HÉMOPTYSIES ET TUBERCULISATION PULMONAIRE
femmes sur ce point, c'est de purger ou de faire vomir une femme enceinte, — et cela dans la crainte d'une fausse couche. Entre nous, c'est là une question de prudence et de sauve-garde toutes personnelles ; car si la femme avorte à la suite des efforts de la défécation ou du vomissement ainsi provoqué , la res* ponsabilité du médecin s'y trouve engagée et sa réputation trop souvent compromise ; mais ce n'est pas là de la science, car la femme qui avorte ainsi était de celles qui ont une fausse couche pour avoir éternué ou levé les bras seulement. Quant au vomissement, il ne saurait guère être mis en cause, puisqu'il est le phénomène prémonitoire au début de la plupart des grossesses ; ce qui ne les empêche point d'aller à bien ; et qu'enfin, dans les cas de vomissements incoercibles, la vie est plutôt compromise que la gestation.
Quoi qu'il en soit,' voicî les faits : la malade du n« 40 a rejeté par hémoptysie un quart de crachoir de sang plusieurs jours de suite. J'ai commencé par lui faire donner 2 grammes d'extrait de ratanhia dans un julep ; remède aussi inefficace que classique, mais que j'avais le droit d'employer à la suite et à l'exemple de tant d'autres.
L'impuissance du ratanhia nous étant bien démontrée, je fis alors administrer un vomitif à dose élevée (3 grammes de poudre d'ipécacuanha, à prendre en trois fois à dix minutes d'intervalle), en chargeant M. Diday, élève très-instruit du service, d'en surveiller l'action. La malade a vomi abondamment ; dans les efforts du vomissement, elle n'a pas même perdu de sang ; peu après, elle a rejeté un seul crachat sanglant, et c'est là tout. Depuis lors, l'hémoptysie est arrêtée : la mère et l'enfant se portent bien. Or, messieurs, si j'ai employé ce traitement doublement révolutionnaire et qui a si bien réussi (doublement révolutionnaire, en ce sens que rien n'est plus contraire à la tradition que de donner un vomitif à l'individu qui vomit du sang, et que la chose est bien plus* étrange encore s'il s'agit d'une femme enceinte); si, dis-je, j'ai employé ce traitement, je ne l'ai pas fait sans garants : c'est appuyé de l'autorité de StoU et de Trousseau, et, oserai-je vous le dire? c'est fort de mon expérience personnelle que j'ai cru devoir agir ainsi. Vous savez maintenant le résultat.
788 LES HÉMÛPTYSIQUES.
Vous savez que 3 grammes d'ipécacuanha, administrés ven* dredi, avaient brusquement arrêté l'hémoptysie, jusque-là rebelle, de la malade du n° 20. Or voici que dimanche sou mari est venu voir cette femme, et qu'en raison de Témotion qu'elle en éprouva, l'hémoptysie reparut. Elle se reproduisit encore au moment de la visite du soir et une troisième fois dans la nuit. Le lendemain matin, j'engageai la religieuse à renouveler Tadministration du vomitif s'il y avait un nouveau vomissement de sang dans la journée; mais l'hémoptysie en est restée là. J'en conclus que l'influence médicatrice de l'ipéca, un moment suspendue par une vive émotion, est de nouveau triomphante.
Je crois donc avoir fait ici une bonne action thérapeutique, el néanmoins je saisis cette occasion pour vous donner quelques conseils pratiques de diplomatie médicale. A l'hôpital, nous ne relevons que de nous-mêmes, de la science* et de la conscience ; mais en dehors de l'hôpital, c'est tout autre chose. En ville, le médecin doit trop souvent courber la tête devant la puissance mensongère de l'opinion publique. Supposez donc un cas comme celui-ci, et que la tuberculisation, latente à ce point jusque-là qu'il fallait tout le flair d'un médecin exercé pour en dépister la présence, se traduise bientôt par des signes évidents même pour le vulgaire, on pourra bien alors accuser votre médication d'être la cause des accidents, précisément parce que cette médication est encore inusitée. Commencez donc, en pareil cas, par administrer les hémostatiques ordinaires, et ne parlez de vomitif que quand l'impuissance des prétendus hémostatiques aura été dûment constatée; et encore, avant d'administrer ce vomitif, ayez soin de vous autoriser de la présence d'un ou de deux confrères, dont vous ferez ainsi les complices scientifiques de votre bonne action.
De tout ce que je vous ai dit jusqu'ici, il résulte que l'hémoptysie peut survenir en dehors de la tuberculisation pulmonaire, soit par suite d'une affection du cœur, soit par le fait seul de la grossesse, soit aussi comme phénomène supplémentaire d'une menstruation dévoyée ou imparfaite, etc. Or, par un hasard asseï singulier, j'ai revu hier la dame dont je vous ai parlé et qui a son afi'ection cardiaque pour avoir eu un torticolis rhumatismal et