CENT DEUXIÈME LEÇON
Les traitements des typlioïdiqucs.
Périls de la médication réfrigérante par la méthode de Brand dans la fièvre typhoïde.
Accidents immédiats : refroidissement jusqu'à la mort; syncopes; hémorrliagies multiples. — Accidents consécutifs : pneumonies lobaires; pleurésies; péricardites. — .4ccic/eHfc tardifs: douleurs atroces ; escharres; nécroses. ;
Messieurs,
L'idéal du médecin est de guérir ou tout au moins de soulager — mais son idéal doit être surtout de ne pas nuire, primo non nocere ; c'est un aphorisme, — de sens commun sino^ d'Hippocrate.
A ce dernier point de vue, la médecine idéale est celle qui ne fait rien : l'expectation. Et cependant elle peut nuire ; mais « par omission ». Il en est une autre qui nuit, elle, par a commission » : c'est celle qui pêche par excès de zèle, et qui, voulant bien faire, fait mal.
En présence d'un péril morbide extrême, le « pas de zèle » de i Talleyrand ressemble trop au « pas de creur » ; et le médecin i redevient alors trop facilement « gent-du-monde ». Il veut agir, j pressé non moins par son bon naturel que par son entourage. . De là tant d'efforts téméraires. En face de l'incendie peut-on li garder son sang-froid 1 Le feu est à la maison (je veux dire « dans «i l'organisme »), et l'on ne veut pas faire la part du feu (je veux >j dire « de la lièvre »).
A tout prix, il faut l'éteindre : directement par l'eau ou indi- -j rectement par la sape. La sape, ici, c'est l'antipyrèse par les rai- -! crobicides. — J'aime encore mieux l'eau froide.
ACCIDENTS IMM15DIATS PAR LES BAINS FROTOS. 255
Ce n'est pas à dire qu'elle soiL inodensive; nous Talions bien voir ; mais l'offense est ici d'ordre physique et non point toxique; la matière vivante a élc brutalisée, non empoisonnée; elle reste intacte — et c'est une consolation.
Cette brutalité de l'eau froide (ses partisans l'appellent euphéniiquement « rigueur ». — «La médication a été appliquée < dans toute sa rigueur», disent-ils couramment; laquelle riu,ueur ne va pas sans quelque résistance de la part des malades, les infortunés!), cette brutalité de l'eau froide est-elle au moins i;lori(iée par le résultat? Nullement, car la mortalité du fait de la dothiénentérie n'en est pas anjioindrie ; nous l'avons vu.
« Mais le péril n'est pas constant et les accidents sont rares, » ubjecte-t-on comme excuse.
Rares ! il suffit qu'il y en ail pour que l'on rejette une médication systématique, aveuglément appliquée à tous les cas de dothiénentérie, alors qu'elle ne convient qu'à quelques-uns d'entre eux; nous le verrons bientôt. D'ailleurs n'y eût-il qu'un accident sur cent baignés, cet accident est imputable au médecin que n'innocentent pas les quatre-vingt-dix-neuf autres cas : une victime sur cent, c'est trop pour une médication.
En fait, le traitement de la fièvre typhoïde par les bains froids systématisés produit des' accidents immédiats et des accidents consécutifs : les accidents consécutifs sont les uns prochains, et les autres plus ou moins tardifs; mais il est facile, malgré réloignement, de rattacher ces accidents à leur cause incontestable.
r Les accidents immédiats sont l'hypothermie, ou, en français, le refroidissement trop complètement obtenu. Dans ces cas, il est difficile de réchauQ"er le malade ; j'ai cité le fait d'undothiénenl^rique qui, à la sortie du bain froid, n'avait plus que 35", 6, dans le rectum et qui mourut ultérieurement avec une énorme escbarre au sacrum et de l'œdème aux membres inférieurs.
Ce fait d'une escharre au sacrum je l'ai observé, pour ma nart, chez une malade que la gravité des accidents nerveux de i dothiénentérie m'avait porté à traiter par les bains froids. Apres le quatrième bain, les a(;cidents graves furent conjurés, mais la peau, frappée d'inertie par le froid, sespliacéla ultérieu-
25G LES TYPHOIDIQUES.
rement, et la malade succomba, dans la convalescence, patcette sorte de gelure. Cette femme, guérie de ses accidents nerveux, et guérie par l'eau froide, ne pouvait plus se réchauffer: ses membres inférieurs, jambes et pieds, restaient froids; et cette atonie nervoso-vasculaire, jointe à l'action physique de la compression, finit par déterminer, en pleine convalescence, alors que cette malade mangeait, digérait et était guérie de sa dothiénentérie, une gangrène de la peau de la région sacrée, puis des muscles sous-jacents, puis du sacrum lui-môme et la malade succomba, quoi qu'on pût faire, avec la plus hideuse plaie que j'aie jamais vue ; et cela, je ne saurais trop le répéter, non pas dans la période aiguë de la maladie, mais alors que celle-ci n'existait plus.
Un accident bien autrement redoutable, c'est la syncope, soit par une action directe sur le myocarde malade, soit par une action directe sur le bulbe et indirecte sur le cœur. J'ai cité, en 1877, des cas de mort par syncope dans le bain et dès le premier bain; — deux autres cas de mort par syncope observés dans un hôpital d'Avignon et signalés par le docteur Liebermann ; — un quatrième cas de syncope mortelle, observé à Lyon même, à l'hôpital, chez une femme de trente-cinq ans, atteinte de fièvre typhoïde d'une moyenne intensité et plongée pour la septième fois dans un bain froid ; au bout de cinq minutes d'immersion, elle est prise, tout à coup, d'une syncope qui la tua en quelques instants, et avant qu'on ait pu la retirer du milieu refroidissant. « L'autopsie, faite avec le plus grand soin, ne révéla aucune lésion spéciale. Il n'y avait pas de dégénérescence du myocarde. »
On met dans l'eau froide un malade, on en retire un cadavre !
Ces syncopes, d'ailleurs, sont signalées par M. Humbert Mollière lui-même. Ainsi il mentionne le fait d'une femme de vingtcinq ans chez laquelle, à Lyon, on dut cesser l'emploi des bains par suite des syncopes qui survenaient dès qu'on la levait ; comme aussi celui d'une jeune fille qui avait des menaces de syncopes dans le bain, et que, pour cette raison, on dut traiter par l'antipyrine (1).
Et d'ailleurs, à Paris, à l'hôpital Lariboisière, la mort survint,
(1) H. MoUifre, Cinq années de traitement de la fièvre typhoïde. Lyon, 1888.