MÉDICATION RÉFRIGÉRANTE PAR L'EAU FROIDE
mon tour et ne tardai pas à présenter des symptômes inquiétants. Je me traitai d'abord par les vomitifs, une préparation antimoniale et le quinquina; le tout sans succès.
« Ayant remarqué que lorsque j'étais sur le pont, je me trouvais d'autant mieux que l'air était « plus frais », je résolus d'essayer sur moi-môme ce que j'avais désiré faire sur d'autres fébrioitants. En conséquence, le cinquième jour de ma fièvre, je quittai mon lit, montai sur le pont, me dépouillai de tous mes vêtements et me fis jeter sur le corps trois seaux {tliree buckets) d'eau de mer froide. Le choc fut intense, mais j'éprouvai un soulagement immédiat : le mal de tête et les autres symptômes s'amendèrent aussitôt et il survint une légère diaphorèse. Mais le soir, comme les mêmes symptômes fébriles reparurent, je revins au même moyen, qui fut suivi du même bienfait. Le lendemain, je n'avais plus de fièvre, mais un certain malaise dans les membres inférieurs. J'employai néanmoins l'eau froide deux fois de nouveau. Le surlendemain, tout symptôme avait disparu : mais, pour éviter une rechute, je me fis faire encore deux affusions froides.
« Un passager qui présenta des symptômes analogues aux miens, et qui n'avait éprouvé aucun soulagement par la méthode ordinaire, eut le désir d'essayer les affusions froides, et guérit heureusement par cette médication. »
C'est après avoir lu ces deux observations que le docteur Currie se résolut à suivre cette pratique, et il l'appliqua, à partir du 9 décembre 1786, à l'hôpital de Liverpool, dans une épidémie de fièvre contagieuse {contagions fever).
Ainsi Currie avait été précédé par Wright; mais Wrightl'avait été lui-même, en 1737, par de Hahn, de fireslau. CommeWright, c'est sur lui-même que le docteur de Hahn, malade, expérimenta sa méthode; comme Wright, c'est pour avoir soigné des malades atteints de « fièvre contagieuse » que de Hahn tomba malade lui-même. Le septième jour de sa fièvre, de Hahn atteint des symptômes les plus graves, se fit faire des lotions froides à l'éponge, se fit exposer à l'air froid, en maintenant les fenêtres ouvertes, et se fit coucher dans un lit frais, en changeant de lit, comme de linge de corps, matin et soir.
LES TYPHOIDIQUES.
Ainsi «eau froide», «air IVoid», « linge de corps et de lit froid », c'était la médication réfrigérante sous toutes les formes possibles, la médication réfrigérante à la troisième puissance.
Currie avait donc eu des précurseurs, mais lui seul eut le mérite (si c'en est un) de «systématiser» et de formuler les principes de la médication réfrigérante; je dis bien : « réfrigérante » et non pas antifébrile ou antiphlogistique.
Le but formel de Currie était d'employer un « refrigerating remedy »; son agent était l'eau froide; son mode d'application, l'affusion ; et sa doctrine non de traiter la fièvre, mais de refroidir le fiévreux.
Inventeur de génie, Currie avait bien vu que sa médication ne refroidissait pas seulement, mais agissait sur l'organisme en le tonifiant ; que son action n'était pas seulement physique, mais dynamique.
Il était donc bien supérieur à, Brand sur ce point comme sur tant d'autres. Voici, d'ailleurs, textuellement, ce qu'il dit de cette médication : a L'affusion froide doit être considérée comme douée d'un pouvoir fortifiant {invigorating power)-, pouvoir qui, par le stimulus soudain, général et puissant qu'il communique à l'organisme, détruit le resserrement morbide delà peau, et, rétablissant l'équilibre des actions organiques, s'oppose à l'accumulation de la chaleur morbide. »
Ce que je veux retenir de ce passage, dont la dernière partie est quelque peu vague, c'est que Currie a très bien vu l'action tonifiante du froid sur l'organisme du fiévi'eux. C'est dans cet ordre d'idées qu'il appliqua d'abord sa méthode au traitement des fièvres continues.
Currie, très satisfait, pour ne pas dire enthousiasmé, des résultats qu'il obtenait dans les fièvres typhiques, généralisa sa médication et résolut de l'appliquer à d'autres maladies fébriles. Et il employa en efl'et l'eau froide en affusion dans la variole, môme confluente, dans la rougeole (cette maladie catarrhale avec éruption) et dans la scarlatine. Il eut vraisemblablement des accidents, car il en vint peu à peu à modifier sa médication; parfois alors il employa l'eau tiède et môme l'eau chaude.
Il a soin de faire remarquer — car il se servait du thermo-
MÉDICATION RÉFRIGÉRANTE PAR LliAU FROIDE. 285
nièlre —qu'il employait les allusions chaudes lorsque le malade ne pouvait pas résistot- aux affusions froides, mais, alors encore, les affusions chaudes étaient au-dessous de la température du malade. Une chose curieuse et oh se révèle l'esprit du systématique exclusif, c'est qu'il était mécontent de voir d'autres médecins recourir aux lotions; il voulait qu'on n'employât que les affusions, assurément beaucoup plus énergiques. Enfin, Currie a conseillé les affusions, même dans la grippe, maladie essentiellement caLarrhale des voies respiratoires.
Currie a donc imaginé réellement la médication réfrigérante, et c'est pour refroidir les fiévreux qu'il l'employait, diminuant ainsi, disait-il, « les mouvements et l'action vasculaires ». A cent ans de distance, sa doctrine de la chaleur fébrile était celle de M. Marey, d'après lequel cette chaleur est le résultat du frottement du sang contre les parois des vaisseaux. Currie voulait donc diminuer l'action vasculo-nerveuse par le froid.
Sa pensée était si bien de faire de la « médication réfrigérante » qu'il passe en revue les médications à l'aide desquelles on pouvait obtenir « un abaissement de température n . Il compare alors la médication réfrigérante par l'eau froide, successivement à la médication réfrigérante par les vomUifs, à la médication réfrigérante par les sudorifiques, et enfin à la médication réfrigérante par la saignée.
Currie fait remarquer, aussitôt et avec juste raison, que la médication réfrigérante par les vomitifs, en particulier par l'émétique, est une médication violente qui, dès la première administration de l'émétique, réalise certainement ce qu'on veut réaliser, c'est-à-dire un abaissement de la température, mais que cet abaissement de la température est accompagné d'un collapsus des forces qui rend cette médication quelque peu dangereuse. Il fait observer d'ailleurs que si l'on obtient un premier bienfait, c'est-à-dire un abaissement de température par l'émétique, on ne peut pas répéter indéfiniment l'administration du médicament sans danger pour l'organisme vivant. Rien n'est plus vrai. Currie se hâte d'ajouter que, si l'on voulait employer la médication vomitive, il serait préférable de choisir l'ipéca, qui déprime moins les forces.
236 LES TYPHOIDIOUES.
D'autre part, dit-il, la médication réfrigérante par les sndol'ifiques déprime également les forces; par conséquent, elle aussi, ne diminue la température qu'en diminuant la vitalité.
Gurrie a fait plus encore : il a étudié la question du refroidissement thérapeutique par la saignée et, chose presque héroïque, il l'a étudiée sur lui-môme.
Un jour qu'il était pris d'une fièvre très intense, il se fit saigner, et pendant que coulait le sang, il tenait ù la main la boule d'un thermomètre, regardant ce que devenait la température de la paume de sa main. Il constata qu'à mesure que son sang coulait, la colonne de mercure s'abaissait;... puis, à un moment, il ne vit plus rien... le fait est qu'il se trouvait mal; il n'en tenait pas moins toujours la boule du thermomètre, et il constatait, quand il fut revenu à lui, qu'on lui avait retiré 500 grammes de sang et que la température de sa main avait baissé de dû degrés Fahrenheit (de 38°,3 à 28o,3).
Voici textuellement ce qu'il dit à ce sujet : « La saignée est un remède plus réfrigérant encore [a still more refrigerating 7'emedy), et ne semble utile dans la fièvre que lorsqu'il produit cet efi"et [when it 'produces this effect). La saignée opère sans doute par la soudaine diminution de l'action vasculaire. Jel'ai si rarement employée dans les fièvres continues que je ne peux pas dire quelle est son action dans ces maladies ; mais dans la fièvre inflammatoire et spécialement dans celle qui s'accompagne d'une inflammation des poumons, j'ai souvent observé la rapide diminution de la chaleur, à mesure que le sang s'écoule. »
Ainsi, la saignée abaisse la température presque immédiatement, comme le fait le tartre stibié, comme le fait l'eau froide; seulement, celle-ci a cet avantage considérable, que le malade est, en sortant du bain ou de l'affusion, ce qu'il était auparavant; on ne lui a rien retiré et, surtout, on ne Ta pas empoisonné. Donc, de toutes les médications systématiques, qui sont toutes mauvaises (parce qu'elles sont systématiques), après celle par l'expectation (qui est la moins mauvaise, parce que « ne faisant rien » au malade, elle ne lui fait pas de mal et lui permet
au moins de guérir tout seul s'il peut), après rexpectation
vient la médication par l'eau froide qui, « ne donnant rien au