ENCORE LA DYSPNÉE CARDIAQUE
alors est de donner du fer; mais non pas d'une façon brutale ni pharmaceutique, qui n'est ordinairement pas supportée : prescrivez-le comme vous le fournit la nature, sous forme d'eaux minérales naturelles. Celles de Bussang, et surtout d'Orezza, seront très bien tolérées. Cette dernière a en outre l'avantage d'être acidulé et de stimuler l'estomac par son gaz acide carbonique.
Mais s'il y a de l'œdème des extrémités inférieures, des bourses ou des grandes lèvres, des parois abdominales, etc., et s'il faut que vous agissiez, au moins ne le faites que très prudemment.
Et d'abord il y a des pratiques que vous devrez formellement éviter. En premier lieu, vous n'emploierez pas la compression des membres. Ce moyen — très irrationnel, puisqu'il tend à faire rentrer dans la circulation une sérosité dont le système vasculaire s'était débarrassé par trop-pleins et qu'il va nécessairement créer une augmentation de pression en quelque point de la canalisation cardio-vasculaire, et surtout du côté de la circulation de l'hématose — ce moyen, je l'ai vu essayer à la clinique de Trousseau, sur la recommandation d'un médecin allemand, qui banda lui-même les jambes du malade. Il ne les banda que trop bien. Vingt-quatre heures plus tard, le malade, en proie à une dyspnée graduellement progressive, avait une apoplexie pulmonaire qui donna naissance elle-même à une pleurésie suraiguë. Cette pleurésie eut lieu sans perforation du poumon, ainsi que le démontra le liquide purement séreux obtenu par la thoracocentèse, que je dus pratiquer. Vous pensez bien qu'on se hâta de débander les jambes du malade.
Pour combattre l'œdème, Trousseau eut recours chez ce même individu à un moyen qui réussit très bien, et que cependant je ne vais mentionner que pour vous le déconseiller. Il consiste à provoquer un eczéma artificiel sur les jambes, à l'aide d'onctions faites avec de l'huile de croton tiglium, à la dose de 30 grammes chaque jour, trois à quatre jours de suite. Le malade doit rester jour et nuit dans un fauteuil, les jambes pendantes. Dans les cas heureux, aubout de trois jours environ de ces onctions, il en résul le f une éruption vésiculeuse, d'où s'écoule bientôt une abondante sérosité, chaque vésicule donnantconlinuellementissue à une gouLtelette de liquide séreux. L'écoulement ne cesse qu'avec l'œdème,
et il est tel ordinairement que le malade mouille de trois à quatre draps par vingt-quatre heures. Les jambes se sèchent d'abord, puis les cuisses, les bourses, et enfin le ventre. Chez le malade dont je vous parle, tout œdème avait disparu quatre jours après le début do l'eczéma, et les petites plaies qui étaient résultées de celui-ci se cicatrisèrent rapidement. Comme Trousseau, j'ai eu des succès ; mais je me hâte d'ajouter qu'il est des cas malheureux, où j'ai vu la vésicule devenir plaie, la plaie devenir ulci rfi et l'ulcère devenir sphacèle. L'aspect de la jambe était alors hideux; un écoulement sanieux et fétide s'établissait; le malade était pris de frisson, de délire ; sa figure s'altérait, puis il mourait par le fait évident du traitement. Ces infortunes thérapeutiques m'en ont complètement dégoûté.
Cependant l'histoire de cette médication ne manque pas d'intérêt. Trousseau comptait parmi ses nombreux amis le romancier Roger de Beauvoir, qui semblait arrivé à la période cachectique des affections du cœur; il était infiltré de partout et se mourait d'asphyxie dans le fauteuil qu'il ne quittait plus. Dans ces conditions désespérées, Trousseau pensa à provoquer artificiellement ce qu'il avait vu produire spontanément un très grand avantage, à savoir, un eczéma suintant des membres inférieurs. 11 réalisa aussitôt sa pensée de la façon que je vous ai dite. Les choses marchèrent à tel point à souhait, que l'anasarque disparut, que la dyspnée fit de môme, et que Roger de Beauvoir survécut pendant plus de- dix ans à cette agonie cardiaque conjurée.
Au fond, la seule chose qui soit à faire contre l'œdème des extrémités, ce sont les piqûres, je ne dis pas les scarifications. Celles-ci, même pratiquées à l'aide 'd'une lancette très effilée, peuvent provoquer le sphacèle d'une peau qui ne demande qu à tomber en gangrène. Je l'ai vue survenir à la suite seulement de piqûres d'aiguille faites sur un prépuce énormément distendu et hâter la terminaison funeste. Soyez donc extrêmement réserves dans vos pratiques sur cette peau si peu tolérante. Ne le soyez pas moins dans le nombre de vos piqûres. Etant interne de M. Cruveilhier, ce savant maître me prescrivit de faire des mouchetures dans un cas d'anasarque considérable, sans me mettre en gardf d'ailleurs contre un accident qui m'était inconnu. J'en fis cerUi-