‹ Lecons de clinique medicale, Volume 1Chapitre 220 sur 254 · TRENTE-SIXIEME LEÇON · texte numérisé non relu

TRENTE-SIXIEME LEÇON

Toute médication est indirecte, même celle qui semble topique. — C'est trèsindirectement que la médication éméto-cathartique arrête une hémorrhagie. — Que le vomitif produit la nausée ; que la nausée provoque la contracture des petits vaisseaux, et que la contracture des petits vaisseaux arrête Thémorrhagie comme la phlegmasie; ce qui est le contro^timulisme.

Nous avons encore employé la médication vomitive chei d'autres hémoptysiques du service, et avec le môme succès ; entre autres, chez le malade du n® 32 de la salle Saint- Paul, qui présenta cette intéressante particularité que son hémoptysie avait été infructueusement traitée par un autre médecin à Taide de la médication hémostatique ordinaire.

Ce jeune homme, &gé de vingt et un ans, était entré dans notre service pour une tuberculisation pulmonaire datant de trois mois environ. Deux mois avant son entrée, il avait eu une première hémoptysie survenue à la suite de danses exagérées, et le lendemain une seconde était survenue après une rixe. Ces deux hémoptysies, qui avaient consisté chacune dans le rejet d'un verre de sang environ, s'étaient spontanément arrêtées. A l'entrée du malade, il y avait des craquements secs et humides, de la respiration soufflante, de la matité et de la dureté à la percussion. Ces signes étaient surtout marqués à droite.

Le 1" septembre, sans cause appréciable, le malade se mit tout à coup à cracher le sang en assez grande abondance pour en remplir un crachoir. Dans la journée du 2, l'hémoptysie se renouvela à la suite de l'ingestion de soupe trop chaude ; et le crachement de sang reparut une troisième fois dans la nuit du 2 au 3.

J'étais alors en vacances et, dès la première hémoptysie, le mé-

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decin qui me remplaçait avait prescrit un julep avec 4 grammes d'extrait de ratanhia, de la glace à prendre par petits fragments et des aliments froids. Il avait d'ailleurs conseillé de garder le repos absolu et d'éviter de parler. Oe traitement fût impuissant, car l'hémoptysie continua, légère il est vrai, dans la journée du 3 poiu* devenir plus abondante dans celle du 4.

C'est alors que je repris le service et que j'ordonnai 2 graounes de poudre d'ipécacuanha à prendre en trois doses, à dix mihutes d'intervalle. Le malade Vomit abondamment sans rejeter de sang. Dans la journée, quelques crachats légèrement teintés de sang furent rejetés; mais le lendemain l'expectoration était devenue mucoso-purulente et toute trace de l'hémoptysie avait disparu.

Voilà huit jours que cette médication a été. mise en œuvre, et depuis lors l'hémoptysie n'a plus reparu. Malheureusement la tuberculisation n'en continue pas moins son cours.

Nous avons donc obtenu chez ce malade, quant à l'hémoptysie, les mêmes résultats que chez les malades des n^ 43 et 51 de la salle SaintrPaul, ainsi que diez celle du n» 10 de la salle Saint- Charles.

C'est ainsi, messieurs, que nous atons fait devant vous une médication perturbatrice et des plus indirectes pour arrêter une hémoptysie.

Mais, en réalité, toute médication A'est-elle pas indirecte? Et n'agit-elle pas sur le mal par l'intermédiaire du malade, c'està-dire de son organisme, alors même qu'elle semble le plus directe? Ainsi nous cernons la maladie par des lignes de circonvallation de plus en plus rapprochées, sans jamais l'attaquer de front; pour nous en rendre maîtres, il faut que Voryane et Vorganisme consentent.

Soit un exemple des plus vulgîdres, un furoncle; c'est-à-dire une inflammation nécrosante primitive du tissu conjonctif souscutané, et une inflammation ulcéreuse consécutive de la peau. Il y a là des troubles locaux de la circulation, des stases vasculaires, des amas de globules arrêtés dans les vaisseaux ; et en même temps des troubles locaux de Tinnervation et de la caloriflcation. Sur ce mal vous appliquez triomphalement un cata-

QUE TOUTE MÉmCATION EflT INDIRECTE. 801

plasme; et vous faites bien. Mais qu'a de cortimun, je vous prié, ce cataplasme, simple réservoir de chaleur et d'humidité, avec l'inflammation nécrosante du tissu conjonclif sous-cutané? Ce qu'il peut faire, c'est de soustraire du calorique en se refroidissant, de modifier l'innervation et de faciliter peut-être le retour à la circulation. Mais rien de cela n'a d'action directe sur le mal. Et la chose est si vraie, que la peau ne consent pas immédiatement à guérir; que l'inflammation y continue son cours; que le derme se creuse de pertuis ulcéreux, à l'aide desquels s'éliminera le bourbillon. Que faites-vous alors de nouveau? Vous réappliquer votre cataplasme, invoquant mentalement le ciel ou la bonne nature pour que l'organe ou l'organisme consentent. Et la guérison suivra votre pratique, si l'organe est bon et l'organisme sain. — Sinon, non.

Tout autre, en effet, sera le résultat, si le porteur du furoncle est un diabétique ; la peau ne consentira pas aussi facilement à guérir, malgré qu'en aient vos cataplasmes. Et alors vous êtes obligés de combattre le furoncle par des moyens généraux» en vous adressant au diabète.

Et pensez- vous pouvoir combattre directement ce diabète? Bien moins encore. Ici la méthode médicatrice est doublement indirecte, contre le furoncle et contre le diabète. Vous ne pouvei, en effet, rien sur l'organe lésé, plancher du quatrième ventricule, foie ou rein; vous ne savez même pas s'il y a lésion» ni quelle elle est, ni où elle siège. Ce que vous pouvez, c'est de vous adresser à l'organisme, en essayant de modifier la nutrition, pour modifier du même coup la crase du sang^ par une médication alcaline ou autre. Mais qu'on est loin alors du diabète et encore plus du furoncle !

Eh bien, vous agissez tout aussi indirectement quand, pour combattre une hémorrhagie non traumatique, vous prescrivez un hémostatique quelconque. D'où il suit que votre médication est, au fond, générale et non locale ; que par conséquent elle convient f/>«o /ac/o à toute hémorrhagie; et qu'enfin elle aura d'autant plus d'efficacité qu'elle sera plus énergique et modifiera plus profondément l'organisme, en frappant le système nerveux.

Que peuvent, en effet, le ratanhia, l'eau de Rabel, ou plus glo*

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rieusement encore la perchlorure de fer, administrés contre une hémoptysie? Vont-ils directement aux vaisseaux pulmonaires qui saignent? Mais, pour que le perchlorure de fer, dans cette ingénieuse théorie, pût accomplir dans les poumons ce qu'il fait à l'orifice béant d'un vaisseau ouvert à l'extérieur, c'est-àniir© pour qu'il pût y produire un caillot oblitérateur, il faudrait qu'il transformât au préalable tout le réseau vasculaire en un immense boudin!

Vous n'avez donc alors, en réalité, fait qu'une chose, vous avez introduit des astringents dans le sang; et vous voyez ainsi que votre médication a été indirecte. Et j'en reviens de la sorte à ma proposition de tout à l'heure : indirecte pour indirecte, plus énergique et plus générale sera la médication, plus efficace elle sera.

Or laissez-moi vous dire maintenant comment un esprit vraiment médical arrive spontanément à la découverte d'une méthode générale de traitement.

En 1859, le docteur Simon, de Semur, l'un des médecins de l'hôpital , eut à combattre une épidémie de dysenterie, « si grave qu'elle fut aussi meurtrière qu'une épidémie de choléra, m'écrit cet habile médecin. J'y vis, ajoute-t-il, la manifestation d'une constitution médicale bilieuse ; tous les malades, même ceux qui étaient atteints d'affections autres que raflection régnante, présentaient des signes manifestes d'état bilieux : teint subictérique , langue saburrale, odeur de la bouche sut generù^ inappétence, etc. ; j'en étais arrivé à purger tous les malades et, que j'eusse affaire à une pneumonie, à une sciatique, à une ophthalmie, je guérissais par ce moyen, qui provoquait des garderobes bilieuses, comme huileuses. Dans ce temps je fas appelé auprès d'une femme de quarante-cinq ans qui, sans cause connue, en dehors de l'époque menstruelle, était atteinte d'hémorrhagie utérine ; je fis la médication habituelle par les astringents; j'y insistai énergiquement en voyant mes premiers efforts inutiles; mais le sang continuait à couler si abondamment, que je devins inquiet. C'est alors que, réfléchissant à l'état général qui dominait toutes les maladies, j'essayai un purgatif, la médecine noire. A mon grand étonnement l'hémorrhagie s'arrêta net : je vis là une guérison non pas de métrorrhagie, mais d'état bilieux, et je fus

confirmé dans mon opinion lorsqu'on recherchant dans les auteurs des faits analogues je trouvai dansStoll l'indication des bons effets de la médication évacuante dans les hémorrhagies bilieuses.

a La constitution médicale de cette époque fut longtemps à s'effacer, de sorte que j'eus occasion d'appliquer le même moyen à d'autres hémorrhagies, et toujours avec le même succès, mais avec cette différence que les signes d'état bilieux allaient sans cesse en diminuant sans que ma médication fût moins efficace. Je fus amené à me demander si cette médication ne s'appliquerait pas à d'autres hémorrhagies que celles dépendantes de la constitution médicale bilieuse, et je l'employai contre toutes les hémor^ rhagies de quelque nature qu'elles fussent, de quelque organe qu'elles provinssent.

« C'est ainsi que j'ai traité une quinzaine d'hémoptysies, deux hématémèses, plusieurs hémorrhagies utérines, et un cas d'épistaxis extrêmement grave chez un jeune homme.

(( Je n'ai jamais eu recours à cette médication d'emblée. Je traitais d'abord tous mes malades par les moyens usuels, et c'est seulement dans les cas où il y avait insuccès que j'avais recours à la médication évacuante.

(( Le médicament que j'emploie presque toujours est l'émétique à la dose de 15 centigrammes dans un julep ; une cuillerée de demi-heure en demi-heure. J'obtiens ainsi des évacuations par haut et par bas.

« Jen'aiyamaà échoué ; presque toujours le résultat est immédiat ; rarement il est nécessaire de revenir à une seconde administration du remède.

« Lorsque je dis que je n'ai jamais échoué, il est bien entendu que je ne parle pas de la maladie qui donne lieu aux hémorrhagies, mais seulement du symptôme écoulement sanguin. Ainsi, voici une hémoptysie, je l'arrête ; ce qui n'empêche pas qu'elle reviendra quinze jours, un mois, deux mois'après.

« Il m'est arrivé de triompher ainsi des hémorrhagies les plus graves, les plus prochainement redoutables.

« Parmi les cas les plus curieux est celui-ci :

« Une jeune fille hystérique, après avoir offert les symptômes les plus singuliers, eut des hémoptysies incessantes. Elle était dans

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le service de M. Judrin à l'hôpital, et il y avait opposé sans succès tout l'arsenal des hémostatiques. Sur mes indications, il eut recours au tartre stibié, qui réussit pour cinq ou six jours. Nouvelle attaque ; nouveau succès, et ainsi plusieurs fois de suite. A la fin rhéraorrhagie, chassée du poumon, se reporte vers tutérus; même indication, même résultat. Plus tard enfin ce furent des hématémèses qui finirent de la même faQon et, après bien des péripéties, la malade finit par guérir ; elle est aujounThut bien portante, »

Il y a là, vous voyez, plus qu'une méthode spéciale du traitement de rhémoptysie, il y a un système général de médication 4es hémorrhagies.

Ainsi, par l'observation et le raisonnement, le docteur Simon découvrait, comme StoU, une médication hémostatique, dont il n'a pas seulement déterminé les indications, mais dont il a encore essayé de donner la théorie.

Baglivi le premier, je crois, a préconisé la poudre d'ipécacuanha comme un remède spécifique et presque infaillible contre la dysenterie et « les autres hémorrhagies ». Mais c'est Stoll surtout qui en a conseillé l'emploi dans l'hémoptysie. Il est vrai que Stoll, qui voyait de la polycholie un peu partout, précisant plus spécialement, admettait une hémoptysie biheuse^ laquelle avait pour caractère de survenir « dans la saison d'été avec des signes de saburre bilieuse, chez un individu n'ayant pas l'habitude de cracher du sang en aucun autre temps, et ne présentant pas cette conformation sujette à la phthisie. Le vomitif, dit-il, arrête cette espèce d'hémoptysie, quelque considéi:able qu'elle soit, ausû sûrement et aussi promptement qu'il ferait cesser la cardialgie, les rapports nidoreux et les nausées, dans le cas où l'estomac serait surchargé de saburre. » Et il dit avoir eu de nombreux succès, l'un entre autres chez un jeune Turc, a qui depuis s'est fait chrétien. » Il avait une fièvre bilieuse et un vomissement de sang considérable, a Comme je prescrivais un vomitif, dit Stoll, et que j'insistais sur ce qu'il fallait le donner dans le moment même où l'effusion du sang de la poitrine avait lieu, ceux qui m'environnaient crurent que je déraisonnais, et ils attendaient l'événement avec une secrète et vive impatience, persuadés que le malade

rendrait Tâme avec son sang et de la bile. » Il vomît en effet beaucoup de bile, mais il ne parut pas un filet de sang, et la fièvre disparut.

En dépit de ces succès, malgré la grande et légitime autorité de StoU, mais peut-être parce que l'illustre médecin ne croyait sa médication bonne que dans le cas d'hémoptysie d'origine bilieuse, cette médication était oubliée, lorsqu'on France Trousseau eut l'idée de l'employer de nouveau, en dehors de toute complication bilieuse , mais dès que l'hémoptysie devenait redoutable par son abondance; et il a consigné dans sa Clinique de rffâi€l'Dieule$ résultats de cette pratique.

Nonobstant tous ces exemples, la médication vomitive dans rbémopty&ie est encore assez peu connue pour que l'un des médecins qui ont écrit de nos jours les meilleures choses sur la phthisie pulmonaire, le docteur Fonssagrives, ne l'ait pas mentionnée.

Ce n'est pas qu'elle soit absolument inusitée; indépendamment des exemples personnels que je pourrais vous en citer, je dois vous dire que de savants médecins de Paris l'employaient ou l'emploient encore : ainsi le regrettable docteur Legroux , de l'Hôtel-Dieu, faisait vomir ses malades hémoptysiques; le professeur Monneret agissait de mên^e, m'a-t-on dit, bien que je ne lui aie jamais vu prescrire cette médication alors que j'étais son interne en 1857 ; enfin l'un des médecins les plus prudents et les plus expérimentés de l'Hôtel-Dieu , M. Moissenet , fait prendre â grammes de poudre d'ipécacuanha en une seule fois dans un demi-verre d'eau aux tuberculeux atteints d'hémoptysie abondante, lorsqu'ils présentent en même temps des signes de complication saburrale. Un de ses meilleurs élèves, le docteur Brute, a même consigné dans sa thèse sur la phthisie pulmonaire le fait d'une malade qui, comme notre n^ 40 de la salie Saint-Charles, atteinte d'hémoptysie au huitième mois de sa grossesse, fut soumise à la médication vomitive, et guérit de son hémorrhagie sans dommage pour sa grossesse, qui se termina heureusement à la fin du neuvième mois. Je n'étais donc pas tellement audacieux qu'il pouvait vous sembler.

De la pratique de Trousseau il résulte que la médication vomitive ne convient pas seulement à l'hémoptysie d'origine bi-

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lieuse, mais à toute espèce d'hémoptysie, et que l'abondance de celle-ci en motive suffisamment l'emploi. De la pratique du docteur Simon, de Semur, il ressort que cette môme médication ne convient pas seulement à Thémoptysie, mais à toute e^èce d'hémorrhagie. De sorte qu'elle ne possède ni spécificité contre Tétai saburral ou bilieux, ni spécificité contre l'hémoptysie ; c'està-dire qu'elle agit à la façon d'une médication générale et dont û me reste à déterminer le mécanisme.

Mais avant d'aborder cette partie doctrinale de ma tâche, je dois vous dire quelle est, suivant moi, la contre-indication formelle à la mise en pratique de la médication vomitive dans les cas d'hémoptysie. Je vous ai déjà dit que pour moi, comme pour mon maître Trousseau, l'indication se tire de l'abondance et de la durée de l'hémorrhagie, mais non de l'état saburral ou bilieux. Eh bien, la contre-indication, c'est Yétat fébrile continu. S'il est une forme de tuberculisation pulmonaire, lamentable entre toutes, c'est celle-là. Rien ne peut rien contre elle. Dans la tuberculisation pulmonaire hémoptysique à forme fébrile continue, il y a déchéance parallèle de l'organisme et de l'organe ; et le médecin manque de point d'appui pour sa médication. L'hypérémie péri et paraphymique se reproduit sans cesse assez intense chaque fois pour faire renaître l'hémoptysie un instant étouffée. Et dans l'intervalle des hémorrhagies^ la fièvre, indice de l'intolérance de l'organisme, s'oppose à la réparation alimentaire. C'est ce qui est arrivé pour notre malade du n** 43 ; c'est ce que j'ai observé chez d'autres malades du service de Trousseau alors que j'étais son chef de clinique. Abstenez-vous donc dans ces cas d'une médication aussi active, dont le moindre défaut ne serait pas d'être probablement périlleuse pour votre réputation, mais d'être certainement inutile au malade.

Comme nous avons vu que la médication vomitive n'avait ici rien de spécifique, au fond la nature de la substance employée n*a pas une excessive importance : Stoll prescrivait A grammes cie poudre d'ipécacuanha mêlés à 5 centigrammes de tartre stibié; Trousseau donnait 4 grammes d'ipécacuanha en trois doses; le docteur Simon, de Semur, le tartre stibié; M. Moissenet, Tipécacuanha à la dose de 2 grammes en une seule fois ;

enfin vous m'avez vu prescrire Tipécacuanba ou le tartre stibié, mais toujours à intervalles de dix à quinze minutes : je trouve le procédé moins offensant.

Quel est maintenant le mode d'action de ce traitement ? Nous avons vu qu'il n'avait rien de spécifique, qu'il avait par conséquent une action générale et par suite indirecte.

Cette action est-elle donc révuhive par déplacement de l'irritation et transport de l'hypérémie sur la membrane muqueuse de l'estomac ? On ne peut guère admettre cette théorie, alors qu'on voit, comme chez l'hystérique du docteur Simon, une hématémèse être arrêtée par le vomitif.

A-t-elle un effet mécanique bienfaisant? Gela n'est pas douteux. Les efforts, les secousses du vomissement provoquent de grands mouvements respiratoires, activent par suite la circulation pulmonaire et tendent à produire un dégorgement des vaisseaux. D'ailleurs l'air violemment introduit dans les grandes inspirations dilate au maximum les vésicules et par suite tend, de son côté, à refouler le sang par une sorte de compression exercée à la surface aérienne des vésicules. Piorry recommande en pareils cas de faire de grandes inspirations, et il a raison. L'air agit encore ici d'une autre façon physique, en refroidissant le poumon d'autant plus qu'il est plus largement et plus fréquemment inspiré. Vous savez que c'est précisément le contraire que l'on conseille au malade, auquel on commence par faire respirer l'air le plus chaud possible en calfeutrant hermétiquement sa chambre, et que l'on invite à se tenir immobile, à parler à voix basse ou par signes, à retenir sa respiration le plus qu'il pourra. Par cette médication peu rationnelle, on voit des hémoptysies se prolonger, rendant ainsi la syncope imminente, qui s'arrêtent au contraire par un vomitif et l'inspiration d'air frais. Mais l'action physique est loin d'être la seule, attendu que l'effet hémostatique est encore obtenu alors qu'il n'y a pas de vomissement, et que le malade, jeté d'abord dans l'état nauséeux, n'a ultérieurement que des selles diarrhéiques, ainsi qu'il m'est arrivé chez le malade du boulevard Malesherbes, qui deux fois prit de l'ipécacuanha pour des hémoptysies abondantes et rebelles, et deux fois, n'ayant eu qu'un violent mal de cœur, fut abondamment

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purgé par ce vomitif. Or les hémorrhagies n'en furent pat mohu chaque fois brusquement arrêtées.

Y a-t-il, comme incline à le penser le docteur Simon, une dépuration du sang par cette médication évacuante ou vomitive ? Je ne saurais souscrire à cette idée, en raison de TeSet tmmédiai produit. Tandis que la dépuration demanderait un certain temps pour s'opérer et produire ses effets hémostatiques.

Nous ne nous trouvons plus ainsi en présence que de la doctrine de rhyposthénisation ou du contro-stimultime. Or tout semble prouver que cette doctrine est la vraie.

Tous nos malades se sont plaints invariablement d'éprouver une vive céphalalgie à la suite de leurs vomissements; ce qui indique une action incontestable sur le cerveau. Tous avaient de la somnolence, de l'abattement et ne tardaient pas à s'endormir. Mais tous surtout étaient en proie & ce malaise général, si pénible, qu'on appelle Yétat naméetnx.

A ces phénomènes de dépression nerveuse s'ajoutaient la fré* quence et la petitesse du pouls qui chez quelques-uns devenait filiforme et insensible. En môme temps il y avait grande pâleur. Ce qui signifie ou qu'on avait agi sur le cœur, dont la force impulsive était amoindrie, ou qu'on avait agi sur les vaisseaux, dont la contractililé était augmentée. En tout cas, moins de sang coulait dans leur intérieur. Au fond, c'était là l'état nauséeux avec toutes ses conséquences : la dépression géi^érale de l'organisme, et en particulier une modification profonde de l'innervation sympathique et de la circulation. Et ce qui prouve que c'est bien l'état nauséeux qui produit l'hémostase et que le vomissement n'est pas indispensable, c'est que le jeune homme du boulevard Ifalesherbes, dont je vous ai parlé tout à l'heure, n'avait que les nausées et que Thémoptysie chez lui ne s'en arrêtait pas moins. Ce qui démontre également, s'il en était besoin, que l'ofTet mécanique du vomissement n'est pas non'plus indispensable au succès de la médication.

Voici d'ailleurs des faits et des chiffres : chez la malade du n* iO on commence l'administration du vomitif à une heure, le pouls étant mou et battant 68 ; la température étant de 37»,5. A une heure quinze minutes, le pouls reste le même, la température

ÉTAT NAUIÉBUI ET C0NTR0-8TIMUL1SME. 811

^$t de 37^,6. A une heure trente minutes, même état du pouls et de la température ; à une heure quarante, pouls à 76, lempé* rature à37'»,7, nausées. A une heure quarante-cinq, vomissements liquides presque sans efforts ; le pouls monte à 88, il est petit, résistant et la température est de 37«,9. A une heure cinquante, les vomissements ont cessé, à peine quelques nausées, le pouls est à 80, la température à 37'',8. Les choses restent ainsi jusqu'à deux heures dix minutes, où la malade vomit de nouveau ; alors le pouls monte à 00, devient assez dur et résistant et la température s'élève h 38 degrés. « A deux heures vingt minutes, dit M. Diday, que j'avais chargé de recueillir cette observation, la inalade se plaint d'un violent mal de tète. Elle tombe dans un demi-sommeil; la température reste constante, le pouls, sans diminuer de fréquence, perd sa dureté et à trois heures, lorsque je la quitte, elle est endormie ; la température est toujours à 37»,8, le pouls à 73, à peine sensible. »

Cette observation de M. Diday, prise sur la malade du n'' 10, est d'accord, quant au pouls, avec celle de M. Rodocalat, prise sur le n'*.43, et avec celle de M. UUé, prise sur le malade du n" 50. Toujours le pouls s'accélérait et devenait plus petit, parfois presque insensible.

Les effets sur la température n'ont pas été aussi concordants : ainsi la température axillaire avait plutôt de la tendance à s'élever qu'à s'abaisser pendant la période vomitive, chez la malade du n*" 10; tandis qu'elle s'est notablement abaissée durant cette même période chez le malade du n"" 43, qui avait de la fièvre : un quart d'heure avant le vomitif la température était de 38%2, le pouls étant à 02. Vingt-cinq minutes plus tard (à onze heures vingt-cinq minutes], elle est de 36'',8 seulement, le malade commençant à vomir, et le pouls s'élève à 102. A onze heures trentecinq minutes, le malade vomit de nouveau, la température tombe à 36'',2 et le pouls monte à 104. A onze heures cinquante minutes, vomissements nouveaux, la température s'abaisse à 35*^,8 et le pouls s'élève à HO; il est très-petit, serré, concentré. A onze heures cinquante-cinq minutes, après la cessation des vomissements, le pouls commence h devenir moins fréquent, il revient peu à peu à 04, chiffre initial, en même temps il est moins petit.

Si 2 LES HÉHOPTYSIQUES.

mais serré ; et la température revient également à son chiffre initial de 38 degrés.

Ainsi en une heure la température s*est ahaissée de 2*^^ chei le n* A3, tandis qu'elle s'était élevée , au contraire» assez peu, il est vrai (de 0%5), chez la malade du n*» 10.

Mais l'observation du n» 51 offre des particularités plus intéressantes encore (M. Ullé, élève du service, a noté, d'après mes instructions, l'état du pouls et de la température de cinq en cinq minutes). Le 3 avril, à midi vingt minutes, le pouls est à 84 et la température de 38«,4. La première dose de i gramme d'ipécacuanha est donnée un peu avant midi trente minutes, bientôt après le pouls, restant à 84, la température s'élève de 0<*,2 (à 38* ,6). Les choses restent ainsi jusqu'à midi trente-cinq minutes, seulement le pouls, toujours à 84, devient graduellement plus petit, A midi quarante minutes, il est à 88. A midi quarantecinq minutes, le pouls restant à 88, la température s'élève de 0^,2 encore (à 38^,8). Entre midi quarante-cinq minutes et midi cinquante minutes, deuxième gramme d'ipécacuanha ; k midi cinquante minutes, le pouls s'élève de 4 pulsations seulement (à 92), mais il devient surtout très-petit et la température monte à 38%9 (c'est-à-dire que l'élévation totale est de 0*,5). Trois minutes après (à midi cinquante-trois minutes) « le malade a son premier vomissement, qui est peu abondant, et le pouls monte à iOO (toujours très-petit), et la température s'élève à 39 degrés (ainsi l'élévation totale du pouls est de 16 pulsations, et celle de la température de 0^,6). A une heure, le pouls, toujours à 100, est presque filiforme, et la température reste à 39 degrés. A une heure, troisième gramme d'ipécacuanha; aune heure cinq, pouls à 400, filiforme, température à 39 degrés. A une heure dix minutes, deux verres d'eau coup sur coup, quelques vomissements, la température baisse de 0^,95 (à 38*,05) ; la peau a perdu de sa chaleur, elle est fraîche; le pouls est à 96, baissé de 4 pulsations seulement. A une heure quinze minutes, pouls à %, température remontée à 39 degrés; un verre d'eau tiède, quelques vomissements, la température baisse alors de O",! (à 38* ,9), et le pouls s'élève à il6. A une heure vingt minutes, le pouls est à llî, h température à 39 degrés. Pendant cinq minutes, nausées, efforts

ÉTAT NAUSÉEUX ET C0NTR0-8TIMULISME. 81t

infructueux de vomissements; trois verres d'eàu tiède; vomissement abondant. A une heure vingt-cinq minutes, le pouls est à 104. toujours très-petit , la température à 39 degrés, la peau toujours fraîche. A une heure trente minutes, coliques, mal de tête^ vomissement, pouls à 104, température à 39 degrés. A une heure trente-cinq minutes, selles très-abondantes, et, entre une heure trente-cinq et une heure quarante minutes se produit un abaissement de la température aussi brusque qu'important : de 39 degrés la température tombe ^2/1 degrés, baissant de 1*,4 sur la température initiale et de 2 degrés sur la température avant la spoliation alvine. Le pouls reste à 104. Dix minutes plus tard, à une heure cinquante minutes, la température remonte de 0%8 (à37%8), le pouls baissant au contraire de 4 pulsations (à iOO). Les choses restent ainsi jusqu'à deux heures dix minutes, où la température s'élève à 38 degrés. Enfin, à deux heures trente minutes, où M. Ullé quitte le malade , la température est à 38 degrés (plus basse de 0*,4 que la température initiale), et le pouls à 92. Il y a de la céphalalgie et une grande lassitude.

Voici donc ce que nous pouvons déduire des faits observés pendant l'action du vomitif chez les trois malades des n®' iO, 43 et 5i :

Résultat presque constant, accélération du pouls; résultat constant, sa petitesse, le pouls devenant le plus souvent filiforme ;

Résultat variable, modification de la température, qui tantôt s'élève et tantôt s'abaisse.

Or, si l'on analyse ces modifications, on voit ce qui suit :

Spoliations par garde-robes abondantes, c'est-à-dire sans eff'orts, abaissement de la température; spoliation par vomissements, c'est-à-dire avec efforts, élévation de la température. Il n'y a pas là une contradiction : dans les évacuations alvines, qui se font sans efforts, l'influence de la spoliation prédomine et il y a perte de chaleur; dans les évacuations vomitives, qui se font avec eff'orts, l'influence de l'effort, qui augmente la température, tend à neutraliser l'influence de la spoliation, qui abaisse cette même température, et suivant que l'effort l'emporte sur la spoliation, ou celle-ci sur l'effort, il y a élévation ou abaissement définitif de la température.

811 LB8 HÉMOPTTSIQUES.

Il s'ensuit que peut-être la médication évacuante ou vomi-pa^ gative, qui a donné de si beaux résultats au docteur Simon, de Semur, spoliant l'organisme sans effort, maintenant le ma^ lade dans un état nauséeux prolongé, déprimant tout à la fois et d'une façon plus durable le pouls et la température, résout mieux le problème thérapeutique, qui est non-seulement d'arrêter l'hémorrhagie actuelle, mais encore de modifier pro fondé* ment et d'une façon graduelle, prolongée et vraisemblablement plus durable aussi, Vhypérémie^ cause prochaine de l'hémorrhagie.

L'état nauséeux est si bien, suivant moi, la cause prochaine de l'hémostase, que j'ai réussi à arrêter des hémoptysies abondantes et répétées à l'aide de la potion sttbîée, à dose rasorienne, c'est-à-dire composée de 30 centigrammes de tartre stibié pour 120 grammes de julep gommeux, et administrée par cuillerée à soupe toutes les heures, comme dans les cas de pneumonie* L'hémoptysie s'arrête dès le premier jour, par les premières cuU* lerées, qu'il y ait ou non vomissement. Je continue la potion deux jours encore, puis je cesse. Dans quelques cas où l'hémoptysie menace de se reproduire (le malade rejetant dans la journée des crachats légèrement teints de sang), je continue l'effet obtenu par la potion stibiée en faisant prendre chaque matin, pendant une dizaine de jours, de six à douze pastilles d'ipécacuanha dans l'espace d'une heure. Vous avez vu, entre autres exemples, cette médication mettre un terme définitif à des hémoptysies prochainement redoutables par leur abondance, chez un robuste sujet devenu^ comme tant d'autres, tuberculeux à la suite des privations de toute nature éprouvées pendant la captivité en Allemagne.

Je crois ce traitement de l'hémoptysie préférable à l'emploi des vomitifs : il fatigue moins, rompt moins en visière avec des préjugés routiniers, et produit enfin uû effet aussi bienfaisant et pour le moins aussi durable.

Au fond, ce qui ressort de tout ceci, c'est, d'une part, que le vomissement ou la nausée produit un effet sur le pouls, qui devient petit, et, d'autre part, la cessation des vomissements de sang. N'y a-t-il pas corrélation entre ces faits? Ne peut-on pas

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