NÉVRALGIE SCIATIQUE CHEZ LES PHTHISIQUES
devait finir par l'épuiser physiquement; il avait de plus, à l'occasion de l'une d'elles, éprouvé un sinistre financier et de véritables catastrophes de famille, ce qui l'avait déprimé moralement. C'est dans ces conditions qu'il était arrivé à la cinquantaine, c'est-à-dire à cette époque de la vie où la décadence organique s'accentue physiologiquement et où nous voyons, par son fait, survenir la tuberculisation dans la classe pauvre. Car il y a là accumulation de causes tuberculisantes : d'une part, l'ouvrier, plus âgé, est devenu moins robuste et moins habile, et son salaire nécessairement moins rémunérateur; d'autre part, l'alimentation est plus sordide et moins réparatrice, par suite de ce moindre salaire ; mais les dents sont tombées en partie, la mastication est imparfaite, de sorte que, dans cet estomac vieilli, et qui réclamerait des mets d'une élaboration digestive plus facile, arrivent au contraire des aliments grossiers et mal triturés, qui forcent le viscère à une exagération de travail dont il est incapable. D'où s'ensuivent de fréquents désordres gastro-intestinaux. Joignez à cela que la famille s'est accrue, que les besoins sont augmentés et que l'ouvrier, pauvre et vieux, doit parfois partager avec les siens sa nourriture indigeste, ce qui ajoute l'insuffisance dans la quantité à l'insuffisance dans la qualité ; de sorte qu'enfin laphthisie de la cinquantaine est, chez le pauvre, le résultat de la décadence physiologique naturelle, aggravée par l'insuffisance de la réparation alimentaire. Et je ne parle pas de l'insuffisance de l'aération résultant de l'étroitesse du logis, où s'entasse la nuit toute une famille ! Eh bien, si le pauvre devient ainsi tuberculeux vers la cinquantaine, par ses privations, le riche peut le devenir par ses excès ou ses chagrins. C'est ce qui advint à la personne dont je vous parle. En même temps qu'il souffrait de sa sciatique, il se mit à tousser. Je ne trouvai rien à l'auscultation , pratiquée avec d'autant plus de soin que la toux était quinteuse et coqueluchoïde (I), et que je recherchais les moindres indices d'une tuberculisation des sommets pulmonaires ainsi que des ganglions bronchiques chez cet homme qui dépérissait. 11 se guérit à grand'peine de sa névralgie par une cure thermale ;
(i) Voir, lut la valeur diagnostiqué de cette toux, t. il. p. Sî3.
mais, dans l'hiver qui suivit, je constatai enfin des craquements humides au sommet droit, puis au sommet gauche, et le voilà décidément tuberculeux. Il y a un an qu'il tousse et six mois que la tuberculisation s'est enfin révélée par des signes physiques. La maladie marche lentement, parce que le malade s'est décidé à moins travailler et à mieux se soigner; j'ajoute qu'un cautère, placé en permanence au sommet droit de la poitrine, n'est pas indifférent au ralentissement du mal. C'est là un type de tuberculisation apyrétique à longues périodes, qui mettra plusieurs années pour entraîner la mort. Mais ce que je voulais vous en dire, c'est qu'elle a débuté en même temps qu'une sciatique, laquelle se fait sentir, d'ailleurs, de temps à autre à nouveau.
Je viens d'être appelé à voir, avec le docteur Langlois, à "Villemomble, un nouveau cas de sciatique concomitante de tuberculisation pulmonaire initiale. Le malade, âgé de quarantesept ans, est contre-maître dans une grande maison industrielle et quelque peu surmené. Il a une laryngite chronique depuis dix-huit mois. Il y a cinq mois, le 1er avril, qu'il a eu un abcès de la marge de l'anus, lequel s'est ouvert spontanément, en produisant une petite fistule borgne externe, qui a guéri facilement. Le 25 juillet, une violente névralgie sciatique se manifestait à droite, alors que guérissait la fistule, laquelle, d'ailleurs, siégeait du côté opposé à celui où est apparue la névralgie. Or, j'ai trouvé, chez cet homme, qui a maigri de plus de vingt livres depuis trois mois, non seulement de la matité au tiers supérieur du poumon gauche, mais de la respiration saccadée et des craquements secs dans les efforts de toux. Un de ses fils, âgé de treize ans, est atteint d'entéro-péritonite tuberculeuse depuis six mois. Ainsi, la tuberculisation s'est démasquée chez le père à la suite d'une fistule à l'anus et en même temps qu'une névralgie sciatique.
En réalité, je crois que, chez ces deux individus dont je vous parle, qui n'avaient jamais eu de névralgie, les troubles fonctionnels du nerf sciatique (c'est-à-dire au fond la névrilémite ou la névrite) exprimaient du côté du système nerveux la déchéance organique, comme la tuberculisation pulmonaire le faisait — avec une bien autre gravité — du côté de l'appareil respiratoire.
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Vous verrez des tuberculeux très avancés clans leur phthisie souffrir soit dans leurs articulations, soit dans les os, soit dans les muscles des membres inférieurs, soit, enfin, dans la totalité de ceux-ci : c'est Yarthralgie de Beau, la mélalgie de Barbereau. Mien, cependant, ne trahit au dehors ou n'explique ces sensations si pénibles, plus intenses la nuit que le jour, et qui même, par leur violence, peuvent entraver les fonctions locomotrices : il n'y a ni rougeur ni tuméfaction; la douleur varie de la sensation de fatigue excessive à celle de déchirure ou de rupture. Une phthisique de vingt-quatre ans, que j'observais en 1868 avec mon jeune ami Reverdin, nous disait qu'il lui semblait que (i ses os allaient se casser » .
Or, ce que je veux bien indiquer ici, c'est que la mélalgie n'est pas un pur symptôme, mais qu'elle peut aller de la simple douleur sans lésion appréciable (sinon l'irritation probable des cordons postérieurs de la moelle par lluxion pendant la vie, qui peut disparaître après la mort) et se rapprochant alors de la névralgie, elle peut aller, dis-je, de la simple douleur sans lésion appréciable jusqu'à la douleur avec lésions médullaires — myélite ou tuberculisation des cordons postérieurs. C'est ce qui résulte de mes recherches. Voici des faits :
Une jeune lille de vingt-quatre ans, tuberculeuse depuis deux ans, et arrivée à la phthisie depuis plusieurs mois, qui vomit souvent par le fait de la toux, qui a de la fièvre le soir, des sueurs la nuit, de la diarrhée alternant avec la constipation et les chevilles enflées à la fin du jour, souffre, « depuis assez longtemps », de douleurs dans les membres et le long du rachis; la pression est pénible au niveau de la cinquième apophyse épineuse dorsale. Nous trouvons là un point douloureux parfaitement localisé. Indépendamment des souffrances qu'elle éprouve dans les tibias et les genoux, dont la pression est douloureuse, elle souffre dans les doigts des mains. Ces douleurs viennent par accès; les doigts tremblent alors et paraissent à la malade comme paralysés; les douleurs parcourent les bras, mais les muscles ue semblent pas douloureux. 11 existe aux poignets des points douloureux très limités : à gauche sur la Face antérieure du radius, à droite sur le cubitus à sa partie inférieure, au niveau
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du passage de la branche antérieure du nerf cubital ; la pression de ces points y exaspère la douleur. La marche est difficile, mais un examen attentif démontre que la gêne est due à la souffrance et non point à la paralysie (1). La malade voulut quitter le service, et nous ne pûmes ainsi faire l'autopsie.
Il est difficile de ne pas croire qu'ici la douleur rachidienne, avec foyer spécial au niveau de la cinquième apophyse dorsale, ne tenait point sinon à une myélite des cordons postérieurs, au moins à une vive congestion de cette région médullaire. Et ce qui motive l'idée de congestion plutôt que de phlegmasie, c'est que, sous l'influence des douches de vapeur, les douleurs des jambes s'améliorèrent momentanément et que celle du poignet gauche disparut.
Quoi qu'il en soit, voici un fait de simple congestion, avec autopsie : une phthisique de cinquante-six ans, observée par moi à l'Hôtel-Dieu, a depuis quatre mois des douleurs dans tous les membres (supérieurs et inférieurs); elle tousse depuis la même époque. Elle a, au moment où nous l'observons, le 5 juin 1863, une fièvre hectique très ardente, le pouls variant de 112 à 132. Souffle et gargouillement dans la fosse sous-épineuse gauche. Douleurs très vives dans les membres inférieurs et supérieurs ; tremblement des mains. On ne peut toucher les bras et les jambes sans faire souffrir la malade. Douleurs vives à la région cervicale ; œdème cachectique considérable.
La mort a lieu, le 27 juin, par épuisement fébrile, sans que la malade ait jamais eu de diarrhée ni de sueurs très abondantes.
A l'autopsie, nous trouvons les lésions tuberculeuses les plus avancées au sommet du poumon gauche, où se voit, entre autres, une caverne superficielle et très étendue. Infiltration de tout le reste du lobe supérieur; splénisation du lobe inférieur; congestion énorme du lobe supérieur, avec gros tubercules crus disséminés. A la partie supérieure du lobe inférieur, et tout à fait à la surface du poumon, une petite excavation capable de loger une amande. Autour de cette petite caverne, hépatisation rouge
(1) Observation recueillie en 1868 par M. Reverdin.