GUÉRISON
M. le docteur Sabaiihez, de Perpignan, vient de publier, dans la Gazette des hôpitaux, une observation très intéressante, au point de vue du traitement de la rage, que nous pouvons résumer ainsi :
M. G... (François), âgé de quarante-deux ans, aperçoit, en chassant, le 11 août dernier, un chien dont une patte était prise dans un piège à renard. L'animal, en le voyant approcher, manifeste sa joie en remuant la queue et en léchant la main de son libérateur. Mais, en voulant délier le lacet, M. G... touche la patte blessée et endolorie de l'animal. Celui-ci, inconsciemment, mord M. G... à la partie interne de l'avant-bras gauche, au-dessus du poignet. On abat le chien immédiatement et on envoie sa tête au laboratoire Pasteur. Cette tète arrive putréfiée et ne peut servir aux expériences.
Malgré toutes les apparences de l'état de santé de l'animal, on conseille à M. G... d'aller à Paris pour suivre le traitement de Pasteur. Le traitement dura dix-sept jours.
Très fatigué, M. G... revient chez lui trois jours après la dernière inoculation, le b septembre. Le lendemain, il accuse des symptômes rabiques alarmants :
(( Faiblesse extrême, céphalalgie frontale et occipitale très intense, insomnie opiniâtre, les courts moments de sommeil qui se produisent sont brusquement interrompus par des cauchemars affreux, des visions terrifiantes, des apparitions menaçantes, sensation de constriction douloureuse à l'épigastre qui s'exagère par instants et provoque des accès très pénibles d'angoisse précordiale; de loin en loin, forte inspiration lente, pénible; très vives douleurs au niveau des articulations temporomaxillaires. Bouche sèche, langue tremblante, recouverte d'un enduit jaune très épais, haleine fétide, ventre ballonné, quelques éructations, selles fétides par les lavements ; la déglutition se fait très bien. La
PIÈCKS JUSTIFICATIVES,
lempéralurc aNillairc csl de 37 degrés, le pouls à bS. Les sclérotiques sonl jaunes; il existe de la pholophobie très accenluée, du myosis, de la diplopic à dislance. Le nialadc est Irisle, peiné de son état, mais convaincu de sa gucrison prochaine. »
[mmédiatemenl, MM. les docteurs Sabarthez et Marill adressent à M. Pasteur le télégramme suivant : « G..., récemment traité, atteint faiblessegénérale, céphalalgie, insomnie, photophobie, paralysie lèvres, trismus, accès. Quel pronostic? Quel traitement? »
M. Pasteur répond le jour môme : « Issue Catale, inévitable; faites injections de morphine. »
Nos confrères instituent le traitement suivant : Sudation par tous les moyens, chloral et bromure de potassium à hautes doses, bromhydrate de quinine, pas de bruit, pas de lumière.
Sous l'influence de ce traitement, les symptômes rabiquesne tardent pas à s'amender. On en informe M. Pasteur, qui répond: «Espérez encore, peut-ôtre hystérie et non rage; évitez remèdes violents et énergiques. »
MM. Sabarthez et Marill continuent néanmoins à donner leurs soins les plus dévoués à leur malade, en recourant aux agents thérapeutiques mentionnés ci-dessus. Ils sont assez heureux pour constater, le 10 octobre, que tous les symptômes rabiques n'existent plus et que l'état général du malade leur permet d'affirmer la guérison dans un délai rapproché.
Nous regrettons de ne pouvoir reproduire les savantes considérations cliniques de nos deux confrères sur lesquelles ils étabhssent clairement leur diagnostic de rage confirmée. Ils répondent à toutes les objections que pourra soulever la publication du fait observé.
« Et, ajoutent-ils, si l'on nous objecte les dix mille inoculations déjà pratiquées à l'institut Pasteur, sans qu'aucun accident consécutif ait encore été signalé, nous répondrons que les mordus, soignés à l'Institut, ne sont presque jamais suivis au delà, et, si nous en jugeons par ce qui se passe dans notre département, on ne s'enquiert que très rarement de leur état lorsqu'ils sont rentrés dans leur famille, et que les effets tardifs du traitement restent, le plus souvent, inconnus ou passent inaperçus. Qui se serait préoccupé de notre malade, si nous n'avions pris l'initiative de donner de ses nouvelles ? Nous connaissons un cas de mort survenue huit jours après le traitement Pasteur, à la suite d'accidents nerveux, dont la pathogénic serait très intéressante à établir; on n'en a jamais rien su à l'Institut. »
Quant aux conclusions formulées par MM. les docteurs Sabarthez et Marill, elles portent principalement sur la non-innocuilé des inoculations pastorienncs.
Nos confrères considèrent dans le cas de M. G..., comme péremptoirement démontré : 1° que le chieil n'était pas enragé; 2° que les acci-
PIÈCES JUSTIFICATIVES
dents a'élaient pas hystériques; 3» qu'ils étaient réellement rabiques.
Leur avis est, d'ailleurs, partagé par deux autres confrères, qui ont observé le malade avec eux, MM. les docteurs Jaubert et Parahy.
Docteur Dupody, In Moniteur de l'hygiène publique, 15 décembre 1891.
A la suite de l'observation de son malade, le docteur Sabarthez a eu la patience de rechercher les cas de rage humaine, de 1880à 1890, dans le département des Pyrénées-Orientales.
STATISTIQUE DES CAS DE RAGE HUMAINE OBSERVÉS DAKS LE DÉPARTEMENT DES PYRÉNÉES-ORIENTALES DE 1880 A 1890.