INANITIATION SPONTANEE ET REFROIDISSEMENT
On observe encore les basses températures dans la convalescence des maladies aiguës, et vous savez que rien ne ressemble plus à un vieillard qu'un convalescent dans ce cas : sa voix est cassée, ses cheveux tombent, etc. ; or on observe à fortiori ces basses températures dans la vieillesse; chez les sujets faibles, souffreteux ; chez ceux qui sont soumis à une alimentation restreinte.
Voici, par exemple, un cas où, sous la multiple et funeste influence de la spoliation par un kyste ovarique abondamment sécréteur, d'une péritonite consécutive à laponction de ce kyste, d'hémorrhagies utérines, delà vieillesse, puis de Yinanitiation, la température axillaire tomba graduellement de 38 degrés (température de la péritonite) à 35°, 8, puis à 35 degrés, pour n'être plus que de 33°, 8 le dernier jour de la vie — et cela malgré la fréquence du pouls, lequel était d'ailleurs d'une extrême petitesse.
Il s'agit d'une femme de soixante-treize ans, entrée le 13 novembre 1870 à l'hôpital de la Pitié pour un kyste ovarique multiloculaire déjà ponctionné deux fois.
Le 11 janvier, en raison des troubles que la tumeur apporte dans les fonctions respiratoire et digeslive, on pratique de nouveau la ponction (c'était la troisième fois), et l'on retire 6 litres de liquide transparent, un peu visqueux.
Dans la soirée, la malade est prise de frissons et de douleurs abdominales, qui augmentent rapidement d'intensité et deviennent bientôt extrêmement vives ; la moindre pression sur l'abdomen arrache des cris à la malade. Presque aussitôt des vomissements se montrent et se renouvellent cinq ou six fois ; d'abord
considérable des deux substances, qui étaient confondues, pâles, jaunâtres. Le rein droit offrait les mêmes lésions, à un degré encore plus avancé : il ne pesait que -<i grammes. » Dans un second cas, la température, à 33°,7 la vrille de la mort, descendu encore dans celte même journée à 31°,6, puis à :'.l0;s une douzaine d'heures avant la mort. A l'autopsie, on trouva « les lésions rénales iépondant au troisième degré des néphrites parenchymateuses ". Les urines ne contenaient que 13 .'.s d'urée pour 1000, ou la moitié environ de la proportion normale M. Bourneville termine cette première partie de son travail par les conclusions suivantes : • i- L'urémie B'aooompagne d'un abaisse menl considérable de la température; 2° oel anal sèment s'aocuse de plus en plus à mesure que la maladie s'approche d'une terminaison fatale; :;■ aussitôt après la mort, rabaissement thermométrique atteinl son maximum. »
muqueux et incolores, ils deviennent bientôt verdâtres, porracés et très pénibles. La péritonite n'est pas douteuse.
On applique quinze sangsues sur le ventre.
Le 12 janvier, la malade est dans une prostration profonde; les traits sont fortement altérés, le pouls est petit, dépressible, fréquent (124 pulsations). La température est modérément élevée : 38 degrés. Cependant l'état local s'est évidemment amélioré; l'abdomen, encore tendu, douloureux, supporte mieux les pressions légères ; les vomissements ont cessé.
En outre, il s'est écoulé par le vagin une certaine quantité de sang pendant la nuit. (La malade raconte alors que dans ces derniers temps elle a eu plusieurs mélrorrhagies, peu abondantes d'ailleurs.)
Peu à peu les symptômes inflammatoires s'apaisent; la fièvre tombe, la sensibilité du ventre diminue, les douleurs spontanées disparaissent. Mais cette femme, qui est vieille, atteinte depuis longtemps d'une affection qui troublait mécaniquement et d'une manière permanente l'hématose et la digestion, débilitée par des métrorrhagies antérieures, et peut-être même par la nature de la tumeur ovarique; cette femme, disons-nous, ne devait pas supporter impunément un tel ébranlement de son organisme.
En effet, après l'amélioration, on ne voit pas les forces se relever, ni l'appétit renaître ; au contraire, les aliments et surtout la viande sont l'objet d'une répugnance insurmontable.
Le 9, la quantité d'aliments diminue encore; à peine chaque jour un verre de lait et un peu de vin sucré. Ne doutant pas que la température soit abaissée par ce régime d'inanition, je fais prendre alors, matin et soif, la température axillaire, et voici le résultat :
9 février.
T. A., matin. .
Soir.
Le 12 février, les extrémités se refroidissent; la température périphérique suit du reste, dans une certaine mesure, les variations de la température ambiante. Le pouls est petit, fréquent : 100 pulsations.
INAN1TIATI0N SPONTANEE ET REFROIDISSEMENT. 853
12 février. T. A., matin. 35°, 6; T. périphérique. 32^3; T. A., soir. 35°,3
13 — T. A., — 36°,0; T. périphérique. 33o,2; T. A., soir. 35°, 5
Pouls. . . . 104.
14 — T. A., matin. 3o°,6; T. périphérique. 33o,2 ; T. A., soir. 35°,3
Pouls. ... 98.
13 — T. A. , matin. 35°,6; T. périphérique. 20°,7; T. A., soir. 35°,2
Pouls. . . . 104.
16 — T. A., matin. 35°,1; T.'périphérique. 22°;0; T. A., soir. 35°, 2
Pouls. . . . 100.
La prostration des forces est de plus en plus marquée ; la malade ne peut plus se mouvoir dans son lit ; la voix est presque complètement éteinte.
17 février. T. A., matin. 35°,0 ; T. périphérique. 20°,2 ; T. A. soir. 35°, l
Pouls. . . . 108.
Respiration. . A4.
18 — T. A., matin. 35°, 0; T. périphérique. 22°,0; T. A., soir. 34°,8
Pouls. . . . 106.
La faiblesse est à son comble ; l'alimentation est devenue complètement nulle.
19 février. T. A., matin. 35°, 0; T. périphérique. 22°, 6; T. A., soir. 34°, 9
Pouls. . . . 110, à peine perceptible.
20 — T. A., matin. 34°, 8; T. périphérique. 21°, 5 ; T. A., soir. 34°,9
Pouls. . . . 112.
21 — T. A., matin. 34°,6; T. périphérique. 24°, 2; T. A., soir. 34°, 2
Pouls. . . . 120.
22 — T. A., matin. 34», 2; T. périphérique. 24°,4; T. A., soir. 33°, 8
Pouls. . . . 130, presque insensible.
La malade succombe dans le cours de la journée du 23.
A l'autopsie, on trouve les traces de la péritonite consécutive à la ponction. — Les anses intestinales sont agglomérées et présentent extérieurement une coloration rougeâtre ou brunâtre. — Les adhérences qui les unissent entre elles sont peu anciennes et se déchirent facilement. Les tuniques sont légèrement épaissies. — L'épiploon est épaissi et forme une masse qui adhère à l'intestin et à la poche kystique qui remplissait l'abdomen. — Les intestins adhèrent également à cette masse, et les adhérences de celle-ci avec la poche kystique, l'intestin et le mésentère, sont plus anciennes et plus difficiles à détacher en certains points.
(On conçoit que ces adhérences péritonéalcs aient pour leur
part matériellement entrave les fonctions digestives et contribué ainsi indirectement à l'abaissement consécutif de la température.)
Le foie était un peu gras et les reins intacts, mais anémiés comme le reste des organes.
Quant à la tumeur de l'ovaire, c'était une masse très volumineuse qui remplissait la presque totalité de la cavité abdominale, et était divisée en loges nombreuses contenant plusieurs litres de liquide grisâtre, floconneux, purulent dans certaines d'entre elles, couleur chocolat au lait dans certaines autres, sanguinolent ailleurs, fibrineux, glutineux dans d'autres encore, le tout avec parois fortement vascularisées. (On comprend que la reproduction aussi abondante de ce liquide, produit à la fois de sécrétion, de suppuration et d'hémorrhagie, ait fortement contribué à l'affaiblissement si considérable.)
L'utérus était peu volumineux, il ne présentait que quelques arborisations vasculaires très nettes de sa membrane muqueuse (1).
Les températures basses s'observent surtout le matin (mais parfois plus basses encore le soir, comme nous venons de le voir chez notre malade au kyste ovarique, où la température du soir était de 0°,3 à 0°,5 plus faible que le matin), dans toutes les maladies chroniques qui ne sont pas accompagnées de fièvre, où le corps se trouve dans un état plus ou moins prononcé de marasme, et où les phénomènes de nutrition sont peu actifs : ainsi, dans la tuberculose lente, les épanchements pleurétiques chroniques, la cirrhose du foie, la maladie de Bright, certains cas de diabète (2).
On observe enfin ces basses températures chez les aliénés mélancoliques, dont il est de règle de voir la température tomber au-dessous de la normale ; ce qui se conçoit, dit le docteur Ladé, « en considérant le peu de mouvement qu'ils se donnent et le peu d'activité de leurs fonctions digestives, leur pouls petit et rare et leur respiration peu fréquente » (3).
(1) Observation recueillie par M. le docteur Hutinel et M. Sainton.
(2) Ladé, De la température du corps dans les maladies (1866, Genève), p. 28.
(3) Voir plus haut, p. 141 et suiv., les rapports qui existent entre la dirai-