FIÈVRES GASTRIQUES ET DOTHIÉNENTÉRIE
La fièvre typhoïde a donc éclaté au milieu d'une constitution médicale antérieure. L'auteur de ce mémoire, M. Aubert, ajoute : « Ces types morbides apparaissant simultanément dans un milieu soumis aux mêmes conditions hygiéniques et présentant, en outre, un groupe de symptômes communs, susceptibles défaire naître des erreurs de diagnostic, du moins dès le début de leur apparition, paraissent sous la dépendance d'un même « génie épidémique », variable dans ses effets, suivant l'intensité delà cause et le degré de réceptivité ou de réaction de l'individu. » On ne peut pas mieux dire !
Voici les conditions hygiéniques des soldats ; il est difficile de les supposer plus parfaites :
« Autour de la caserne existent des prairies ou des champs destinés à la culture maraîchère, mais en aucun point nous ne trouvons de cause appréciable d'insalubrité; enfin, en bordure de la porte principale de la caserne se trouve une large route qui sépare le casernement du champ de Mars. Quant aux égouts qui desservent la caserne et qui ne reçoivent que l'eau des bornesfontaines, les eaux pluviales ou ménagères, ils sont parfaitement construits en maçonnerie, et ils vont déverser leur contenu dans Tégout collecteur de la ville, situé sur la face est de la caserne et en dehors des murs de clôture de cette dernière.
« D'ailleurs, les regards de l'égout de la caserne sont munis de cloches hydrauliques qui sont nettoyées fréquemment, de sorte que ces orifices ne laissent pas pénétrer d'émanations putrides dans l'intérieur de la cour du quartier. Nous terminerons cette description du casernement en disant que deux fosses fixes, étanches, reçoivent les déjections des hommes ; l'une d'elles est placée en bordure de la caserne et au côté nord, l'autre également en bordure et à l'ouest ; en un mot, les deux latrines occupent deux angles de la caserne et sont séparées des habitations par une distance de 15 à 20 mètres. Hâtons-nous d'ajouter que ces locaux sont toujours tenus dans le plus grand état de propreté, qu'ils sont lavés à grande eau deux fois par jour et désinfectés régulièrement plusieurs fois par semaine à l'aide du sulfate de fer. Les baquets de propreté sont goudronnés, ainsi que la paroi intérieure des murs qui entrent dans la construction de ces la-
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trines qui, du reste, seront remplacées dans un avenir prochain par des tinettes mobiles. »
Vous remarquerez que celte épidémie de fièvre typhoïde s'e-st développée en décembre et janvier, c'est-à-dire i cette période de l'année signalée par M. Besnier dans ses statistiques (1).
Cependant, une commission, nommée par le préfet de l'Ain, a voulu savoir si « l'eau » bue par les soldats et les habitants n'était pas « la cause de l'épidémie » .
On recueillit de cette eau, prise en plusieurs endroits et elle fut envoyée à un bactériologue de Paris; or, voici textuellement la conclusion de ce médecin : « L'analyse microbiologique des différents échantillons des eaux de Bourg, que j'ai faite et répétée plusieurs fois, ne m'a montré dans aucun d'eux la présence du bacille typhique. Je ne crois pas que, dans ces échantillons recueillis à la date du 19 décembre, il y ait des microbes de la fièvre typhoïde. Je n'ai pas trouvé non plus certains microbes qui ne sont pas ceux de la fièvre typhoïde, mais qui existent en grand nombre dans les eaux de matières fécales (2). »
Il est difficile d'être plus explicite : ni microbe typhique, ni même microbe habituel des matières fécales dans l'eau bue par les soldats ; et cependant, épidémie de fièvre typhoïde chez ces soldats.
Si l'on avait trouvé dans cette eau les bacilles des matières fécales, on aurait pu attribuer l'épidémie typhoïdique à leur présence, car il résulte de recherches récentes faites à Lyon, par les docteurs Rodet et Roux, que le bacille d'iîlberth ne serait autre que le bacillus coli ço?nm«n2s,que tout le monde possède dans son intestin. Ce sont donc les matières fécales qui sont dangereuses et non ce fameux bacille ; les Grecs avaient trouvé cela avant nous ; ne disaient^ils pas que les matières fécales étaient xiv.a, « choses mauvaises » ? C'est même pour cette raison que nous les rejetons loin de nous et qu'il est malsain de les trouver dans l'eau de sa boisson,
Or, comme il n'y avait pas môme dans l'eau de boisson des soldats les bacilles banaux des excréments, et qu'il y eut, nonob-
(1) Voir la leçon précédente, p. 180.
(2) Aubcrt, Relation d'une épidémie de fièvre typhoïde à Bourg. 1S90, p. 8 et g.
ANALYSIilS DACTliRlOLOGIQUES DISCORDANTES. 191
stanl, épidémie Lyphoïdique che» ces soldats, il faut bien rapporter cette épidémie à d'autres causes qu'à l'eau de la boisson- Lesquelles causes sont l'influence saisonnière et peut-être aussi le surmenage et le séjour prolongé dans les chambres surchauffées de la caserne pendant les temps froids.
Pour surcroît de preuves, l'analyse chimique de ces mômes eaux de Bourg, faite par un autre bactcriologue de Paris (1), a montré « qu'elles pouvaient être considérées comme excellentes : il n'y a rencontré aucun germe qui fût analogue au ba' cille typhique ».
En même temps que ces deux baçtériologues, un troisième fit, au Val-de-Grâco, des analyses de l'eau de la caserne, et il y trouva non seulement le bacillus coli communis, le 21 janvier, mais encore le bacille d'Eberth, le 12 février. Enfin le 18 février, il n'y rencontrait plus de bacilles suspects (2).
Ainsi trois hommes compétents analysent en même temps la même eau : deux n'y trouvent aucun bacille malfaisant (l'un d'eux conclut même à « l'excellence de cette eau »); un troisième y trouve tout le contraire, et, plus tard, il n'y trouve plus rien 1 !
Gela fait songer à ce que Koch, au congrès de Berlin, a dit du bacille supposé typhoïdique ou de ses simili-bacilles (3).
Il n'y a rien d'étonnant, d'ailleurs, à ce qu'il y ait eu, dans le même moment, dans la même ville et sous les mêmes influences extérieures, 22 cas de fièvre typhoïde sur la population d'un régiment, et o2 cas sur la population d'une ville; il y a là une affaire de proportion arithmétique. Ce qui est indéniable, c'est que cette petite épidémie s'est développée en décembre et janvier. Si bonne envie que j'en aie, me faudra-t-il donc admettre que tout à coup, dans ces mois néfastes de décembre et de janvier, à Bourg comme à Paris et même à Amiens (4), l'eau est polluée et ebertiphore non moins que typhoïgène. Et encore si j'admets ces choses (peu admissibles), voici que je me trouve en pré-
(1) Aubort, op. cit., p. 11.
(a) Aubert, op, cit., p. 9 et Ig.
(3) Voir ces paroles de Koch, à la leçon précédente, p. 182,
(4) Voir la leçon précédente, p, 180.
sence des examens conlradicLoires des baclériologues les plus autorisés.
■Alors je ne sais plus.
Ou plutôt je me vois réduit à invoquer de nouveau l'influence saisonnière, et à répéter, après tant d'autres éminents médecins, que c'est elle qui a provoqué cette épidémie de Bourg; qu'elle a déterminé dans la population urbaine et chez des soldats fatigués, surmenés, la fièvre typhoïde, comme, en d'autres circonstances, elle détermine la grippe, la diphthérie (1).
En réalité, c'est nous-mêmes qui faisons nos maladies et en individualisons les formes.
En soutenant ces idées, je suis, je l'avoue, un pécheur impénitent, car, dès 1859, dans ma thèse de doctorat, j'ébauchais cette doctrine des séries morbides, à propos de quelques cas de diphthérie. J'ai vu ces séries réalisées dans une même famille. Ainsi, j'ai observé un douanier qui, ayant pris froid, fut atteint d'une angine simple, fébrile, mais légère; cet homme était mai'ié àune cuisinière. Rentré chez lui, il était guéri au bout de quarante-huit heures. Quelques jours après, sa femme présentait une angine plus grave, avec exsudât abondant, la véritable angine couenneuse. On ne prit aucune précaution, cette angine couenneuse simple ne paraissant pas contagieuse. La maîtresse de la maison avait un enfant de deux ans, chétif, maladif, soigné par cettefemme, qui l'aimait beaucoup, l'embrassait. Quelques jours après, l'enfant était atteint, à son tour, d'une angine couenneuse infectieuse, avec exsudât énorme. Il eut ensuite le croup et mourut malgré la trachéotomie que je lui pratiquai. Le médecin de la famille avait ramené l'enfant en voiture de Montlignon à Paris; ce médecin était vieux, fatigué, atteint de trachéite. Deux jours après la trachéotomie faite à l'enfant, il eut une angine avec exsudât considérable, énormes ganglions. Il se rassurait, pensant, en raison de la blancheur de l'exsudat, que l'angine
(1) Voici qu'en 1890 c'est la même chose :
« La fièvre typhoïde, qui avait été remarquablement rare pendant toute la durée de l'année, présente, depuis deux semaines, des chiffres un peu moins faibles (24, et, pendant la semaine précédente, 21). » (Bertillon, Statistique municipale de Paris, 21 octobre 1890.)
Ce n'est que le commencement de l'endémo-épidémie (25 octobre 1890).