‹ Leçons de chirurgie de guerreChapitre 31 sur 43 · ROLE DES DIFFÉRENTES FORMATIONS SANITAIRES · texte numérisé non relu

ROLE DES DIFFÉRENTES FORMATIONS SANITAIRES

Le service sanitaire en campagne se subdivise en trois zones : la première comprend le service sanitaire du corps de troupes et une partie des ambulances, la seconde les hôpitaux de campagne et la troisième lés hôpitaux de l’arrière.

Quelles sont les attributions de chacune de ces zones ?

Première zone. — Sur le champ de bataille et à la place principale de pansement, on doit se borner à relever les blessés et à leur appliquer le pansement protecteur, à immobiliser les fractures et enfin, et cette besogne n’est ni la moindre ni la moins importante, à établir le diagnostic et à trier d’après ses données les blessés en catégories. La première catégorie est formée par les malheureux dont le sort est fatal et certain et pour lesquels la morphine est seule de mise; la deuxième : de ceux pour lesquels une intervention à brève échéance est nécessaire; la troisième :

des blessés graves à surveiller et enfin la quatrième : des blessés assez peu gravement atteints pour pouvoir être évacués immédiatement. Pendant ce triage les chirurgiens muniront les différents blessés soit d’une fiche de diagnostic, soit d’un signe indiquant la catégorie à laquelle ils appartiennent.

Il y a cependant deux genres de blessures qui nécessitent une intervention immédiate et qui ne peut être différée jusqu’au moment où les blessés arriveront à l’hôpital de campagne; ceux-ci seront donc opérés à la place principale de pansement. Je veux parler des plaies atteignant les voies aériennes supérieures et où la trachéotomie est urgente et les blessures des gros vaisseaux avec hémorragie menaçante.

Si les nouveaux projectiles peuvent aussi bien que les anciens produire des lésions de la première catégorie, les hémorragies graves, par contre, ont presque cessé d’être observées; les ligatures immédiates sont actuellement des opérations des plus rares en campagne; pendant la guerre russo-japonaise les blessés russes n’arrivaient presque jamais à l’ambulance munis de garrots ou de tourniquets et en présence d’une hémorragie artérielle les chirurgiens russes se bornaient à tamponner soigneusement et énergiquement la plaie. Nous avons vu du reste combien facilement se fait l’hémostase spontanée, dans les plaies dues aux projectiles réduits, même lorsqu’il s’agit d’artères de gros calibre. Il résulte de ceci que le personnel de la première ligne pourra se consacrer presque uniquement à l’immobilisation des fractures et à l’application du premier pansement ainsi qu’au triage des blessés.

Deuxième zone. — L’hôpital de campagne a un rôle déjà plus complexe et il est outillé de façon à pouvoir exécuter certaines interventions urgentes impossibles sur le champ de bataille même. Les blessés y arrivent en foule

munis de leur étiquette de catégorie. Ceux de la quatrième catégorie seront de suite évacués sur l’arrière puisque leurs blessures sont peu graves; tout au plus quelques pansements seront à vérifier et à assurer.

Pour ceux de la troisième, le diagnostic devra être vérifié et suivant les cas ils seront évacués avec un nouveau pansement ou retenus si l’urgence d’une intervention est reconnue ou si la surveillance nécessaire pour eux est de telle nature que le transport puisse leur être préjudiciable. Enfin ceux de la seconde seront immédiatement soumis au traitement convenable.

Si nous passons en revue les différentes catégories de blessures nous pouvons dire d’avance que les plaies des parties molles, les fractures et les plaies articulaires pourront être évacuées, sauf à rectifier certains pansements et surtout les appareils d’immobilisation et à mettre à part pour être opérées immédiatement les blessures qui seront reconnues infectées et dont la désinfection immédiate s’impose.

Les plaies de poitrine dont le pronostic est maintenant favorable pourront en général être évacuées de la même façon.

Quant aux plaies du crâne, l’enseignement de la guerre du Transvaal a montré que la désinfection immédiate du foyer est nécessaire; après que, pendant quelque temps, on les eut traitées par le pansement protecteur simple, on s’aperçut que, l’infection ayant fait son œuvre, les abcès et la méningite suppurée apparaissaient plus tard; la pratique fut alors changée et la désinfection primitive leur fut appliquée, avec les débridements nécessaires pour poursuivre le trajet et le débarrasser de tous les corps étrangers. C’est donc à l’hôpital de campagne et le plus tôt possible que ces interventions doivent être exécutées.

Les plaies pénétrantes de l’abdomen sont, il faut le dire,

une des pierres d’achoppement de la thérapeutique en campagne. Nous avons vu que par le fait de l’ouverture de la muqueuse l’infection est pour ainsi dire fatale et, dans le cas particulier, infection veut dire péritonite, c’esià-dire complication presque toujours mortelle. Aussi, à part quelques cas particuliers, conmie dans la pratique civile, la logique nous dit que la laparotomie s’impose et que son but doit être de parer aux dangers des hémorragies internes et surtout à ceux de l’effusion du contenu intestinal. C’est ce que pensaient la majorité des chirurgiens anglais appelés à se rendre dans l’Afrique du Sud; tout avait été prévu en vue de traiter les plaies abdominales par la laparotomie immédiate. Les faits montrèrent bien vite que la mortalité des opérés dépassait celle des blessés traités par la temporisation. Ce qui ressort de tout ce qui a été écrit sur ce sujet concorde pour établir qu’un très grand nombre de ces blessés succombent avant d’avoir été relevés, que parmi les autres la péritonite en enlève un grand nombre, mais qu’une assez forte proportion peut guérir sans intervention et que la presque totalité de ceux qui sont soumis à la laparotomie y succombe. Aussi on en revint unanimement à l’abstention et avec raison, puisque le temps perdu à ces opérations de longue durée, l’est en pure perte et peut être dépensé plus utilement pour d’autres blessures. Il y a cependant parmi ces plaies de l’abdomen à mettre à part celles qui menacent la vie par l’hémorragie interne; il est clair que celles-ci ne pourront jamais guérir par la temporisation, que la ligature des vaisseaux lésés s’y impose et que si le diagnostic peut en être fait, si rinstallation s’y prête la laparotomie doit être pratiquée.

A rbôpital de campagne quelques trachéotomies, quelques interventions spéciales pour plaies de la bouche ou du pharynx, quelques cathétérismes ou autres opérations pour plaies vésicales ou uréthrales et quelques régularisa-

lions d’amputations, complètent le programme à remplir.

Donc quelques opérations tout à fait urgentes et surtout la révision des blessures et la désinfection rigoureuse de celles qui se trouvent infectées.

J’ajoute qu’à l’hôpital de campagne les méthodes de pansement ne seront plus uniformisées comme en première ligne, mais grâce au temps et au matériel dont on dispose celles-ci pourront être adaptées aux différentes indications. Il est clair que pour les plaies infectées ce n’est plus le pansement sec qui est de mise, mais que l’indication étant de faciliter l’élimination des matériaux d’infection et le libre écoulement des liquides, c’est le pansement ouvert ou le drainage qui la rempliront et que par conséquent on devra recourir au pansement humide et le recouvrir d’une lame de tissu imperméable.

Troisième zone. Hôpitaux de V arrière. — Nous avons vu la conduite à tenir en première et en seconde ligne et j’ai essayé de vous en tracer le programme en m’inspirant à la fois de la logique des choses et de l’enseignement des dernières campagnes. Il me resterait à déterminer la tâche et le champ d’action de la formation sanitaire de troisième ligne, c’est-à-dire des hôpitaux de l’arrière; cette détermination me paraît superflue puisque ces hôpitaux éloignés du champ de bataille doivent être installés sur le même pied que les hôpitaux civils, munis de l’instrumentation et du matériel que nous sommes habitués à utiliser dans la chirurgie ordinaire; une seule chose diffère, c’est la nature des lésions à traiter; les mêmes principes dirigeants y seront le guide des chirurgiens éclairés par l’expérience de leurs devanciers dans cette chirurgie spéciale des plaies par armes à feu.

L’histoire chirurgicale des dernières guerres a montré avec quels remarquables succès chirurgiens militaires ou civüs ont appliqué au traitement des blessures de guerre

la thérapeutique rationnelle dérivée des découvertes géniales de Pasteur et des travaux patients et persévérants de Lister. Innombrables sont les blessés qui doivent à ces deux bienfaiteurs de rhumanité et aux savants qui ont creusé le sillon commencé par eux leurs membres conservés et bien souvent leur vie même.

Page 1