HYDROTHÉRAPIE DANS LES MALADIES DU COEUR
passé que vingt-quatre heures au lit. Tous les matins, cet homme de soixante ans se plaçait à côté de son lit sur un tabouret, et on le frictionnait partout avec un drap mouillé d*eau froide pendant deux à trois minutes ; puis, le séchant bien; et plaçant des compresses excitantes sur les jambes engorgées, on le remettait au lit ; d'autres fois c'était dans un bain partiel à 12 degrés Réaumur qu'il se plaçait pendant quelques minutes, et dans lequel on le frictionnait partout avec vigueur (i). »
Vous trouverez dans le Traité <t hydrothérapie de L. Fleury des faits bien autrement concluants encore, en ce sens que le diagnostic y fut des plus précis, comme la direction du traitement des plus rationnelles.
Dans une première observation, il s'agit du chef de gare de Bellevue, en proie k tous les accidents les plus avancés de la troisième période des affections du cœur : dyspnée , dyspepsie, anémie profonde et anasarque. Au bout de trois mois de traitement , cet homme pouvait reprendre ses occupations ; Tannée qui suivit se passa fort bien; il supporta à merveille l'hiver et le printemps, saisons dans lesquelles il était habituellement très-souffrant. « Pendant quatre ans, dit M. Fleury, des douches prises irrégulièrement à des intervalles plus ou moin» éloignés ont maintenu la santé fonctionnelle dans un état sinon complètement satisfaisant, du moins très-supportable. Au bout de ce temps, M. Ch... change de résidence; l'usage de l'eau froide est entièrement interrompu, et des accidents ne tardent pas à se reproduire et à suivre une marche ascensionnelle malgré tous les efforts de la médecine pharmaceutique. » Cette fois l'hydrothérapie ne put que produire une amélioration passagère; mais M. Fleury se demande avec raison si les choses eussent été de la sorte, dans le cas où le malade eût continué l'usage de l'eau froide en obéissant aux indications.
Dans un autre cas, il s'agît encore d'une maladie organique du cœur, consistant en une insuffisance mitrale avec intermittences du pouls, anémie profonde et amaigrissement considérable. Le
(1) Trousseau et Pidoux, Traité de thérapeutique et de matière médicale^ i. II» p. 9S9. 1869.
malade présentait une prédisposition fâcheuse aux épancbements pleurétiques. ^
Au bout d'un mois de traitement, l'oppression ayait disparu, les palpitations ne se manifestaient que par le fait d'une course rapide. Les forces, l'appétit et les digestions étaient redevenus normaux. Le traitement, qui dura deux mois, avait surtout cx)nsisté dans la douche en jet d'abord, puis en pluie. Le malade éprouvait une véritable sensation de bien-être au contact de l'eau froide sur la poitrine et en particulier sur la région précordiale. Aussi plus d'une fois réclamait-il comme faveur spéciale une application plus prolongée de la douche en jet sur cette dernière région.
Le troisième cas est celui d'une dame adressée à M. Fleury par le docteur Auburtin. L'affection organique du cœur (lésion miirale) avait produit de l'œdème des membres inférieurs et de l'ascite : il y avait en outre une altération générale de l'orga-* nisme causée par une dyspepsie invétérée et une diarrhée incoer^ cible. La maigreur était considérable. On commença le traitement par la friction au drap mouillé ; deux frictions d'abord, puis trois d'une minute de durée chaque jour ; vingt jours plus^ tard elle prenait une première douche générale en pluie et en jet de quatre secondes, qui produisit une vive suffocation ; mais la réaction fut satisfaisante. La diarrhée ne fut arrêtée qu'au bout d'un mois, et par le sous-nitrate de bismuth ; l'ascite ne disparut que six semaines plus tard. Sous l'influence du traitement hydro* thérapique, à raison de deux douches par jour, de courte durée, l'appétit reparut, les 'digestions se régularisèrent, les forces s'accrurent, et au bout de quatre mois cette dame n'avait plus trace d'œdème, pouvait sans fatigue se promener à pied, faire de petits voyages, et n'éprouvait plus « aucun trouble appréciable pour elle dans les fonctions de la respiration et de la circulation », bien qu'on pût constater les phénomènes organiques et fonctionnels de l'affection du cœur (i).
Par une singularité du hasard, t^ette dame était parente de
(1) L. Fleury, TraUé thérapeutique ei clinique d* hydrothérapie, 1860, p. 881 à 391.
HYDROTHÉRAPIE DANS LES MALADIES DU CC£UR. Ui
notre aide de clinique M. Quertier, qui nous a confirmé les détails du fait, et nous a appris que la dame a succombé quatre ans plus tard aux conséquences de son affection cardiaque. Celle-ci n'est donc pas plus douteuse que les bénéfices du traitement hydrothérapique ne sont contestables.
Vous avez vu dans les détails de cette observation que la première douche en pluie produisit de la suffocation ; c'est là un des côtés périlleux de l'hydrothérapie ainsi appliquée, et vous comprenez que, dans telle forme des affections du cœur, dans les lésions aortiques, par exemple, où la mort subite est à redouter pour les raisons que je vous ai dites, on doive s'abstenir de produire de tels saisissements, susceptibles de retentir sur le plexus cardiaque et de le sidérer. C'est dans de pareilles circonstances qu'on a eu à déplorer un cas de mort subite sous la douche. Pour ces raisons, la douche en pluie est à rejeter dans le traitement des affections du cœur, surtout avec lésion ventriculoaortique.
Je conseille ordinairement les lotions froides, faites d'abord avec réponge simplement imbibée et non ruisselante, sur la partie antérieure du corps les premières fois et non sur la partie postérieure, qui est beaucoup plus vivement impressionnée par l'eau froide, particulièrement le dos. Au bout de quelques jours on fait ces lotions sur tout le corps, en commençant toujours par la partie antérieure et supérieure du tronc; enfin, quelques jours plus tard encore, lorsque la peau est suffisamment apprivoisée et le malade aussi, on fait ces lotions à l'éponge ruisselante , les deux ou trois premières épongées étant exprimées toujours sur la partie antérieure du corps.
Pour stimuler la peau davantage, je fais parfois ajouter un dixième d'alcool à Teau de la lotion. L'évaporation est plus rapide et par suite la réfrigération plus grande ; d'ailleurs, l'alcool agit topiquement sur l'innervation cutanée. Les lotions à l'eau alcoolisée sont plus facilement acceptées des malades que les lotions à grande eau, et sont réellement très-bienfaisantes; à leur suite, les malades éprouvent un vif sentiment de bien-être et de légèreté.
On a vu, par l'analyse des observations qui précèdent, le bon
35i LES MALADIES DU COEUR.
effet des frictions au drap mouillé ; c'est un moyen qui, comme l'éponge, a Tavantage de pouvoir être employé au logis. Plus tard, quand l'apprentissage hydrothérapique est fait, que les premiers bons effets en sont obtenus, on pourra confirmer la cure par la douche en jet, promenée pendant quelques secondes sur la colonne vertébrale, puis sur toute la cage thoracique, sur la région précordiale et la région hépatique.
11 va sans dire qu'on devra procéder avec la plus grande prudence dans l'application locale de ces douches, et en graduer la durée sur les sensations du malade.
Dans la seconde période des affections du cœur (dyspnée et anémie par anoxémie), j'ai conseillé avec grand avantage la simple immersion dans la mer, en proscrivant la natation, qui fatigue. Au sortir de l'eau, on frictionne vigoureusement le malade, principalement sur la poitrine et le dos.
11 est bien évident que l'hydrothérapie agit, dans ces cas comme toujours, d'une façon très-complexe ; par exemple, chez les malades de M. Fleury, elle fit disparaître l'anasarque et les hydropisies, et cela sans spoliation aucune ; car il n'y eut certainement ni action diurétique ni action purgative exercée. Force est donc d'admettre que l'effet bienfaisant fut réalisé par une action générale et très-indirecte, par une sorte de tonification en bloc de l'organisme, tonification dont on peut ainsi concevoir les éléments :
i^ Il y a une action spéciale, directe et incontestable, êur ia peau, action qui est tout à la fois physique et vitale. L'action physique est d'enlever du calorique à la peau, de déterminer la contraction des tissus et la diminution du calibre des vaisseaux, d'où une plus grande tension dans les vaisseaux de la peau. L'action vitale porte et sur les nerfs propres de la peau et sur les nerfs des vaisseaux de la peau. Que la sensibilité de la peau soit émue, la chose n'a pas besoin d'être démontrée; que, par un système d'actions réflexes multiples, il y ait rapidement une stimulation de la moelle et du grand sympathique, c'est encore là un fait d'observation : d'où s'ensuit une respiration plus ample, une digestion plus active. Maintenant, l'action sur les nerfs des vaisseaux de la peau est de les stimuler directement et d'activer
ÉLECTRISATION DANS LES MAJiADIES DU CŒUR. 253
ainsi la circulation interstitielle de la peau. De sorte que cette portion de la circulation générale se trouve activée par cette double raison que le calibre des vaisseaux de la peau est rétréci par le froid et par la stimulation des vaso-moteurs cutanés ;
2* Il y a une action consécutive sur les vaisseaux de la canalisation vasculaire générale : en premier lieu, par action exercée de proche en proche des vaisseaux cutanés sur les autres ; en second lieu, par tonification générale de l'organisme ;
3" De même, il y a une action consécutive sur k cœur et la canalisation intra-cardiaque : en premier lieu, par action des vaisseaux sur le cœur; en second lieu, par tonification générale. Or, celle-ci résulte de la plus grande activité fonctionnelle de la digestion, de la respiration, de l'absorption ; d'où plus de sanguification et moins d'anémie. Ainsi, la circulation se fait mieux, et c'est un sang meilleur qui circule mieux.
A côté de cet agent physique, le froid hydrothérapique, qui exerce, on le voit, une action si complexe et si salutaire, je veux parler d'un autre agent physique, Yélectricité, et je le ferai discrètement, l'action de l'électricité dans les maladies du cœur n'étant encore qu'à l'étude.
On a déjà appliqué l'électricité sur le cœur, je propose de l'appliquer sur le cœur et sur les vaisseaux.
Les docteurs Duroziez et Onimus en France, Fliess et Munk en Allemagne ont électrisé le cœur avec avantage dans le cas d'affection cardiaque : Duroziez, à l'aide de courants induits; Onimus, Fliess et Munk, par des courants continus.
Chez une première malade de vingt-sept ans, qui semblait à M. Duroziez atteinte de dégénérescence graisseuse du cœur, et qui avait éprouvé des étourdissements, deux syncopes, puis des paralysies et de l'aliénation passagères, le premier claquement, qoi ne s'entendait pas sous le sternum, put être perçu d'autant mieux qu'on avançait dans le nombre des séances d'électrisation. M. Duroziez plaçait un des rhéophores à la pointe du cœur, l'autre « à l'endroit où les deux poumons se séparent pour laisser le cœur affleurer ». Dans un autre cas, les courants les plus faibles rendaient le pouls filiforme et tétanisaient presque le cœur : il
ttt4 LES MALADIES DD COEUR.
fellut y renoncer. Enfin, il y eut de l'amélioration dans un troisième cas où il y avait un étouifement considérable, des irrégularités nombreuses, faiblesse des battements et absence des bruits du cœur. M. Duroziez croit l'électrisation cardiaque utile dans la syncope, dans la congestion des cavités cardiaques, Tasthénie du cœur et la dégénérescence graisseuse de-Torgane.
Fliess a employé les courants continus dans vingt-quatre cas d'affections du cœur, dont cinq seulement présentaient les signes d'une lésion évidente, et il a toujours observé un résultat favorable, a mais surtout dans les cas où Taffection organique manquait ». Il employait un courant très-faible, qu'il appliquait pendant près de deux minutes sur le nerf pneumo-gastrique. Les résultats étaient plus avantageux avec un courant descendant qu'avec un courant ascendant, « Après l'électrisation, le malade ressentait presque aussitôt une amélioration relative très-notable ; cette amélioration, dans les premières séances, ne durait que quelques heures, mais elle devenait permanente après un grand nombre de séances. Dans les cas d'affections organiques^ la guérison n'était jamais complète, mais le malade éprouvait un soulagement très-notable, la respiration devenait moins fréquente et moins haletante, et les battements du cœur plus réguliers ((). »
Munk rapporte également un cas d'affection cardiaque qui fût grandement amélioré par les courants continus (2).
Je dois à l'obligeance de M. Onimus une note sur le mode d'application de l'électricité au cœur, que voici textuellement :
« Le moyen le plus pratique pour électriser le cœur, ou du moins pour agir «ur les nerfs du cœur, est d'électriser le pneumogastrique au cou«
« Les courants les moins dangereux et les plus actifs dans ce cas sont incontestablement les courants continus. Pour les appliquer, d'après les expériences faites sur les animaux, il est préférable de mettre le pôle positif sur la nuque, et le plus près possible du bulbe, et le pôle négatif sur le pneumo-gastrique à
(1) Bfrliner klinische Wochenschrift, 1865, n» 2C, cité par Onimus et Legrof, Traité d'éUctrici té médicale, 1872, p. 753.
(2) Meyer (de Berlin), Die Electricitœi in ihrer Anwêndung auf practische Meiicinf 1868, cité par Onimus et Legros.
ÉLECTRISATION DANS LES MALADIES DU COEUR. t55
drmte et à gauche du cou, un peu au-dessous du larynx. « Si l'on veut employer des courants induits, il fa«t appliquer les deux rhéopbores au cou, sur le trajet du pneumo* gastrique. Dans ce cas, il est très-important d'employer des courants avec interruptions très-rares, une ou deux interruptions par seconde. C'est le seul moyen de ne point risquer de provo* quer l'arrêt du cœur, ou un affaiblissement brusque des mouvements de cet organe.
ce La fréquence des interruptions est une condition bien plus importante que la force ou la tension du courant. On ne peut, en effet» jamais amener l'arrôt du cœur avec des interruptions rares, même lorsque l'intensité du courant est considérable^ tandis qu'un courant faible détermine très-facilement l'arrôt du ccBor il les interruptions sont rapides.
a 8i l'on veut électriser directement le cœur à travers les parois thoraciques, ou si l'on veut agir sur les filets du S3rmpathîque, il Haut, avec les courants continus, placer le pôle positif sur la moelle, vers les premières vertèbres dorsales, et mettre le pôle négatif sur la région précordiale. La facilité qu'ont les courants continni de sa diffunr^ c'est-à-dire de pénétrer dans toutes les parties de l'organisme môme les plus profondes, explique l'in* flaence que ces courants peuvent avoir par ce procédé sur le cœur lui-môme.
« Avec les courants induits, on applique les deux rhéopbores sur la région précordiale et il faut employer un courant à forte tension, mais toujours avec de très-rares interruptions.
«c A la vue, par les modifications du pouls et par les tracés que l'on peut obtenir, on constate par ces différents procédés ime action incontestable sur les mouvements du cœur.
« Si l'action des courants continus est modérée, on remarque en général une plus grande énergie dans les mouvements du cœur; §i, au contraire, ces courants sont très-énergiques et excitent fortement le pneumo-gastrique, les mouvements du cœur, sans cependant jamais être arrêtés, diminuent peu à peu d'intensité.
« Avec les courants induits, on constate chez tous les animaux un arrêt du cœur si les interruptions sont très-rapides, mais cet
2tt6 LES MALADIES DU COEUR.
arrêt ne dure qu'un certain temps. Si les interruptions sont fitos rares, les battements du cœur ne sont jamais complètement arrêtés, mais ils diminuent en nombre et augmentent en intensité.
<r Lorsque l'animal est très-affaibli, il faut également un nombre d'interruptions moins considérable que chez le même animal lorsqu'il est vigoureux. Après une saignée, par exemple, le cœur s'arrête avec vingt interruptions par seconde, alors qu'il ne l'était pas primitivement avec trente-deux interruptions par seconde.
« Chez une dame de vingt-cinq ans, très-nerveuse, anémique, et qui déjà à plusieurs reprises avait souffert de palpitations de cœur et d'accès d'asthme, nous avons eu, dit M. Onimus, l'occasion d'employer les courants continus. Nous placions le p6te positif sur la nuque et le pôle négatif au cou, sur le trajet du pneumo-gastrique, au-dessous du larynx (i5 à 20 éléments Remak). Au premier instant de l'application de ces courants, les battements du cœur augmentaient un peu en nombre, mais au bout de deux ou trois minutes d'application ils revenaient à leur fréquence normale.
« C'était surtout après la séance que la malade accusait un mieux très-sensible. Pendant la séance, qui durait dix minutes, il y avait une diminution dans les palpitations du cœur et dans la dyspnée; mais c'est principalement quelques minutes après l'électrisation que le bien-être était obtenu.
(( Après la première séance, il y eut une amélioration qui dura près d'un quart d'heure ; elle fut de plus d'une heure après la seconde séance, et au bout de sept séances il y eut une guérison complète et durable. »
D'un autre côté, MM. Onimus et Legros, dans leurs savantes recherches relativement à l'action des courants électriques sur les vaisseaux, ont constaté que les courants induits agissent directement sur les nerfs vaso-moteurs en déterminant le rétrécissement des artérioles, et qu'il y a une légère hypérémie ainsi qu'une élévation de la température de la région après U cessation de l'électrisation. Les mômes courants agissent par action réflexe en excitant les nerfs sensilifs; ils augmentent également la tonicité musculaire des fibres des vaisseaux. Quant aux courants continus, ils agissent sur les vaisseaux d'une façon qui dif-