AIR RUMINE ET TUBERCULISATION
menlait son hôte, propriétaire du villnge, et manifestait l'espoir que ses voisins l'imiteraient, celui-ei répondit qu'il avait cru bien faire en construisant de bonnes maisons où ses tenanciers seraient à l'abri des intempéries de l'air, mais que, chose étrange, elles s'étaient montrées plus malsaines que les misérables huttes qu'elles avaient remplacées. Leurs habitants étaient beaucoup plus fiévreux et maladifs que ceux des cabanes du voisinage. Examinant de près, afin de découvrir la raison de cette étrangeté, Bennet s'aperçut que ces cottages si bien construits, où l'air ne pouvait entrer que par les portes et les fenêtres, avaient de doubles portes, et que toutes les fenêtres en avaient été clouées par leurs habitants, de sorte qu'on ne les ouvrait jamais. « Je ne doute pas, dit Bennet, que tout le mal ne vînt de cette occlusion trop parfaite et de l'absence de ventilation. Dans leurs misérables huttes d'autrefois, si l'eau du ciel pénétrait, ainsi du moins faisait l'air pur. »
A l'appui, réminent et judicieux médecin anglais cite les faits racontés par le professeur Hind, du Canada, dans un intéressant ouvrage sur le Labrador. La phthisie est à peu près inconnue aux habitants de ce pays désolé, bien qu'ils y vivent à l'aventure dans ses plaines et sur ses montagnes, sous des huttes faites de branches de sapin, imparfaitement recouvertes de peaux et plus ou moins ouvertes de toutes parts à l'air extérieur, et bien qu'ils soient exposés périodiquement à la famine, ainsi qu'à toutes sortes d'épreuves. Or, quand ces mêmes indigènes descendent jusqu'au ileuve Saint-Laurent pour prendre part aux pêches qui s'y l'ont, ils habitent des maisons bien bâties, et, étant grasse* nient payes, se nourrissent largement} cependant la plupart, dans l'espace d'un an ou deux, deviennent phthisiques et meurent misérablement. <(Je suis persuadé, ajoute Bennet, que la principale cause du développement de la phthisie dans ces conditions est que ces pauvres gens vivent alors dans l'atmosphère viciée de demeures trop bien closes ; et qu'il en est ainsi, sans
aucun doute, de son développement dans nos villes i ..
Je suis absolument de l'avis de Bennet, en ajoutant toutefois
(i) Bennet, op. ci'/., p, H de l'édition anglaise, p. 19 de L'édition fi
qu'il n'y a pas seulement là l'influence incontestable et néfaste d'un air vicié, d'autant plus malfaisant que les sauvages du Labrador sont accoutumés à un air plus pur ; mais qu'il s'associe à cette première cause de déchéance organique la séquestration relative chez des gens de plein air, la sédentarité chez des gens à vie extérieure, et l'alcoolisme brochant sur le tout.
Quant à l'air du Labrador, sa pureté est si grande qu'un médecin de Québec, dit Mac Gormac, envoyait hiverner ses phthisiques en plein Labrador, et que là, grâce à une vie active et passée au dehors, ils retrouvaient la force et la santé. C'est ce qu'on fait, et avec le même résultat, à l'autre extrémité du diamètre terrestre, sur les hauts plateaux de l'Asie centrale, dans les steppes de la Tartarie indépendante, où l'air est si pur qu'il « enivre et produit même dans l'origine un véritable enchantement (1). »
La kibitka ou tente du Tartare kirghise n'est pas mieux close que la hutte du sauvage du Labrador et, comme lui, il ne sait pas ce qu'est la phthisie; c'est là qu'il couche, sans souci des courants d'airs ; le reste du jour, il le passe au dehors, la plupart du temps à cheval, mangeant de la viande et buvant du koumys. « Cette boisson contient tant d'éléments nutritifs que l'usage en est prescrit aux poitrinaires, dit Zaleski ; les malades qui vont se soumettre à cette cure, au milieu des Kirghises et en suivant le même régime qu'eux, c'est-à-dire en respirant l'air des steppes, en mangeant de la viande sans pain, en montant à cheval et en se donnant beaucoup d'exercice, reprennent bientôt de l'embonpoint et regagnent leurs forces (°2). »
Remarquez, je vous prie, d'une part, cet ensemble de conditions : air pur et qui n'a pas été déjà respiré, nourriture fortement animalisée, lait fermenté, c'est-à-dire additionné d'alcool, équitation et exercice musculaire; et, d'autre part, ce résultat : absence de phthisie ou amélioration de celle-ci. C'est que l'hygiène du Kirghise présente la réunion de ce que, dans la suite des temps, l'observation la plus attentive a reconnu valoir le
(1) Br. Zaleski, la Vie des steppes kirghises. In-folio, 1865, p.
(2) /cf., ibid., p. 11.