MÉLANCOLIE, URÉE MOINDRE ET REFROIDISSEMENT
Chez une femme de mon service, atteinte de mélancolie confirmée, qui restait tout le jour immobile dans son lit, dont les yeux étaient fixes, les pupilles dilatées, le visage amaigri, la peau froide et sèche, se desquamant comme après une fièvre éruptivc ; qui ne mangeait et ne buvait que parce qu'on l'y forçait, qui souillait son lit et restait indifférente à cette excessive malpropreté ; chez cette femme, dont la respiration était considérablement faible et ralentie, il y avait, simultanément à ce minimum de contractions musculaires et d'inspirations, un minimum de production d'urée et de température axillaire. Ainsi, nous avions chaque jour, avec cette immobilité persistante et 13 à 14 inspirations par minute, 8S,6 d'urée par jour et 36°, 4 dans l'aisselle (le chiffre du pouls étant de 76). Or, voici que cette femme fut prise d'érysipèle de la face; eh bien, sous l'influence de la fièvre, l'immobilité restant la môme comme l'état psychique, la respiration ayant un peu moins que doublé de fréquence (s'élevant de 44 à 20 par minute), le pouls ayant monté de 76 à 108, 112, 120, le chiffre de l'urée s'éleva progressivement, par jour, de 8&,6 à !4g,8, 23^,5, 32s,7, et la température de 36°,4 à 37*,4, 38°,4, le matin. Puis, la fièvre ayant cessé, le nombre des inspirations et des pulsations redevint ce qu'il était auparavant (13 inspirations et 76 pulsations par minute), et le chiffre de l'urée quotidienne comme de la température axillaire fit de môme (8^,6 et 36°, 4) ; le chiffre de l'urée tomba môme plus bas au bout de quelques jours, à 7s, 6.
Voici d'ailleurs une partie de ce tableau résumé :
Température.
Pouls.
Respiration.
Urée.
avril
Érysipèle naissant.. .
SO
Erysipèle étendu. . .
Érysipèle intense. . .
Érysipèle décroissant .
Il .7
nution dos mouvements respiratoires, L'amoindrissement du chiffre de L'urée,
rabaissement corrélatif de la température et la tuberculisalion terminale.
A partir du 23 avril, l'érysipèle est complètement guéri ; la mélancolie reste la même. Du 30 avril au H mai, le chiffre de l'urée tomba de 8^,6 à 7S,6 par jour, la température restant à 36°, 4 (pouls à 76 et respiration à 13).
On voit chez cette femme, d'un côté, le parallélisme entre la production de l'urée et celle de la chaleur; on y voit, d'un autre côté, que, de par l'autophagisme involontaire de l'état de fièvre, la production de l'urée était plus considérable que de par l'hétérophagisme de l'apyrexie : la fièvre avait forcé cet organisme de mélancolique à des échanges moléculaires qu'il refusait d'accomplir dans l'état d'apyrexie, et sous la seule influence de perturbations psychiques. Vous noterez, d'ailleurs, que, si la fièvre avait triomphé de l'inertie organique, elle n'avait pas vaincu l'inertie morale, la mélancolie ayant persisté pendant la durée de l'érysipèle : le physique seul avait été dompté.
En résumé, un certain degré de chaleur, 37 degrés dans l'aisselle en moyenne, étant l'expression même de la vie normale chez l'homme, une température plus basse sera l'expression d'une vitalité réduite au minimum et l'indice d'un grand péril actuel, ainsi que d'une mort probable et prochaine.