LEURS PROPRIÉTÉS PHYSIQUES ET DYNAMIQUES
(Planche I, fig. 1 à 25).
Messieurs,
Dans le petit nombre d’heures dont je dispose pour ces leçons, je ne puis songer à étudier avec vous les nombreuses questions que comprend l’étude de la chirurgie de guerre; je suis obligé de me borner, et d’éliminer de parti pris l’étude des blessures qui ne présentent pas de caractères spéciaux en campagne. C’est ainsi que les blessures par armes blanches, devenues du reste toujours plus rares à mesure que les combats corps à corps ont perdu de leur fréquence, ne diffèrent pas essentiellement de celles qui sont produites dans la vie civile par les instruments piquants ou tranchants; les coups de sabres, d’épées, de baïonnettes ou de lances ne produisent pas d’autres lésions que les coups de faux, de couteaux ou de poignards; si les unes peuvent différer des autres en étendue, leur nature est la même; tout médecin en comprend les indications et la thérapeutique.
Il n’en est pas de même des blessures produites par les
projectiles lancés par les armes à feu, elles sont de beaucoup les plus nombreuses en temps de guerre, et leurs caractères sont tout particuliers. Mais ici encore je me vois forcé à me borner à l’étude d’une partie seulement de ces blessures.
On divise les armes à feu en armes portatives (fusils et revolvers) d’une part, et en armes non portatives (canons) de l’autre. Il serait certainement désirable d’étudier les blessures dues à ces deux catégories d’armes, mais, puisque mon temps est limité, je suis obligé de faire un choix et je ne m’occuperai dans ces leçons que des plaies dues aux projectiles des armes portatives; je laisserai de côté l’étude de celles qui sont produites par les éclats des gros projectiles. Je suis guidé par les deux raisons suivantes : en premier lieu, ces dernières blessures sont bien moins différentes que les premières de celles que nous voyons se produire dans les grands accidents de la vie civile; en second lieu, elles sont, en guerre, infiniment moins nombreuses. Ce fait a été établi avec une grande évidence par les observations recueillies pendant les dernières guerres, et cela malgré les progrès remarquables apportés dans la construction des armes non portatives et dans leurs projectiles; en voici quelques exemples : dans la guerre du Transvaal, le corps d’armée du général boer Albrecht ne perdit pas un seul homme bien que les Anglais lui eussent envoyé 400 shrapnells; dans un autre combat, les Boers eurent 12 morts et 40 blessés pour 1000 projectiles tirés contre eux par l’ennemi; un camp boer renfermant 4000 hommes, établi à Pardeberg, fut bombardé pendant dix jours par 120 pièces d’artillerie et n’eut que 120 morts, soit un mort par pièce; on a calculé que chaque soldat boer tué avait coûté aux Anglais une tonne de fonte.
Les observations faites pendant la guerre russo-japo-
naise sont bien instructives aussi; elles nous montrent combien le nombre des blessures par projectiles d’artillerie est inférieur à celui des blessures par projectiles de fusils; les renseignements statistiques concernant l’armée japonaise du général Oku ont donné, pour la période du 24 avril au 17 novembre 1904, les chiffres suivants : sur un total de 21,180 blessures, 8 % étaient dues aux projectiles d’artillerie, 7 % aux armes blanches et 85 % aux projectiles de fusüs.
Du côté des Russes, Ilyin a compté sur 1170 blessés 13 % de blessures par shrapnells, 0,5 % par éclats d’obus, 0,5 % par armes blanches et 86 % par balles de fusils. Le chirurgien russe Zôge von Manteuffel a pu dire que les effets des ohus brisants sont surtout des effets moraux.
C’est pour ces raisons que nous ne nous occuperons dans ces leçons que des blessures par balles de fusils.
Au premier abord, il semble que rien n’est plus brutal que la balle moderne et que l’étude des blessures qu’elle produit doit être dénuée d’intérêt; il n’en est rien en réalité et je vous montrerai que, tout au contraire, la recherche de leur mécanisme est des plus captivante, que, là comme ailleurs, rien ne se produit au hasard, que ce mécanisme ohéit à des lois précises.
Avant d’étudier les blessures, il est nécessaire de bien connaître l’instrument qui les produit et toutes ses propriétés. Cet instrument a été singulièrement perfectionné depuis l’invention des armes à feu et toutes les modifications apportées successivement à sa construction ont eu pour objectif de le rendre plus efficace, c’est-à-dire de permettre au combattant d’atteindre toujours plus sûrement et de toujours plus loin le but visé, en augmentant à la fois la justesse et la portée des coups de feu.
On divise ordinairement en périodes les étapes successives de ces perfectionnements.
La première période est celle des armes à feu primitives, des bâtons à feu, des fusils se chargeant par la bouche, fusils à âme lisse, lançant des projectiles sphériques, le plus souvent des balles de plomb fondues dans un moule; la charge de poudre est considérable mais la vitesse initiale de la balle diminue rapidement; la portée de ces armes est faible; la trajectoire est fort irrégulière et la justesse du tir laisse beaucoup à désirer.
La deuxième période est celle des armes dites de précision. La balle ronde des armes primitives était introduite par la bouche et ne pouvait par conséquent remplir le cylindre creux du canon; il en résultait qu’au moment où elle était chassée par la déflagration de la poudre elle heurtait alternativement les parois du tube métallique et était facilement déviée de la trajectoire régulière, soit d’emblée par le fait de son mode de sortie, soit ultérieurement par la résistance de l’air, du vent ou au contact du but. C’est à ces imperfections que l’on chercha à remédier et l’on y arriva peu à peu par diverses modifications amenant le forcement de la balle.
On imagina d’abord de forcer le projectile, c’est-à-dire de l’obliger à remplir exactement le calibre du canon en le foulant, en l’écrasant au moyen de la baguette introduite par la bouche; pour obtenir ce résultat, on modifia la forme de ce projectile qui, de sphérique, devint conique (Tamisier); puis on facilita son aplatissement en munissant le fond du canon d’une pièce cylindrique saillante (fusils à tige); plus tard ce fut la balle qu’on modifia, on lui donna une forme cylindro-conique ou cylindroogivale et sa base fut creusée en entonnoir ; les gaz faisant effort contre les parois relativement minces de cet entonnoir les appliquaient contre le canon (projectiles à expansion); dans quelques modèles l’évidement postérieur de la balle était comblé par une pièce de bois ou de métal.
appelée culot qui, au moment du coup, devait s’enfoncer dans le plomb et élargir ainsi la base du projectile (projectiles à culot). Les balles Minié, celles de notre ancien fusil Prélat Burnand, étaient des balles à expansion, celles des volontaires anglais des balles à culot de bois.
En même temps que l’on changeait la forme des balles, on modifiait le canon; sa surface intérieure était lisse, on imagina de la creuser de rayures spirales; ces rayures conduisaient le projectile, lui imprimaient un mouvement de rotation qui assurait la régularité de sa trajectoire et diminuait l’influence des résistances; d’où : portée plus considérable et justesse de tir supérieure.
Les balles de cette période étaient encore en plomb pur moulé, elles étaient de fort calibre et d’un poids considérable; la balle du fusil Minié, employé par l’armée française pendant les guerres de Grimée et d’Italie, avait un diamètre de 17 mm. et pesait 53 grammes; ce poids nécessitait une forte dose de poudre.
A la troisième période nous voyons apparaître le chargement par la culasse; le premier fusil de guerre de ce genre, qui fit ses preuves sur les champs de bataille, fut le fameux fusil à aiguille, le fusil Dreyse; il date de 1841. Le principe des armes de ce genre était le suivant : le projectile de forme variée, olivaire, cylindro-conique ou cylindro-ogivale était d’un diamètre légèrement supérieur à celui du canon; il était introduit avec la charge de poudre enfermée dans une douille métallique dans une pièce, nommée culasse, placée à la partie postérieure du canon; la culasse était hermétiquement fermée et, au moment du tir, le projectile chassé en avant par les gaz pénétrait dans le canon de calibre inférieur à celui de la culasse et se trouvait forcé. Les armes ainsi construites furent successivement adoptées par les différentes puissances après l’Allemagne; le Chassepot, notre Vetterli en sont des
exemples. La balle du fusil allemand avait un diamètre de 13,6 mm. et pesait 31 grammes, elle avait une forme olivaire; les armes adoptées par les autres puissances étaient d’un calibre un peu moindre, de 10 à 11 mm. et leurs balles ne pesaient que 20 à 25 grammes et étaient cylindro-ogivales.
C’est pendant cette troisième période que l’on adopta, en Allemagne d’abord, une modification dans la composition et la fabrication des balles de fusil; on substitua au plomb pur, qui se déforme très facilement, un alliage de plomb et d’antimoine, qui a l’avantage d’être plus résistant, et on lui donna le nom de plomb dur; les balles obtenues par le moulage du plomb fondu avaient l’inconvénient de n’être pas toujours parfaitement régulières ni parfaitement homogènes et l’on imagina de les fabriquer par le découpage d’un cylindre de plomb dur.
Toutes les modifications de cette période eurent pour résultat une augmentation importante de la portée des projectiles et de la justesse du tir.
La quatrième période est caractérisée par l’adoption du mécanisme de la répétition; cette modification n’a qu’une importance tactique mais ne change rien aux propriétés ni à l’énergie traumatique des projectiles de guerre. Vous savez que la Suisse a été le premier pays qui ait adopté les fusüs à répétition et que, malgré les défiances du début, la plupart des puissances n’ont pas tardé à les adopter aussi.
La cinquième période, la période actuelle, se distingue de la précédente par une diminution du calibre qui a été abaissé de 11 ou 10 mm. à 8, 7 ou même 6,5 mm.; ce changement en a entraîné toute une série d’autres. La balle de 7 mm. eût été beaucoup trop légère et par consé-
quent eût été trop facilement déviée par le moindre obstacle ou arrêtée par la résistance de l’air si l’on n’eût augmenté sa masse; le seul moyen d’y parvenir était d’augmenter sa longueur et c’est ce qui fut fait. Mais raugmentation de la longueur de la balle ne pouvait, d’autre part, que favoriser l’irrégularité de la trajectoire et, pour y obvier, il fallut raccourcir la spire des rayures, en termes techniques : diminuer le pas des rayures ; on imprimait ainsi un mouvement de rotation plus rapide au projectile, ce qui assurait la régularité de sa course. Mais alors il arrivait qu’énergiquement pressée dans les rayures la balle y laissait des débris de sa surface, l’arme était vite encrassée et détériorée. Gomment parer à cet inconvénient grave ? On ne pouvait employer des balles en métal dur, tel que le cuivre ou l’acier; la densité de ces métaux est trop faible et, de plus, les balles en acier mettaient bientôt l’arme hors d’usage. On tourna la difficulté en construisant des projectiles dont la masse principale, en plomb dur, était enveloppée d’une cuirasse extérieure d’un métal résistant, cuivre, acier, maillechort ou alliages divers à base de nickel. Cette enveloppe dure, cette cuirasse recouvre la surface du projectile, sauf à sa base, qui est tantôt complètement, tantôt incomplètement découverte; la balle de notre fusil suisse fait exception, sa partie antérieure seule est cuirassée, tandis que toute sa base et plus de la moitié de ses faces latérales sont à découvert.
Les armes employées dans la guerre du Chili et du Pérou, dans la guerre hispano-américaine, celle d’Abyssinie, celle du Transvaal et la guerre russo- japonaise appartiennent à cette période; ce sont par conséquent les armes qui nous intéressent le plus. Gomme nous le verrons, les lésions qu’elles produisent présentent des caractères de bénignité relative, et cette bénignité est due à la réduction du calibre et à la présence de l’enveloppe résistante de la cuirasse.
De divers côtés on avait été frappé du fait que des blessures, dues à ces projectiles et traversant le corps de part en part, pouvaient non seulement ne pas être mortelles, mais même ne pas mettre le blessé hors de combat; les Abyssins avaient surnommé l’arme italienne : le fusil qui ne tue pas; l’on avait vu pendant la guerre du Ghitral des indigènes se ruer, malgré leurs blessures, dans les rangs des soldats anglais. Ceux-ci eurent alors, dit-on, l’idée d’enlever la partie antérieure de la cuirasse de leurs balles; le projectile ainsi modifié, au lieu de conserver sa forme, s’aplatit en atteignant les parties résistantes, comme les os, et produit alors des désordres dont les caractères sont ceux des lésions dues aux anciennes balles et qui présentent même souvent le caractère explosif; leur gravité est considérablement accrue et, en règle générale, le blessé est mis hors de combat. On donne le nom de balles Dum-Dum à ces balles décuirassées à leur partie antérieure, du nom de la fabrique qui fut chargée pendant quelque temps d’en approvisionner les troupes anglaises aux Indes.
Les résultats obtenus avec les balles Dum-Dum ont engagé à expérimenter d’autres dispositifs; les Anglais ont employé au Soudan une balle creusée, à sa pointe, d’un canal cylindrique où le plomb est à nu; on a essayé des projectiles analogues dont le canal est pourvu d’un tube de cuivre, d’autres dont l’enveloppe complète en avant présente quatre fentes longitudinales antéro-postérieures. Toutes ces dispositions ont pour effet de favoriser la déformation du projectile, l’aplatissement de sa pointe, ce qui revient à augmenter son diamètre. A un certain point de vue, ces balles dum-dumisées et leurs congénères représentent un retour à la période des armes de plus fort calibre, mais avec une aggravation due à leur plus grande vitesse. Elles constituent une sixième période.
Et maintenant nous en voyons poindre une septième,
sur laquelle nous ne possédons pas encore de renseignements suffisants, c’est celle des balles pointues, de la balle S allemande, de la balle D française et d’autres qui sont à. letude en Suisse et ailleurs; ces balles, au lieu de présenter une partie antérieure ogivale, sont pointues; la vitesse initiale de la balle S est de 860 m. au lieu de 620 que possédait l’ancien projectile et la trajectoire est absolument rasante jusqu’à 600 mètres.