SOIXANTE-QUATORZIÈME LEÇON
Grossesse et sérumurie. — Justification de la sérumurie. — Preuves expérimentales de l'augmentation de tension vasculaire dans la grossesse. — Glaucome hémorrhagique, anévrysmes miliaires de la rétine et amblyopie chez la femme grosse. — Sécrétion rénale d'après Kiiss. — Réfutation sommaire de l'albuminurie par hypoalbuminose ou par hyperalbuminose (parce qu'on a trop peu d'albumine ou parce qu'on en a trop). — Résumé général.
Messieurs,
Afin de justifier ma doctrine de la pléthore quantitative de la femme grosse et des résultats de cette pléthore agissant sur le rein en particulier, pour y produire la sérumurie avec ses conséquences possibles, l'urinémie et l'éclampsie, c'est-à-dire la typhisation urinémique, j'ai invoqué, dans les leçons qui précèdent, l'opinion traditionnelle des anciens accoucheurs quant à la pléthore générale ; les analogies morbides (quant à la pléthore rénale) de la pléthore pulmonaire et hépatique ; les raisons anatomiques, quant à l'état du cœur et des vaisseaux du système utérin, et les raisons physiologiques, quant à la nécessité d'une plus grande masse de sang pour la nutrition du fœtus.
Mais il s'en faut bien que j'aie épuisé la série de mes arguments : des savants contemporains m'en fournissent d'autres à l'envi, et des plus concordants.
Le docteur A. Mohamed, médecin résidant à l'hôpital des fiévreux de Londres, dans des études sur Yétiologie de la maladie de Bright, a constaté que « l'éclampsie puerpérale et l'albuminurie ont une cause prédisposante dans la haute tension qui existe dans le système artériel pendant la grossesse. » De cette augmentation de la tension résulte « la transsudation au travers du rein des principes cristallisables du sang — (conditions qui constituent ce qu'il appelle la période prèalbuminurique et « sont facilement remédiables » , dit-il) — puis surviennent Yalbuminu-
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rie, suivie d'hydropisie et des symptômes habituels de la maladie de Brightj l'altération des reins et des autres organes excrétoires, produits par une congestion et une forte tension artérielle, d'abord aiguës, puis chroniques; ces altérations sont la desquamation et l'oblitération des tubuli, la dégénérescence graisseuse, la «régression et la rétraction (I). »
Ainsi, M. Mohamed a constaté les deux choses que je vous ai dites exister dans la grossesse, la plus graude tension artérielle et la transsudation du sang à travers le rein. La plus grande tension artérielle lui a été révélée par le sphygmographe ; la transsudation à travers le rein, en premier lieu, des principes cristallisables du sang, il l'a découverte à l'aide de la teinture de gaïac, qui donne alors, versée délicatement dans l'urine, une teinte bleue caractéristique ; et cela lorsqu'on ne peut encore découvrir soit par le microscope, soit par le spectroscope, soit par l'acide nitrique, ni albumine ni globules sanguins.
Eh bien! ce que M. Mohamed a reconnu et signalé pour la totalité du système artériel de la femme grosse, l'augmentation de tension, la pléthore vasculaire, M. Galezowski l'a indirectement constaté sur une portion limitée du système artériel, celle du globe oculaire. Cet habile ophthalmologue a vu chez la femme grosse, et sous l'influence de causes qui, en d'autres conditions physiologiques, n'eussent pas eu de tels résultats, a vu, dis-je, survenir le glaucome hémorrhagique et les anévrysmes miliaircs. Or, ce qui prouve bien le rôle étiologiquede la plus grande tension vasculaire, c'est-à-dire du trop-de-sang dans l'œil de la femme grosse, c'est que le glaucome ne guérissait, malgré le traitement le plus rationnel, qu'après l'accouchement, c'est-à-dire qu'après la décongestion générale de la femme et la décongestion partielle de son œil.
Les faits si intéressants de M. Galezowski, et les réflexions dont il les accompagne, prouvent trop en Faveur de la thrsc que je soutiens, pour que je ne vous les cite pas sommairement.
Quant au rôle, de la grossesse sur la production de ces accidents, M. Galezowski n'en doute guère : « Sous l'influence d'une
(1) Actes de la Société royale de médecine et de chirurgie de Londres, séance du 1 ', avril 1 S 7 ', .
cause prédisposante générale, telle que la gestation ou de toute autre nature, dit-il, j'ai vu se produire des symptômes glaucomateux des plus graves, avec des apoplexies de la chambre antérieure et du corps vitré, qui ne cédèrent définitivement qu'après V accouchement.
Voici d'ailleurs ces faits :
Dans un premier cas, M. Galezowski cite le fait d'une jeune femme de vingt-quatre ans, qui, au cinquième mois de sa grossesse, avait reçu le 5 février un coup de parapluie sur l'œil gauche. Le même jour, l'œil se trouble, mais à la suite d'un bain de pieds sinapisé cet accident disparaît. Huit jours après, l'œil se trouble de nouveau et de fortes douleurs de tête se font sentir.
Yingt jours après l'accident, M. Galezowski constate les symptômes suivants : œil dur et présentant tous les signes du glaucome : injection périkératique et scléroticale par suite de l'engorgement des gros vaisseaux ; pupille dilatée et immobile ; hyphéma très prononcé et trouble dans le corps vitré ; douleurs névralgiques périorbitaires des plus violentes, périodiques; vue très troublée, la malade peut distinguer à peine avec le n° 7.
M. Galezowski prescrit l'application de quatre sangsues derrière l'oreille, lesquelles produisent du soulagement. Huit jours plus tard, de nouvelles douleurs nécessitent une nouvelle application de sangsues.
Un mois après, vers le milieu de mars, non seulement l'hyphéma n'a pas diminué, mais toute la chambre antérieure est remplie de sang. M. Galezowski pratique alors la paracentèse et évacue une partie du sang et de l'humeur aqueuse. Soulagement immédiat, mais vers la fin de la même semaine les accidents se renouvellent avec une excessive violence, et un nouvel épanchement se forme. Nouvelle paracentèse. Et c'est ainsi que dans l'espace de trois semaines M. Galezowski pratique quatre fois cette opération.
La pommade de morphine ne calmait pas les douleurs, et il n'y avait que les compresses avec extrait de jusquiame et d'opium qui pussent amener un soulagement rapide.
Au commencement du mois de mai, la malade distinguait à