‹ Lecons de clinique medicale, Volume 1Chapitre 69 sur 254 · DIXIEME LEÇON · texte numérisé non relu

DIXIEME LEÇON

Grossesse et maladies du cœur. ^ Accidents pulmonaires formidables causés par la grossesse dans le cas de maladie du cœur. — Augmentation de la masse du sang chez la femme grosse, et hypertrophie physiologique de son cœur. — Aggravation consécutive de l'afTection cardiaque préexistante.

— Apparition rapide des accidents de la seconde période de cette affection (troubles de l'hématose) à une certaine époque de la grossesse. — Passage prématuré de la seconde à la troisième période (troubles de Thématopoièsc}.

— Ck>nBéquences pratiques.

Messieurs,

Je veux vous parler aujourd'hui de faits que les auteurs de traités des maladies du cœur ont laissés dans Tombre, et que me semblent avoir complètement méconnus les auteurs des traités d'obstétrique ; ces faits sont les accidents pulmonaires auxquels la grossesse expose les femmes atteintes de maladie du cœur et que, pour cette raison, j'appelle grnvido-cardiaques.

Nous avons vu que les accidents pulmonaires sont nécessaires à une certaine période des affections cardiaques; eh bien, que la grossesse rende ces accidents et plus brusques et plus redoutables par cette brusquerie même, voilà qui se comprend pour peu qu'on réfléchisse aux conditions nouvelles de la circulation dans cet éUit phj'siologique transitoire. Seulement, comme on n'en a pas encore parlé, si simple que soit la chose, encore faut-il que je vous en parle ; et vous allez voir qu'il s'agit là d'un point de pratique des plus intéressants.

Je vous raconterai deux faits dont j'ai d'abord complètement méconnu la pathogénie ; puis j'en signalerai deux autres où cette fois j'ai compris l'enchaînement des phénomènes, et, à l'occasion de ces faits, je discuterai les conditions physiologiques qui les ont engendrés, et dont la grossesse fut précisément la cause.

Dans la soirée du 31 décembre 1864, j'étais appelé rue de Ma-

ACCIDENTS PULMONAIRES ORAVIDO-CARBIAQUES. 179

rignan auprès d'une jeune dame de mes clientes, M"° F..., enceinte de cinq mois et atteinte de bronchite, mais d'une bronchite aux allures telles que M. Campbell, son accoucheur, avait jugé opportun de me faire intervenir. Quand j'arrivai, la maladie da* tait de vingt-quatre heures à peine, et déjà les lèvres étaient un peu cyanosées et la respiration très-fréquente. Des r&les muqueux fins s'entendaient nombreux: dans la poitrine. Je redoutai^ un catarrhe suffocant et demandai une consultation qui ne put avoir lieu en raison de l'heure avancée et du jour, qui était consacré aux réunions de famille. Réduit à mes seules forces, tenant compte du péril de la situation, et malgré la grossesse, ou plutôt à cause de celle-ci, je prescrivis une potion kermétisée (à la dose de 40 centigranmies dans un julep de 130 grammes), à prendre par cuillerée à soupe d'heure en heure. Ce qui fut fait.

Le lendemain matin, la malade allait mieux, sans qu'il y eût eu de vomissements, et l'on crut devoir, sur un avis contraire au mien, diminuer la dose de kermès et donner une potion insignifiante. Quelques heures plus tard, vers midi, on me rappelait en toute hâte : la malade suffoquait. « Ah 1 cher docteur, me dit le mari, c'est fini, ma femme est morte ! » Et, en réalité, la malheureuse dame était assez voisine de sa fin. Le pouls, filiforme, battait plus de 150 fois par minute, et la respiration, orthopnéique, s'accomplissait laborieusement GO fois dans le même temps* Une pluie de râles crépitants s'entendaient du haut en bas de la poitrine, dont la sonorité était partout restée normale. Les crachats mucoso-salivaires ou à peine rosés de la matinée étaient remplacés par des crachats sanglants et non rouilles, qui remplissaient le vase destiné à les recevoir. La voix était presque éteinte et la vue s'accomplissait comme à travers un voile qui allait chaque minute s'épaississant davantage. C'était le catarrhe suffocant dans toute sa terrible évidence, arrivé en moins de trois heures à la phase d'asphyxie confirmée, et compliqué d'hémoptysie.

J'appliquai immédiatement une quarantaine de ventouses sèches, puis de ventouses scarifiées, sans succès appréciable. Un médecin du voisinage avait tenté de pratiquer une saignée qui n'avait pas donné de sang ; je résolus, nonobstant, d'en faire une nouvelle, et le bonheur voulut que le sang coulât largement; je

fis une abondante émission sanguine. Elle fut bienfaisante ; son premier effet fût de rendre la vision et la perception externe plus nettes, de faire disparaître le vertige et le bourdonnement d'oreille, et de permettre à la malade de mieux associer ses idées. La face pâlit, les lèvres devinrent un peu moins cyanosées. Mais la respiration ne fut pas aussi rapidement améliorée que Tinnervation cérébrale, la dyspnée diminua peu à peu, mais trop lentement à notre gré ; la poitrine restait pleine des mômes râles crépitants d'une excessive finesse, et le sang était toujours abondamment craché.

Cependant toutes nos tentatives thérapeutiques avaient pris du temps, et comme la dame est d'assez haut rang, que la situation semblait mortelle et allait probablement le devenir malgré l'amélioration produite par la saignée, que c'était le jour de l'an, jour de visite, cela causait grand émoi dans tout ce monde. Comme d'aiHeurs la famille est très-religieuse, qu'on se préoccupait de l'éternité pour un enfant qui allait mourir avant d'être né, on agitait dans l'entourage la question de l'accouchement prématuré, et l'on murmurait aux oreilles de M. Campbell les mots d' « opération à faire », ce à quoi le judicieux accoucheur répondait que « l'enfant était mort et que bientôt la mère ne serait plus. » Paroles qui démontrent la gravité de la situation et n'avaient rien d'exagéré.

M. Blacho, qui avait été appelé en consultation, M. Campbell et M. Roberts étaient à peu près d'avis que la malade était perdue. Avec une certaine présomption, et peut-être aussi par suite d'une audace qui m'est assez naturelle, seul je ne désespérais pas. Un vomitif fut administré. A trois heures de l'aprèsmidi, l'%50 de poudre d'ipécacuanha fut donné en trois fois à cinq minutes d'intervalle et provoqua d'abondants vomissements. Dès lors, l'amélioration commencée par la saignée fut définitive. L'hémoptysie et la dyspnée allèrent toujours en diminuant, et la malade put enfin parler autrement que par signes, ainsi qu'elle faisait depuis plusieurs heures.

Le traitement émétique fut continué par l'usage d'une potion à la dose de 50 centigrammes de kermès administrée par cuillerées toutes les demi-heures. Enfin, sur les dix heures du soir, je

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