdomen je vous citerai encore ce que dit Küttner : « La guérison facile (glatte Heilung) de nombreuses plaies de l’abdomen par le traitement conservateur est ce que la guerre actuelle nous a montré de plus étonnant. Elle se produit dans les blessures par le Mauser et le Lee Metford, sans manifestation ou après une irritation péritonéale passagère. Je possède des notes précises sur 25 cas de plaies de l’abdomen, observées en partie par moi-même, en partie par d’autres. Sur ces 25 cas, 11 ont été suivis de mort = 44 %, dont 4 opérés; 14 = 56 % ont guéri par le traitement conservateur et 2 seulement ont été opérés plus tard pour abcès stercoral. Ces observations concordent avec les résultats des chirurgiens anglais. Treves pense que la mortalité des non opérés doit être inférieure à 40 % et Watson Cheyne m’a raconté à Jacobsdal qu’il a vu, sur

36 plaies de l’abdomen 22 guérir sans opération, ce qui donne une mortalité de 40 %. »

Combien de ces blessés auraient succombé anciennement ? Probablement tous sans exception.

Il est donc absolument certain que le pronostic quoad vitam s’est sensiblement amélioré. Gela est dû, comme nous l’avons vu, pour une part à la diminution du calibre des projectiles et à leur constitution; les plaies qu’ils produisent sont moins exposées, grâce à leurs petites dimensions, à l’infection et plus facilement protégées contre les contaminations; on ne peut douter, d’un autre côté, que l’amélioration du pronostic ne soit aussi la conséquence des énormes progrès accomplis dans nos connaissances sur les causes de l’infection et sur les moyens de la prévenir ou de la combattre.

A un autre point de vue encore, un changement favorable s’est fait en chirurgie de guerre; je veux parler du pronostic fonctionnel.

Anciennement, presque toutes les plaies suppuraient et il en résultait, pour les rares blessés qui survivaient, que trop souvent ils ne conservaient leur vie qu’au prix de mutilations ou d’infirmités permanentes; dans les fractures ou les plaies articulaires l’amputation ou les résections, ou bien la suppuration prolongée avaient pour conséquence la perte du membre ou au moins de ses fonctions. Tout ceci était en somme la suite inévitable de l’infection, secondaire le plus souvent.

Je vous citerai plus tard les résultats obtenus par Reyher dans les blessures articulaires et vous verrez que, grâce au traitement antiseptique immédiat, il a pu non seulement conserver à ses blessés dans bon nombre de cas la vie, leurs membres, mais encore les fonctions intactes de ces membres. Küttner, nous venons de le voir, n’a eu ni à amputer ni à réséquer, sauf dans de rares occasions.

Quelques données sur ce point achèveront de vous mon-

trer que le pronostic fonctionnel est bien meilleur que jadis, comme l’est également le pronostic vital. J’emprunte les chiffres suivants à Haga, chirurgien japonais bien connu par ses publications sur la chirurgie de guerre; je les choisis parce qu’ils sont le résultat de son activité pendant la guerre des Boxers où il a pu comparer les effets des balles cuirassées de 7,9 et 8 mm. avec ceux des balles de plomb de 11 mm., employées les unes et les autres par les troupes chinoises. Voici sa statistique :

Guérison. Mort. Invalides.

Balles cuirassées . . 70,6 7o 9,2 7o 20,2 7o

Balles de plomb. . . 60,9 7^ 12,3 7« 26,8 7„

Parmi les invalides, il établit deux catégories, les invalides complets et les demi-invalides, et voici comment ils se répartissent :

Invalides complets. Demi-invalides.

Balles cuirassées Balles de plomb.

Nous voyons donc que le nombre des invalides est proportionnellement plus grand chez les blessés atteints par les balles de plomb de gros calibre que chez les autres; nous voyons aussi que la proportion des invalides complets par rapport aux invalides incomplets est plus forte dans cette catégorie de blessés que chez ceux qui ont été atteints par les projectiles cuirassés de petit calibre.

On croit généralement que les guerres sont devenues de plus en plus meurtrières et que tous les perfectionnements des armes et des munitions ont eu pour conséquence des hécatombes de vies humaines de plus en plus formidables.

Cette opinion est-elle justifiée par les faits ? C’est ce qu’il vaut la peine d’examiner.

De nombreuses statistiques ont été publiées sur les chiffres des pertes subies par les différentes armées dans les guerres modernes; elles montrent que, contrairement à ce que l’on aurait pu supposer, le taux de ces pertes par rapport aux effectifs des combattants, a été de moins en moins élevé.

Vous lirez partout que les Romains perdirent à la bataille de Cannes 92 % de leur effectif; pareil désastre ne s’est jamais vu depuis lors.

J’emprunte à von Coler quelques données sur les guerres des temps modernes et je ne vous indique que les chiffres les plus élevés parmi ceux qui ont été rassemblés par Faye.

Pertes par rapport à reffectif.

Guerre de sept ans. Zornsdorf. Russes . . . 42,8 Vu

Kunersdorf. Prussiens . 37,5 “/o

Guerre de Napoléon P^ Austerlitz. Russes . 32,1 Vu

» Français . 10,3 V»

Eylau. Français . . 34,1 Vu

» Prussiens . . 46,9 Vu

Belle Alliance. Anglais. 22,1 Vu

» >> Français. 33,3 Vu

Guerre de Crimée. Russes 12 “/»

Guerre franco-allemande. Wôrth. Allemands. 13 Vu

» Français . 20 Vu

Mars-la-Tour. Allemands. 22,6 Vu

» Français . 12,7 Vo

Gravelotte. Allemands. 9,3 Vu )) Français . 12,7 Vo

Sedan. Allemands . . 4,9 Vu

» Français . . . 14,4 Vo

Voici une autre statistique comparative empruntée à Makins :

Bataille de Waterloo. Pertes des Anglais . . 23,31 Guerre de Crimée. » » . . 15,17 7,)

Guerre franco-allem'*®. Pertes des Allemands . 13,26 Vo

Armée de secours. Kimberley. Pertes des Anglais 12,43 7,

Le même auteur donne pour les combats de Belmont, de Graspan, de Modder River et de Magersfontein, où le total des troupes anglaises engagées se montait à 11,447 hommes, le chiffre de 166 morts, 717 blessés et 103 disparus, ce qui fait en tout 986, c’est-à-dire 8,43 % de pertes par rapport à l’effectif.

On ne peut donc pas dire que les guerres sont devenues plus meurtrières, au contraire, le taux des pertes a été continuellement en s’abaissant.

Une autre constatation aussi inattendue que la précédente, c’est que la proportion des morts sur le champ de bataille par rapport à celui des blessés, au lieu d’avoir augmenté, a au contraire diminué.

D’après von Goler, voici quel fut ce rapport, depuis l’époque de la guerre de Sept ans jusqu’à la guerre francoallemande.

Bataille de Kunersdorf (1759) ....

» de Leipzig (1813)

Guerre de Crimée, chez les Anglais » » chez les Français .

Bataille de Kônigsgrâtz, chez les Prussiens « » » Autrichiens

Guerre franco-allem'*®, chez les Allemands » russo-turque

1 mort pour 1,9 blessés.

D’après Makins, au Transvaal la proportion a été de 1 : 4,8, et, si l’on ajoute au chiffre des morts sur le champ de bataille, celui des blessés décédés dans les 48 premières heures après le combat, le chiffre monte à 1 : 4,15.

Vous voyez que le rapport entre le chiffre des tués et celui des blessés a plutôt une tendance à s’améliorer dans le sens d’une moindre proportion des coups mortels.

Il faut bien dire que dans les dernières guerres le chiffre des effectifs est devenu de plus en plus élevé et que, par ce fait, plus de vies humaines ont été sacrifiées, mais alors ce n’est pas aux perfectionnements des armes qu’il faut attribuer cet accroissement.

Gomment peuvent donc s’expliquer ces deux faits si étonnants ? La diminution du nombre relatif des morts par rapport à celui des blessés est due surtout, je pense, aux perfectionnements de nos armes; tout ce que je vous ai dit des lésions qu’elles produisent et de leur comparaison avec les anciennes blessures le prouve. Quant à la diminution du chiffre des pertes par rapport à celui de l’effectif, elle relève de causes que les tacticiens sont mieux à même d’apprécier que nous; il me semble cependant que l’amélioration des armes n’y est pas étrangère. Leur portée étant plus grande, les combats commencent et se terminent à de bien plus grandes distances qu’autrefois; il est bien rare que les combattants se trouvent les uns vis-à-vis des autres aux courtes distances, à celles où les blessures les plus graves se produisent. La grande portée des armes a encore amené les combattants à mieux utiliser tous les moyens de se mettre à l’abri de ces projectiles, qui pleuvent sans que l’on aperçoive l’ennemi. Les chirurgiens japonais ont remarqué la fréquence des blessures des parties supérieures du corps et surtout de la tête chez leurs hommes, parce que ceux-ci, abrités dans leurs tranchées, n’exposaient le plus souvent que ces parties aux coups.

Je ne puis entrer dans plus de détails sur ces questions, qui sont plutôt du ressort des tacticiens que des chirurgiens; ces derniers doivent cependant les connaître et j’ai dû vous en dire quelques mots.

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