VINGT-HUITIEME LEÇON
MjJk CONTAGION ET LE TRAITEMENT DU CHOLÉRA.
Le choléra eu Amérique. — Il y a été probablement apporté par les émigrants. — Compte rendu du docteur Jackson. — Caractère contagieux de la maladie.
Épidémie indienne de 1842. — Le choléra en Europe pendant les années 1847 et 18d8.
Traitement du choléra par l'acétate de plomb et l'opium. — Traitement par le calomel, «^ Mode d'administration de Tacétate de plomb.
Messieurs,
Jusqu'ici nous avons étudié la marche du choléra dans l'ancien continent; nous avons maintenant à le suivre dans le nouveau monde.
« Le 8 juin 1832, la maladie éclata à Québec, dans les hôtelleries et les tavernes du Cul-de-sac. C'est un quartier malpropre, bas, mal aéré, refuge d émigrants de la classe la plus infime, de marins, et d'une foule d'individus à la vie déréglée (1). »
Ainsi, l'apparition du choléra à Québec a exactement coïncidé avee l'époque où les émigrés anglais envahirent cette ville; voici des détails qui démontrent la possibilité de celte voie d'importatiot).
La lettre suivante, adressée au président du conseil de santé do Liverpool par le chirurgien du brick anglais le Brutus (2), nous annonce (jue le choléra s'est développé dans l'équipage huit jours après qu'on avait quitté les eaux de la Mersey, et que cet événement avait décidé le capitaine à revenir en arrière. D'après l'état joint à cette lettre, il paraît que du 27 mai, jour où le premier cas s'est manifesté à bord, jusqu'au 13 juin, jour de la rentrée du bâtiment à Liverpool, 117 personnes avaient été frappées par la maladie; il y avait eu 81 cas de mort et 20 guérisons.
u J'éprouve un profond sentiment de tristesse en face du devoir p»'- » nible qui m'est imposé; mais je ne dois pas tarder plus longtemps à » vous informer de l'épidémie cruelle qui a éclaté à bord du brick an- )i glais le Brutus, parti de Liverpool pour Québec avec 330 passagers. ») C'est le 23 mai, huit jours après notre départ, que la maladie se révé- » lait parmi nous. Elle attaquait d'abord dans toute la plénitude de
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» la santé un koinine robuste, âgé de vîngt-ciaq ans; les symptômes » étaient très nets, les spasmes d'une violence peu ordinaire. Grâce à un i> traitement convenable, ce malade guérit. Le choléra frappait ensuite » une vieille femme âgée de soixante ans, qu*il tuait en dix heures. Puis » il continua à se prolonger, malgré tous nos efforts, jusqu'à la nuit du » samedi 2 juin, pendant laquelle nous eûmes beaucoup à souffrir » d'une grosse mer et d'un temps brumeux et sombre ; la maladie fit » alors de tels progrès, que le dimanche nous fûmes obligés de faire 1) voile pour Liverpool ; plusieurs matelots avaient été atteints pendant )) la nuit, et nous en avions déjà perdu plusieurs la semaine précédente. » Il est impossible de dépeindre lés scènes horribles dont nous avons été » témoins les 3, ^ et 5 juin : partout des malades, partout des mourants » qui n'avaient pas même de couvertures. Le 6, le temps était meilleur; » dès lors le choléra devint moins sévère, et le nombre des victimes » alla décroissant. W. W. Thompson, m
Le 10 juin 1832, l'épidémie entre à Montréal ; et là, comme à Québec, elle sévit aussitôt avec toute la violence de la peste. J'emprunte au docteurs. Jackson, secrétaire du conseil de santé de Philadelphie, des détails pleins d'intérêt sur la route que le tléau a suivie à travers IWmérique du Nord (1). M. Jackson est anticontagionnisle; cela ressort clairement de sa narration, sur laquelle je me réserve de vous présenter quelques observations. Il est à remarquer que les médecins d'Amérique ont dépassé de beaucoup leurs confrères d'Europe au point de vue de la statistique. Dans toutes les grandes villes, ils ont enregistré avec soin les progrès de l'épidémie par semaines, par mois et par années, le nombre des morts, celui des guérisons, et ces tableaux ont été publiés avec une régularité, avec un soin qui nous sont totalement inconnus. Vous pourrez saisir dans l'exposé du docteur Jackson quelques-uns des résultats de cette précieuse habitude.
« En voyant le grand nombre d'émigrés anglais et irlandais qui arrivèrent à cette époque à Québec et à Montréal, on a pensé tout d'abord que c'étaient eux qui avaient transporté le choléra à travers l'Atlantique. Toutefois, un examen plus rigoureux des circonstances qui ont accompagné le début de l'épidémie dans ces deux villes renverse cette hypothèse. 11 n'y a pas eu ici importation. Les é:nigranls et les Canadiens pauvres furent atteints simultanément; or la plupart des émigrants étaient dans des conditions éminemment favorables au déve-
(I) Choiera Gazette. (L'Auteur.)
loppeiijcnt (le la maladie; il en était de même des Canadiens, aussi en ont-ils été les premières victimes.
» il existe deux voies de communication entre Québec et Montréal, et les villes des États-Unis : Tune passe par le fleuve Richelieu, le lac Cliamplaiu et le canal du Nord, pour aboutir à Troy et à Albany; l'autre conduit par le Saint-Laurent au lac Ontario, puis à Buffalo, et par le canal Erié rejoint Rochester et Albany. 11 était tout simple de croire que le choléra passerait du Canada aux Etats-Unis par Tune de ces routes. Sur la première beaucoup d'émigrants ont été frappés, mais ils n'ont p^s communiqué la maladie. L'épidémie a montré au contraire une prédilection décidée pour les bords du Saint-Laurent; elle a successivement envahi les villes et les villages riverains, puis gagnant le lac Ontario, elle est arrivée jusqu'au lac Erié.
» Or, tandis que l'attention était ainsi dirigée sur les contrées du nord et de l'ouest qu'on croyait immédiatement menacées, voilà que le choléra éclate inopinément dans la ville de New-York.
» C'est le 2^ juin, dit-on, qu'il révéla pour la première fois son existence, en frappant un citoyen indigène qui demeurait à l'angle des rues de Gold et de Frankfort; quatre personnes demeurant dans Cherrystreet furent atteintes presque aussitôt après. C'étaient des émigrants irlandais qui étaient arrivés à Québec pendant l'automne de 1831, et qui avaient résidé à Albany jusqu'au mois de mai suivant; alors ils étaient venus à New- York.
» Le 27 juin, le choléra se manifesta dans l'hospice de Bellevue, à trois milles environ de la ville. La première personne atteinte fut une femme âgée qui n'avait pas quitté l'établissement depuis trois ans, qui n'avait reçu depuis un mois aucune visite, et qui n'avait eu aucune communication avecla ville. Il y eut bientôt plusieurs autres malades dans la maison ; l'épidémie y atteignit son maximum le 1 1 juillet et disparut le /* août, w Dans la ville de New-York, le choléra présenta également son maximum le 11 juillet; à partir de ce jour il commença à décroître d'une façon très marquée.
» Entre le développement de l'épidémie à Québec et ton apparition à New-York, il s'est écoulé seize jours (trois jours plus tard elle sévissait dans l'hospice de Bellevue) ; or la distance entre ces deux villes est de U50 milles (1).
» Il importe de remarquer que toutes les villes intermédiaires du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Ecosse, des Etats du Maine, de Massachusetts et de Khode-Island sont restées entièrement indemnes ;
(1) 720 kilouiplres.
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et aujourd'hui même, à rexcepllon de Providence, de New-PorI et de Boston, elles n'ont point été visitées par le choléra.
» A Boston, il a marché plus lentement que dans le Canada on à New-York. Le premier cas bien certain a eu lieu le mardi 5 juillet. Ce jour-là un homme du nom de Husgrove, qui demeurait dans la cave d'une maison de Filbert-street, près de Schuylkill-Firth-street, était pris des symptômes d*un choléra grave. Cet homme était récemment arrivé de la prison de New Jersey, et il avait la diarrhée depuis deui ou trois semaines, lorsqu'il fut pris du choléra. Il mourait le samedi suivant. La seconde victime fut un nègre qui résidait dans Saint-John- Street, Northern Libertics, au-dessus de Callow-Hill. Il avait travaillé à bord d'un vaisseau arrivant d'Angleterre, qui était à l'ancre au quai de Pratt. Il fut atteint dans la nuit du mardi 9 juillet; le vendredi il était mort. Cet homme était très sobre; il n'avait pas eu de symptômes prémonitoires.
» Jusqu'au dimanche i/!i juillet il n'y eut pas de nouveaux cas: ce jour-là deux femmes qui occupaient ensemble une chambre dans une maison de Coate's-slreet, succombèrent à la forme la plus terrible de la maladie. Toutes deux étaient d'une grande régularité de vie, mais elles avaient une santé un peu faible. Le mari de l'une de ces malheureuses était arrivé de New- York le samedi 7 juillet, fort alarmé de la présence du choléra. Il tomba malade le lendemain, et mourut le vendredi suivant. Le samedi, sa veuve se sentait mal à l'aise, et sans demander l'avis d'un médecin, elle prit le soir seize grains (O'^'jOG) de calomel. Immédiatement après, elle avait des vomissements et des selles incoercibles, et cette nuit même elle tombait dans le collapsus; le dimanche soir elle était morte. Le matin de ce jour, la mère du mari se plaignit d'être incommodée, mais elle ne présentait pas de symptômes bien marqués. Comme elle avait passé la nuit à veiller avec sa belle-fille, elle attribua son indisposition à la fatigue. Elle sortit néanmoins de la maison pour s'acquitter de quelques commissions, mais lorqu'elle fut rentrée, on la fil couclier par précaution, et on lui fit prendre une petite dose d'opium. Il était alors huit heures du matin. Le docteur Schott arrivait une heure après, et trouvait la malade gisant à terre; elle avait eu d'abondantes selles liquides, semblables à de l'eau de riz, et elle était alors dans le collapsus le plus complet ; elle mourut le soir même. Tels ont été les seuls faits dans lesquels on fut autorisé à mettre en cause la contagion. Le même jour, une femme d'origine française, âgée d'environ cinquante ans et qui avait une vie très sobre, tombait sous les coups de la maladie. Cette femme, nui demeurait dans Kensincrton. en haut
CHOLÉHA.
de Wgst-slreet, ii'élait pas sortie de sa maUoQ depuis trois semaines ; et cette maison, entourée de jardins potagers, était complètement isolée. Depuis le vendredi cette dame avait de la diarrhée; elle s'était mise à la diète, mais elle n'avait pris aucun médicament. Le lendemain la maladie devenait mortelle.
D 11 n'y eut plus ensuite que trois ou quatre personnes atteintes dans (lifférenls quartiers, tels que Kensington, Northern Liherties etSouthwark, jusqu'au 37 et au 28 Juillet ; alors l'épidémie se développa dans toute sa violence, et le nombre dos malades augmenta tous tes jours. Elle atteignit son summun les 5, 6 et 7 août; puis elle commença à décliner, et aujourd'hui elle semble complètement éteinte.
D Si nous rapportons au 27 ou au 26 juillet l'invasion du choléra à Philadelphie, nous verrons qu'il s'était écoulé une période de vingt-cinq jours depuis sou arrivée à New-Yorli. La distance qui sépare ces deux cités est, en ligne droite, de 90 milles (I ).
u Le tableau comparatif de la population de ces différentes villes, du nombre des malades et du ciiifTre des décès, donne lieu à des résultats intéressants, et permet d'apprécier avec exactitude la manière d'être de l'épidémie.
BArPORT